Survivre à nos haines et à nos défaites

Laurent Gaudé nous emporte dans un voyage à travers les siècles où se côtoient les souffles des vainqueurs et des vaincus de l’Histoire, la folie destructrice des hommes et l’espoir tragique de perpétuer le fil de la beauté et de la vie. Bouleversant.

L’Histoire et ses balbutiements, ses hésitations ; ces moments de la vie humaine où l’on sent frémir le vent, glacial ou brûlant, d’une Histoire en train de s’écrire ; ces lieux où se dessinent soudainement les contours d’une vie inédite pour les hommes dont s’y ébattent les corps ; ces pauses, ces creux, ces vides sur la scène avant que ne rugisse de nouveau la tempête des guerres et des défaites qu’elles provoquent… Tel pourrait être le sujet de ce roman de Laurent Gaudé, Écoutez nos défaites. Ou, plutôt que de sujet, pourrait-on parler de mélodie musicale à plusieurs voix, d’une fugue dont les élans traversent chacun des personnages, à des scènes et des époques différentes. Par-delà les fractures chronologiques, une fine continuité est en effet tissée par l’écrivain. La première voix du roman est celle qui s’entend lors de la rencontre à Zürich des deux protagonistes que nous suivrons tout au long de l’intrigue : Assem Graïeb, agent des forces spéciales françaises, fatigué de ces missions qui l’envoient sans relâche dans toutes les zones brûlantes du globe et lui font perdre, chaque fois, une part de lui-même; Mariam, archéologue irakienne dont les voyages aux quatre coins des musées du monde n’ont pas pour objectif de provoquer la mort silencieuse mais, pour sa part, la survie et la transmission des oeuvres d’art que la folie des hommes ne cesse de menacer et de condamner à une destruction muette. Leur dialogue amoureux sera celui de deux corps meurtris (elle, malade; lui, souillé de ses crimes), de deux âmes, de deux voix poétiques : par les quelques vers de Cavafy qu’il lui récite, elle comprend qu’ils vont partager, lors de cette nuit d’amour, au-delà de la jouissance et de la douceur de ces peaux qui s’aiment, la conscience de faire partie du même monde. Ce monde dans lequel il est plongé et dont il contribue à former les soubresauts, elle s’efforce au contraire de le panser et d’en sauver la beauté, même la plus infime, même la plus secrète, même la plus informe, lorsqu’elle prend l’apparence de la petite statue égyptienne, noire et grotesque, du dieu Bès…

 

Si le lecteur suit donc les voyages d’Assem et Mariam, c’est en contrepoint du destin d’autres héros de l’Histoire, dont les récits des péripéties s’intercalent régulièrement et alternativement tout au long du roman : Hannibal, depuis l’entreprise insensée d’envahir Rome à l’aide de son armée cosmopolite et enragée jusqu’à sa fin dans les cités orientales, vaincu par les Romains ; Haïlé Sélassié, de sa fuite hors d’Éthiopie jusqu’à sa mort dans les prisons de son pays, en passant par son noble discours devant la SDN à Genève où il enterre le mythe de la morale internationale ; le général Grant, au long de son combat sanglant contre les sudistes Confédérés… et bien sûr le mystérieux Job, dont Assem est chargé de retrouver la trace et de condamner le destin, ancien membre d’élite du commando ayant procédé à l’élimination de Ben Laden.

 

Pour chacun de ces personnages, victoires et défaites sont comme les faces d’un dieu Janus : l’une n’est que le revers de l’autre, son double, mais un double grimaçant qui se rit de l’interprétation qu’on peut en faire. Peut-on se déclarer vainqueur d’une bataille ayant coûté la vie à 45 000 soldats ? D’une guerre qui conduit certes à la libération du pays, mais que l’on n’a pas menée en personne ? Inversement, choisir de mourir, le sourire aux lèvres, anticipant la sentence de son adversaire, n’est-ce pas prendre une ultime revanche sur le destin ? Sauver des décombres et de la folie destructrice une paire de boucles d’oreilles dans un musée de Bagdad en flammes, n’est-pas contribuer à préserver, à sa mesure, une part de la beauté du monde ?…Cet effort apparaît à travers la lutte contre tout ce qui s’oppose à la mort et au couronnement du chaos par des hommes en noir qui haïssent les femmes et la musique, contre tout ce qui renvoie à ces avatars contemporains de la barbarie et de la destruction — que l’on songe aux noirs cavaliers de l’Apocalypse chargés de répandre le chaos sur Terre … — ; mais aussi par la célébration de la joie, du bonheur de savourer la chaleur du soleil sur sa peau et de contempler la mer, un soir de brume. Chacun de ces exploits donne naissance à une infime mais persistante trace de vie qui, à sa manière, nous sauvera du désastre.

 

On pourrait alors se demander si ce qui se fait jour dans ce roman, c’est véritablement et seulement la dénonciation des crimes et des massacres commis tout au long de l’Histoire, afin de valoriser le courage et la dignité de ces hommes et de ces femmes qui en écrivent les pages. Cela serait réducteur. Peut-être qu’au fond, l’auteur nous propose ici davantage qu’un roman engagé contre la barbarie. On pourrait y lire, en filigrane, que le chaos et la mort s’emparent d’un monde lorsque des individus s’efforcent de le faire leur, au détriment des autres aspirations à « faire monde ». Carthage, Hannibal cherchent à écraser Rome (et réciproquement) car deux puissances rivales ne peuvent se partager la Méditerranée. Le général Grant cherche à massacrer les armées sudistes car le jeune pays des États-Unis ne peut voir coexister en son sein deux conceptions politiques divergentes. Haïlé Sélassié est la proie du régime fasciste et du mépris des nations européennes, parce qu’on ne peut tolérer qu’un « nègre » s’affirme à la table des négociations… Mariam et Assem, tout à l’opposé, vivent une expérience du partage et de la gratuité. Là où des individus qui prêtent allégeance à un drapeau noir, Daech, veulent privatiser l’ensemble des plaisirs apportés par la vie pour les soumette au seul respect du dogme et du fanatisme, une jeune Kurde, en tant que femme et combattante, leur renvoie avec mépris sa liberté de faire la guerre comme un homme. Dans sa vision du monde à elle, les femmes n’ont rien à envier aux hommes en termes de courage et de liberté. Quant à l’espoir de Mariam, c’est celui d’un monde où l’art et la beauté continueraient de perpétuer le lien entre les générations, des statues de pierre millénaires aux œuvres d’art contemporaines ; ce qu’espère Assem, c’est comprendre pourquoi Job et lui, dont les destins semblent si différents, partagent néanmoins quelque chose d’immense en commun : le sentiment que chacun, à sa manière, prend part à l’Histoire en faisant de sa propre vie une défaite, une défaite permanente contre l’aspiration légitime à exister en eux-mêmes et à se montrer libres de leurs actes. La grenade de Job dégoupillée à temps, le geste ultime d’abandon par Assem — de sauvegarde — de la petite statuette dans les terres autrefois baignées du sang versé lors de la bataille de Cannes, sont deux manières de revendiquer, in fine, une victoire sur la vie. Victoire sur le « flot des rêves imposés » (Eluard), victoire sur la soumission aux dogmes, victoire sur la tentation que des mondes se meurent chaque jour. Magnifique roman que celui-ci, où l’art de vivre des mondes ne signifie pas le repli dans la sphère individualiste et libérale d’un choix qui n’appartient qu’à soi, mais au contraire le partage de ces mondes et de ce qui les relie, les fait vivre et vibrer au-delà des générations et des contingences historiques : « le désir et la douceur du vent chaud sur la peau… ».

 

 

 

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