Écrire pour les hommes et pour les bêtes : une nouvelle frontière littéraire?

Comment la littérature peut-elle reconfigurer la frontière qui distingue les êtres humains des non-humains, à l'aide de propositions politiques - car stylistiques? Voyons ce qu'il en est dans un roman d'Erri De Luca, qui nous plonge dans un duel mythique entre un chasseur hors-pair et un chamois d'exception, tous deux parvenus au soir de leur vie.

Au cœur des montagnes italiennes, au sommet de villages où s’abat le soleil sur des pierres sèches et muettes, le roman Le poids du papillon (publié en 2009 et traduit en français en 2011 par Danièle Valin, Gallimard) nous plonge dans le duel d’un contrebandier hors-pair et d’un chamois de légende. Chacun, au soir de sa vie, contemple cet autre avec lequel s’est longtemps joué un jeu de mort. Le vieux chasseur sent la fatigue dans ses membres; le roi des chamois pressent qu’un autre prendra bientôt sa place.

Erri De Luca nous livre ainsi un joli conte sur la lutte entre l’homme et l’animal, ainsi que sur la perception du temps qui passe, lentement pour les hommes, sans prescience du futur pour les animaux. Pourtant, si les formes que revêt cette conscience du temps pour se manifester diffèrent chez l’un comme chez l’autre, elles ont en partage de prolonger le fragile battement des ailes d’un papillon blanc. La prose poétique du romancier italien navigue ainsi de page en page au fil de ces réflexions sur le passage des heures et des nuages, au-dessus des forêts de pins où s’ébattent les chamois dans la tendresse de l’aube.

Mais son traitement du règne animal nous interpelle. Certes, les prises de parole se font rares dans ce roman: à peine quelques phrases entre le vieux chasseur et la journaliste qu’il reçoit dans sa cabane. Elles suffisent cependant à mettre en exergue l’humanité de ces deux personnages, en ce qu’il leur est possible de formuler une expression verbale dont sont incapables, a contrario, les chamois. Mais peut-on se contenter de faire parler les humains, tandis que se taisent les animaux, pour signifier la différence existentielle entre les espèces? Sommes-nous d’ailleurs bien sûrs que tel soit le but du roman, marquer profondément la nuance, l’écart voire le gouffre qui séparent les hommes des animaux? Il semblerait que le portrait des chamois soit éminemment plus flatteur que celui des hommes: en étant décrit avec ses qualités (agilité, force, intelligence) mais aussi tous ses défauts (lâcheté, entêtement, cruauté), le chasseur les fait retomber sur l’ensemble des membres de son espèces. On pourrait même aller jusqu’à proposer que la description du chasseur vise en fait à l’animaliser, à le comparer tantôt à un « ours » solitaire, retiré dans sa cabane, tantôt à un fauve prêt à traquer sa propre jusqu’à la mort; or ces caractéristiques n’ont rien d’original et sont autant de lieux communs de la littérature, lorsque cette dernière cherche à déconstruire l’opposition entre les hommes et les animaux en brouillant les capacités traditionnellement associées aux uns plutôt qu’aux autres. A l’inverse, en effet, notre chamois semble avoir des caractéristiques généralement associées aux hommes; les personnifications sont nombreuses, à commencer par la plus récurrente, qui fait de lui un « roi ». La scène finale repose entièrement sur l’opposition de psychés contradictoires: au chamois sont réservées les sentiments de colère et de dégoût, face au meurtrier des siens, tandis que l’homme apparaît comme un barbare, une brute épaisse incapable de comprendre la noblesse de l’animal qui choisit volontairement de l’épargner tandis que lui-même répond à un instinct en pressant la gâchette et en l’abattant.
Que signifie tout cela? Tout d’abord, les stratégies stylistiques et narratives employées par Erri De Luca pour marquer les différences entre espèces répondent à des lieux communs que des auteurs et artistes, via la physiognomonie, pratiquaient déjà dès l’Antiquité. Ensuite, pour mettre en évidence les caractéristiques permettant à chaque individu de s’exprimer, il n’a d’autre choix que de faire parler le chamois et de lui faire ressentir des émotions à la manière d’un être humain. Autrement dit, le chamois est un peu mieux qu’un humain, puisqu’il est doté de qualités qui tirent du côté de la solidarité, de la générosité, de la vaillance et du sacrifice, qu’on peut même assimiler à des valeurs morales tant elles semblent conscientisées, mais si son statut d’animal lui interdit de les exprimer autrement que dans le ressenti, sans parole, ce ressenti continue de l’enfermer dans un statut de dépendance vis-à-vis de la condition humaine. Autrement dit, si le chamois pouvait parler, il serait juste un peu meilleur qu’un homme, mais il n’en serait pas foncièrement différent. Ce qui distingue son essence de celle d’un humain, ce sont peut-être seulement le manque de parole et la hauteur de ses qualités morales. Intrinsèquement, le chamois pense à la manière d’un humain, et même si les conclusions qu’il tire de ses raisonnements et ressentis sont différents, il ne sort pas d’un schème épistémologique et ontologique qui est le propre de celui des hommes: la perception du temps, certes plus fine; le rapport à la mort, envisagé avec une sagesse toute stoïcienne; l’esprit de solidarité avec le reste du troupeau; la lutte pour le pouvoir entre les jeunes prétendants au trône en son sein, etc. Si les choix finaux sont distincts, en revanche les questions que se posent hommes et animaux semblent bien être les mêmes.

Si l’entreprise d’Erri De Luca, dans ce petit roman, est bien de nous montrer que les caractérisation de ce face-à-face comme duel entre un homme et une bête est discutable, puisque qu’il y a de la bête en l’homme et de l’humain dans la bête, en revanche les solutions proposées pour marquer les différences entre les deux sont décevantes, sur le plan de la réflexion littéraire et philosophique quant à aux natures humaine et animale. Ainsi, l’expression d’un animal doit-elle forcément se réduire à la communication, même non-verbale, de sentiments qui sont les mêmes que ceux des hommes? n’aurait-on pu envisager d’autres manières de faire en sorte que le chamois s’exprime, lui aussi, mais selon des modalités qui lui sont propres? Quel serait son langage? Comment un chamois voit-il le monde, non seulement grâce à son regard physique, mais aussi à travers sa conception ontologique des êtres et de l’environnement? Le symbole, représenté ici par le langage, serait-elle la seule manière de signifier quelque chose?

C’est peut-être à cela que devrait nous inviter la littérature. Réfléchir à ce qui, dans un roman, évoque la trace, le passage, d’êtres qui ne sont pas humains et qui, par conséquent, pensent, réfléchissent, vivent surtout d’une manière foncièrement différente. Comme l’a si bien écrit Marielle Macé dans l’un de ses derniers ouvrages, Styles, tout est affaire de style de vie, de manière d’être et de vivre qui font de nous des individus distincts — êtres humains aussi bien que non-humains. A l’heure où tant de débats se posent, dans la vie publique et citoyenne notamment, sur la manière dont nous pourrions inclure les animaux dans des sphères dont ils étaient traditionnellement exclus (telles que le droit ou la politique), il ne faudrait pas négliger ces pistes que nous offre la littérature: celles d’avoir le courage et l’audace d’imaginer et de donner une place d’expression à ce que pourraient être ces styles de vie animale, sans fioriture ni facilité, mais avec la dignité de reconnaître que parfois, certaines choses nous échappent et qu’il vaut mieux, dans ces cas, se taire et laisser ces signes agir en nous — tel le murmure fragile d’un papillon qui, sans rien dire, nous parle au creux de l’oreille de la plus intime des façons.

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