Katrina, à vue d'homme(s)

Rares sont les romans francophones qui traitent du changement climatique dans une veine réaliste. Mais quand ils le font, c’est avec talent : la preuve avec « Ouragan » de Laurent Gaudé.

Nouvelles-Orléans, 23 août 2005. Radios et télévisions ne diffusent plus que cette annonce en boucle : un ouragan (cyclone?) de puissance sans précédent s’apprête à s’abattre sur NOLA et menace de détruire toute la ville. Dans les différents quartiers, du centre historique au Lower Ninth, c’est la panique. Mais tandis que des colonnes de voitures fuient à toute allure hors de la ville et du cataclysme qui s’annonce, une poignée de personnages se préparent à l’affronter, que ce soit par contrainte, par orgueil, par folie ou par amour. Le roman nous entraîne sur leurs traces et nous plonge dans une ville en proie au chaos, dont la cause naturelle et climatique ne représente qu’un seul versant au long de cette tragédie trop humaine qui s’y déroule en plusieurs actes.

De prime abord, il pourrait s’agir d’un roman catastrophe comme il en existe tant d’autres : de The Road de Cormac McCarthy à Animal’s People d’Indra Sinha en passant par Oryx and Crake de Margaret Atwood et, pour les romanciers francophones, Corps mêlés de Marvin Victor qui évoque le séisme de Port-au-Prince ou Texaco de Patrick Chamoiseau dans lequel l’épisode de l’éruption de la Montagne Pelée en 1902 occupe une place importante, le cataclysme et ses conséquences dramatiques n’en finissent pas d’inspirer l’écriture romanesque. Les anglo-saxons désignent certains romans par l’expression « cli-fi », abréviation de climate fiction, pour désigner tout type de littérature s’occupant de représenter le changement climatique. En ce sens, les oeuvres de la norvégienne Maja Lunde ou de la canadienne Margaret Atwood s’apparentent bien à de la cli-fi, puisqu’elles se déroulent dans des univers où le réchauffement climatique conduit à des dégradations environnementales et sociales extrêmes. C’est en ce sens qu’au lieu de parler de « climate change », l’auteure forge l’expression de « everything change »., puisque les conséquences du dérèglement climatique ne se cantonnent pas à la seule sphère météorologique mais impactent bien plus largement l’ensemble de la sphère sociale et publique. Cependant, à l’instar du Zola jackson de Gilles Leroy, qui traite également de l’ouragan Katrina, plus rares sont les romans qui partent de catastrophes naturelles dans une veine que l’on qualifierait de « réaliste » et non d’apocalyptique. C’est-à-dire, rares sont les oeuvres qui, parmi celles qui se saisissent d’une catastrophe à caractère climatique, le font sous l’angle d’un changement climatique en cours dont ladite catastrophe serait l’une des manifestations les plus explicites et, surtout, contemporaines.

Or tel pourrait être le propos d’Ouragan. Katrina, trois syllabes pour un chant funèbre. La violence de la nouvelle délivrée par les chaînes d’informations nous claque comme un fouet, comme cette première syllabe s’achevant par une dentale ; le roulement de la deuxième porte vers nous le murmure agressif des flots à la conquête de la Louisiane ; la douceur de la dernière, pâle et sobre comme un linceul, recouvre le mot avant de laisser la place au silence dévasté d’une ville en ruines. La brutalité poursuit les personnages tout au long du roman. Comme il sait si bien le faire, Laurent Gaudé se plaît de nouveau à faire alterner les voix au fil des pages et nous offre le spectacle de l’ouragan depuis plusieurs points de vue toujours mobiles.
Nous commençons ainsi par la voix forte et fière de Josephine Linc. Steelson, « négresse » quasi centenaire qui n’en peut plus d’épuiser ses jambes et articulations dans cette ville qui lui a tout pris : son mari, assassiné dans les bayous, ses deux enfants, morts dans un accident ou d’un cancer. A la différence des Blancs qui la méprisent et jouissent de leur naïve ignorance, elle sait , elle, que la tempête qui s’annonce sera celle d’une « sacrée chienne qui fera tinter nos os de nègres »…
Deuxième voix. Quand le soleil se lève dans la chambre crasseuse d’un motel texan, c’est pour éclairer le corps, ordinaire si massif et solide, ce jour-là écrasé de fatigue et de détresse, de l’ouvrier Keanu Burns, qui vient de s’enfuir de la plateforme pétrolière de Matson’s Oil où travaillait depuis six ans. Malade d’angoisse et de remords, ivre d’alcool et d’abandon, il cherche à mettre entre lui et les énormes machines inhumaines le plus de kilomètres possible pour ne plus entendre les « hurlements d’un homme qui couvrent tout, plainte dérisoire au milieu d’un océan, d’un homme qui vient de perdre ses doigts écrasés sous une machine ou dont la jambe est bloquée sous un poids énorme ».
Une froide salle d’audience est le cadre dans lequel apparaît le troisième personnage, Rose Peckerbye, fragile jeune femme à laquelle on vient de refuser une pension alimentaire pour son fils Byron. Logique, elle venait d’avouer qu’il n’était pas le fils de celui dont elle aurait pu prétendre quelques subsides. Un aveu qui n’est pourtant qu’un mensonge. Préférait-elle se démener, seule et pauvre avec son fils, plutôt que de reconnaître que ce dernier était pourtant bel et bien le fruit d’une union malheureuse avec ce Mike, brutal et égoïste ?
Autres lieux, autre atmosphère : un révérend traverse les couloirs de l’Orleans Parish Prison, prêt à aimer ces prisonniers à peine humains qui aboient sur son passage. Investi de la mission christique de donner sa vie pour autrui, le révérend trouve dans l’arrivée de l’ouragan le moyen de se réconcilier avec ses angoisses en partageant une nuit de terreur avec ses paroissiens.
Jeu de miroir, le détenu Buckeley nous relate la même scène depuis sa cellule, enfermé qu’il est comme un chien dans une prison qui sera vidée de ses gardiens et de ses vrais chiens à l’approche de la tornade. Buckeley, Volmann, Boons, Tockpick et les autres feront bientôt partie de ces bandes semant la terreur et le pillage dans une ville en dérive.

L’ouragan survient donc à un moment où chacun de ces cinq personnages est en proie à ses peines et ses démons. Katrine sera de point focal pour eux tous, dont les destins vont se croiser et les lignes de vie s’inverser après son passage. La tempête leur fait accomplir une transition vers un « autre »: Keanu décide brutalement de quitter le Texas et de rejoindre Rose à tout prix, renouant avec un passé dont il vient de comprendre le prix ; Josephine, transportée de force dans le grand stade avec tous les autres sinistrés, s’arc-boute jusqu’au bout et ne lâche sa ville et sa Louisiane que par défi et fierté ; les détenus s’évadent à la faveur de l’inondation de la prison et apprennent à reconquérir, dans la violence, leur liberté trop longtemps perdue ; Rose elle-même, face à l’ultime violence que lui inflige le destin, y fait face avec force et courage, tandis que son fils, en qui elle ne voyait que le triste souvenir de son père détesté, est bientôt celui qui incarne sa nouvelle raison de vivre et de se battre.
Ce rôle de transition et de transformation intérieures pour des personnages aussi différents fait donc de Katrina un objet littéraire à part entière. Il est ce qui connecte, de près ou de loin, ces femmes et ces hommes que la vie n’a pas épargnés et qui ont en partage une profonde solitude, due à un sentiment d’abandon : Rose abandonnée par les hommes, Keanu par la tendresse et la chaleur humaines, les prisonniers par la justice et, de ce fait, plongés dans une forme de déshumanisation, le révérend abandonné par un Dieu qu’il n’entend plus, Josephine par une société qui continue d’appliquer des schèmes raciaux à l’encontre des plus démunis… Au-delà du désastre matériel et de l’ambiance apocalyptique qui règne sur la ville, Katrina est paradoxalement ce qui permet de créer un nouvelle forme de liens entre tous ces êtres brisés. Nouveaux liens, car nouveaux cadres et nouvelles configurations ontologiques : la frontière qui sépare l’homme de l’animal n’est plus si nette, puisque les comportements se brouillent, comme en témoigne cette magnifique scène d’un cimetière envahi par les animaux sauvages échappés d’un zoo. Une brève vision où règnent la beauté et l’harmonie, où un cerf royal s’ébat au milieu des flamands roses au-dessus de tombes renversées, cède presqu’aussitôt la place au cauchemar d’alligators déchirant mammifères et oiseaux à coups de dents et dans une effroyable marée de sang.


Qu’est-ce qui distingue, dès lors, le rôle joué par cet objet littéraire plutôt conventionnel qu’est la tempête de celui que joue Katrina dans ce contexte ? De Virgile à Victor Hugo en passant par Shakespeare, la tempête est cet événement extrême qui bouleverse de certains équilibres sociaux, une situation amoureuse, un environnement stable et fiable, en une scène chaotique où se rebattent les cartes du jeu. Elle condamne un prince héritier à l’errance et à une vie de quasi mendiant, renverse les rois en esclaves et inversement. Or il n’y a rien de tout cela dans le roman de Laurent Gaudé. Tout d’abord parce que les personnages concernés n’incarnent pas des figures exceptionnelles ni des archétypes : il n’y a pas de héros parfaitement pur, chacun nous arrive avec ses blessures et ses erreurs. De plus, comme nous le disions au début, la catastrophe a beau être d’ampleur exceptionnelle, elle n’est jamais présentée comme un événement singulier dont l’occurrence serait inouïe. Ce n’est pas « la » tempête, objectivée et identifiée en tant que telle; c’est Katrina, une occurrence comme une autre du phénomène récurrent que la science désigne sous le nom d’ouragan. C’est une manifestation météorologique, certes extrême, dont les causes sont connues de la science et prévisibles désormais, comme le montrent les nombreux messages d’alerte qui précèdent son arrivée.

Or c’est peut-être là que se cache la vraie différence. Dans les autres scènes littéraires, la tempête est un objet qui n’est pas tant considéré en tant que tempête, donc dans ses manifestations climatiques et météorologiques, que comme événement extraordinaire dont les manifestations sont, certes, également météorologiques, mais dont les causes sont à chercher ailleurs : comme symbole de la colère divine, comme châtiment visant à punir les hommes suite aux méfaits exercés, pour leurs débordements, leurs excès, bref pour leur hubris vis-à-vis d’eux-mêmes ou d’autrui, en tout cas une hubris qui s’oppose à l’ordre tel qu’il est perçu comme émanant de la volonté divine. La tempête vient briser tout ce qui contredisait la mise en place d’un ordre divin, juste et équitable, en fonction de l’interprétation que ce font les hommes d’un tel ordre. Rien de tel dans Ouragan. Non seulement les personnages ne valent pas comme l’incarnation de « valeurs » ni de fonctions symboliques qui les transcenderaient, mais la cause même de cette tempête n’est pas à rechercher dans le domaine métaphysique ni spirituel d’une colère divine.
En revanche, dans Ouragan, si représailles il y a, c’est de la part d’une nature outragée et surexploitée par une humanité en quête de profits qui devra bientôt apprendre son insignifiance : « le vent ne nous appartient pas. Ni les bayous. Ni la force du Mississippi. Tout cela nous tolère le plus souvent, mais parfois, comme aujourd’hui, il faut faire face à la colère du monde qui éructe. La nature n’en peut plus de notre présence, de sentir qu’on la perce, la fouille et la salit sans cesse. Elle se tord et se contracte avec rage. Moi, Josephine Linc. Steelson, pauvre négresse au milieu de la tempête, je sais que la nature va parler. Je vais être minuscule, mais j’ai hâte, car il y a de la noblesse à éprouver son insignifiance, de la noblesse à savoir qu’un coup de vent peut balayer nos vies et ne rien laisser derrière nous, pas même le vague souvenir d’une petite existence ».

Le constat est le même de la part de Malogan, compagnon de misère sur la plateforme où travaille Keanu : « La pluie martèle son pare-brise et il se souvient des paroles de Malogan. « On a tout pris, disait-il en parlant des hommes avec dégoût. Et maintenant, au lieu de donner, on continue à prendre. » Pour Malogan, la Nature le sentait, l’égoïsme de l’homme, et elle s’en irritait. « Elle nous en veut », affirmait-il. Il se souvient de Malogan, là, bloqué dans sa voiture, avec la pluie qui tape si fort qu’on dirait de la grêle. « Elle nous en veut » et Malogan parlait des tuyaux de gaz et de pétrole, de ces milliers de tuyaux dont on perçait la terre et qui avaient toujours soif. L’homme prenait sans cesse, sans avoir plus rien à donner et cela le dégoûtait, lui, et c’est pour cela, peut-être, qu’il n’en pouvait plus de ce monde, et qu’il avait fini par agresser un policier à la sortie d’un bar, se battant avec rage jusqu’à sortir un couteau et qu’il avait pris cinq ans, cinq années à regarder les murs sales d’une cellule texane tandis que partout les hommes continuaient à prendre et la terre à s’épuiser ».

Souffrance de la terre et détresse humaine vont de pair; ce qui ressort de cet extrait, c’est que les hommes souffrent à cause de ce qu’ils infligent à la « nature », à cause de ces pipes et de ces plate-formes dont ils recouvrent la surface des terres et des mers : (Malogan) « avait dit: « Ce qui nous tue, nous, c’est de participer » et il avait fait un geste vague autour de lui, montrant les bâtiments derrière eux et la mer plus loin. « Heureux sont ceux qui ont la force de fuir ». Et longtemps, il avait pensé à cela, de plus en plus convaincu que la plate-forme le tuait, pompant ses forces et son esprit, pompant sa jeunesse et sa vie. La plate-forme avait besoin de sa vigueur et elle l’épuisait, comme elle le faisait avec la terre. L’homme du rêve, lui, courait ».

De ce point de vue, l’ouragan n‘est pas dû à une colère divine : il est la conséquence presque logique d’une suite de comportements dont l’excès finit par provoquer la réaction naturelle, la catastrophe, comme un ballon trop plein qui finirait par exploser sous l’effet de la charge qu’il contient. Il n’y a pas de châtiment moral dont l’origine serait divine : ce sont des hommes qui en condamnent d’autres, associant l’ouragan à la manifestation concrète provoquée par leurs abus passés. C’est Josephine, incarnation de la sagesse, qui renvoie aux hommes les injustices et dégâts qu’ils causent contre leurs semblables. Ce sont Malogan et Keanu, participants malgré eux d’une industrie pétrolière qui ravage la nature et bien sûr les ouvriers eux-mêmes, premières victimes de cette exploitation forcenée.

 

C’est cela qui nous fait dire qu’à la différence de nombreux romans catastrophistes, Ouragan ne nous plonge pas dans un univers dystopique. Ce n’est pas non plus de la science-fiction, à la manière des romans fantastiques d’Ursula K. Le Guin. Le sacré n’intervient pas, le surnaturel pouvant seulement s’entendre au sens d’une nature s’exprimant au-delà des limites qui étaient jadis les siennes. Le changement climatique en est le point d’entrée : l’un des messages du roman, c’est que les événements comme Katrina ne sont plus des occurrences singularisées par leur rareté ou leur caractère exceptionnel. Katrina n’est que le début d’une longue série, dont les conséquences n’en seront que plus terribles à l’avenir. Tout le mérite du roman de Laurent Gaudé est là : il parvient à nous faire sentir, sans dystopie ni catastrophisme, mais en proposant la réécriture d’un événement climatique passé — et donc sa relecture, d’une certaine manière —, l’urgence de la situation et des drames vers lesquels nous sommes sûrs de nous acheminer, si rien n’est fait pour changer de mode de vie, lentement et sûrement.

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