Cédric, une vie perdue

La descente aux enfers d'un "enfant des quartiers"

Je vais l’appeler Cédric même si ce n’est pas son vrai prénom, et peut-être même que le Cédric que vous croirez reconnaître ne sera pas le Cédric que je décris. Parce que des histoires proches de celle de Cédric, il y en a plus d’une dans les prisons Françaises, et que volontairement je ne cite ni des lieux ni des durées de peine.

Cédric* a 16 ans quand il tombe pour « trafic de stupéfiants ». Il consomme surtout, mais revend aussi un peu pour payer sa consommation et s’offrir quelques plaisirs. Il s’est également rendu coupable de menus larcins, qui font de lui un individu « bien connu des services de police ». Enfant unique d’une famille monoparentale, il ne se connaît pas de père. Sa mère travaille la journée, et Cédric est peu ou prou livré à lui-même, zone dans le quartier avec des gamins dans des situations comparables et sèche les cours… Des gamins que d’aucuns qualifient de « racaille », le terme infamant par lequel la Société, par la bouche des pires de ses représentants politiques ou médiatiques, désigne la masse méprisable de ceux qu’elle aimerait exclure. Sans doute pour masquer leurs échecs que cette masse expose avec indécence.

Cédric est mignon, blond, les yeux bleus, il eût probablement connu un sort différent s'il était né et avait été élevé à Neuilly. Mais on ne choisit pas le trottoir où l'on apprend à marcher dit la chanson.

Le sens de « racaille » n’est pas le même dans le monde de Cédric. - Les minorités opprimées ont l’habitude de récupérer les termes humiliants que leurs oppresseurs utilisent à leur égard pour s’en faire des titres de gloire -. Cédric n’est, pour les caïds du quartier, qu’un « minot qui se prend pour de la racaille » et qu’ils utilisent à l’occasion. Le temps qu’il fasse ses preuves peut-être. Lui rêve d’accéder à ce qui représente à ses yeux l’élite du monde dans lequel il est contraint de vivre.

C’est sa réalité, et c’est ce qu’il essaie maladroitement de défendre au tribunal contre l’avis de son avocat commis d’office qui tente de le faire passer pour un demeuré ou un paumé, voire pire : « une victime ». Inacceptable pour Cédric.

Le juge a la main lourde. Cédric écope d’une peine de prison ferme. Pour Cédric ce n’est pas un drame, c’est juste le passage obligé pour accéder à un statut plus élevé dans le monde dont il est issu.

Un verdict surtout lourd de conséquences.

Incarcéré dans un quartier pour mineurs, Cédric s’est retrouvé dans la même cellule que trois autres détenus. Comme souvent, lorsque l’espace est restreint, les conflits naissent. Et dans un groupe de quatre, soumis à la promiscuité, un bouc émissaire finit par être désigné. Ce ne sera pas Cédric.

Cédric appartient au groupe des dominants, et lorsque le dominé finit par se rebeller, Cédric et ses deux camarades décident de le punir, tout un soir et une partie de la nuit. Violences, humiliations obscènes, rien ne sera épargné à la victime qui finira par mourir.

Lorsque je rencontre Cédric pour la première fois, il a dix-neuf ans. Il attend son procès en Assises pour « actes de barbarie et meurtre en réunion ». Cédric est un gamin, sensible et intelligent, mais il a un parcours scolaire chaotique, des difficultés pour s’exprimer autrement que dans la langue des quartiers. Cédric peut également être qualifié de « caractériel », « d’émotionnellement instable ». Il ne bénéficie d’aucune prise en charge médico-psychologique. S‘il se rend quotidiennement à l’UCSA (unité de consultation et de soins ambulatoires) c’est surtout pour recevoir sa dose de cachets qu’il utilisera pour sa consommation personnelle ou qu’il échangera contre des produits moins licites et également s’offrir de menus plaisirs… Rien de nouveau sous un ciel qui s’en fout depuis toujours.

C’est plus par ennui que pour toucher des RPS (remises de peine supplémentaires) que Cédric suit des cours à l’ULE (unité locale d’enseignement). En tant que prévenu, il ne peut de toute façon pas toucher de RPS. Au début il a de sérieuses difficultés en particulier en mathématiques et en français, mais il apprend vite et finit par s’intéresser. Il envisage de passer un DAEU B(diplôme d’accès au études universitaires, équivalent du baccalauréat pour les détenus).

Mais son procès en Assise, et la très très longue peine qui lui est infligée ainsi que l’incapacité à se projeter dans un avenir, dans lequel il se voit « vieux », le démoralisent et le démotivent totalement. Il sombre dans une violence et une rébellions qui lui vaudront des séjours au mitard itératifs.

Je l’ai perdu de vue à la suite de mon transfert vers un établissement de peine. Je ne sais pas ce qu’il devient, mais à chaque fois que je repense à lui et à d’autres gamins qui connaissent des parcours comparables, j’ai un immense sentiment de gâchis, de colère et de honte mêlés. Comment ma génération a-t-elle pu laisser les choses dériver à ce point ?

Cédric est l'un des bourreaux. Certes. Dans une autre cellule, avec d'autres codétenus il pouvait être la victime...

Si une société n’est plus en capacité de protéger et d’éduquer ses enfants. Si elle pense globalement que la répression et la violence d’état est la solution pour mettre fin aux incivilités et à la délinquance. Elle est dans l’erreur et aggrave ce qu’elle prétend résoudre.

Le sens de ce blog est d’alerter, de témoigner et de débattre. De briser le silence et l’indifférence. Mais j’ai certains matins le sentiment de m’agiter en vain. Et la police de la pensée finira bien par me rattraper…

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