Coup de gueule sur deux cas de maltraitance en détention

Un patient schizophrène signale des signes avant coureurs de décompensation. Il est menacé, puis abandonné à son sort. Il ne sera pris en charge puis hospitalisé que 10 heures plus tard. Un autre subit ce qu’il convient de qualifier de torture au quotidien, dans l’indifférence de l’administration et l’hostilité croissante de codétenus excédés.

J’ai été alerté de deux cas exemplaires et très différents de la manière dont les personnes détenues psychotiques sont maltraitées et délaissées dans l’univers carcéral français.

Rappels préalables :

psychoses(1) :

Les psychoses représentent un ensemble de troubles qui ont en commun une perte de contact avec la réalité. Elles se manifestent par des idées délirantes, des hallucinations, une désorganisation de la pensée, une perte de la capacité à accomplir des tâches...

La schizophrénie(2) est l’une des psychoses la mieux documentée.

Combien de pathologies mentales en détention :

Les chiffres varient selon les études. L’étude épidémiologique complète la plus récente daterait de 2006 et fait un constat particulièrement alarmant : 35 % à 42 % des détenus sont considérés comme manifestement malades, gravement malades ou parmi les patients les plus malades (selon l'échelle d'évaluation de la gravité de l'état de la personne - CGI) ;

Le Sénat fait le point sur les études parues entre 2002 et 2006 (3) et tente de minimiser ces chiffres mais conclut tout de même que 16 % de la population pénale, soit 11 300 personnes, présenterait soit une schizophrénie, soit une autre psychose. Selon le Sénat toujours, pour 10 % des personnes détenues, soit 7 000 personnes, « la peine n’a pas de sens ».

Les chiffres alimentent la polémique(4)

Les faits :

Cas n°1 : Il est presque minuit lorsque Michel, schizophrène, perçoit des hallucinations auditives. Il connaît bien sa pathologie et reconnaît des signes avant coureurs d’une décompensation. Il alerte les personnels de nuit et demande poliment à être conduit dans une cellule du service SMPR (Service médico-psychologique régional) présent au sein de l’établissement. Les surveillants refusent sa demande, n’alertent pas un médecin, et disent à Michel d’attendre le matin.

Ce refus majore l’angoisse de Michel d’avoir à gérer seul sa décompensation, il crie, puis frappe dans la porte. Les surveillants le menacent alors : «  si tu nous force à ouvrir la porte, cela va mal se finir pour toi ». Un peu plus tard la crise se déclenche, Michel s’agite, crie, brise des objets, déclenche un début d’incendie dans sa cellule qui heureusement s’éteindra spontanément. En dépit des appels des autres occupants du bâtiment, les personnels pénitentiaires délaisseront le patient. Il finira par s’endormir.

Ce n’est que le lendemain matin à 10 heures que l’on fera le constat des dégâts dans sa cellule et qu’il sera conduit au SMPR, un nouvel épisode d’agitation nécessitera une injection de calmant, puis son transfert vers l’UHSA (Unité hospitalière spécialement aménagée), un établissement pénitentiaire au sein de l’hôpital psychiatrique – dont la création démontre que les personnes détenues malades ne sont pas des patients comme les autres.

Cas N°2 : Yacine est psychotique chronique, son état n’est pas stabilisé, il fait des aller-retours incessants de la détention ordinaire au SMPR ou à l’UHSA. Il ne bénéficie pas d’une prise en charge médicale et encore moins environnementale adaptées à son état. Les personnels pénitentiaires ne sont pas formés à la prise en charge de tels détenus, et les codétenus encore moins. C’est pourtant sur eux, en tant que seul « proches » disponibles que repose la gestion au quotidien de Yacine.

Du fait de l’instabilité émotionnelle de Yacine, le climat à son égard est passé d’une tolérance bienveillante à une exaspération puis à un rejet. A la fois par les personnels pénitentiaires, pour qui il représente une charge de travail et dont l’état mental nécessite une vigilance accrue, et par les détenus qui ont à gérer leurs propres difficultés en détention et qui ne peuvent assumer une personne qui exprime l’attente d’une attention permanente. En détention il subit des brimades, se retrouve en isolement ou au mitard, malgré la contre-indication de ces mesures par les psychiatres.

L’ensemble de ces maltraitances induit une aggravation de sa pathologie. En quelques mois son état s’est aggravé, ses crises sont plus fréquentes et sa perception de la réalité de plus en plus altérée. Ce qui constitue une torture au sens de la Convention Européenne des Droits de l’Homme.

Refaire sans cesse les mêmes constats et ne pas agir est criminel.

J’ai conscience de prêcher dans le désert, mais me taire reviendrait à participer activement à ce crime.

Sources :

1. La psychose – CAMH (Université de Toronto )

2 . La schizophrénie guide d’information – CAMH (Université de Toronto ), mars 2018 format pdf

3 . Prison et troubles mentaux : Comment remédier aux dérives du système français ? - Rapport d’information du Sénat

4 . Une majorité de détenus a-t-elle des problèmes psychiatriques ? - Europe 1 – Le vrai-faux de l’info (25 janvier 2018)

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