Suicide en détention : l'administration botte en touche

Onze suicides en sept mois à Fleury-Mérogis, et plutôt que de s'interroger sur les raisons profondes du malaise, l'administration botte en touche avec des mesurettes qui n'ont rien de nouveau et qui ont démontré leur inefficacité voire leur nocivité. Explications :

L'idée du CDS, lire codétenu de soutien, n'est pas nouvelle, elle a été expérimentée à partir de 2010. Outre les méthodes coercitives visant à empêcher le passage à l'acte, l'administration pénitentiaire a imaginé de faire peser sur les détenus eux-même la gestion de ses insuffisances. C'est ce que le ministère de la justice qualifie de mobilisation de l'administration pénitentiaire.

Les personnes détenues n'ont pas attendu l'aval de l'administration pour spontanément tenter de soutenir ceux qui sont à bout. En sachant qu'au cours d'une détention «normale», chacun finit par passer tôt ou tard par l'une de ces phases. La solidarité face à l'adversité et aux abus est une caractéristique de l'espèce humaine qui trouve tout particulièrement à s'exprimer en détention, n'en déplaise aux clichés. Plus que la prévention du suicide, c'est la lutte contre cette solidarité spontanée qui est à l’œuvre. L'administration pénitentiaire a établi des critères de recrutement de ces CDS, il est validée par la CPU. Encore faut-il que les personnes détenues concernées acceptent de se confier à ces personnes «estampillées» par l'administration pénitentiaire, tout en sachant que la moindre confidence risque de déboucher sur les méthodes coercitives. C'est-à-dire privation de toutes les affaires personnelles, draps indéchirables, pyjama papier et cinq à six réveils nocturnes qui perturbent le sommeil et aggravent les troubles qu'ils prétendent prévenir. Les personnes en détresse préfèreront toujours se confier à une personne de confiance plutôt qu'à un CDS.

Chaque suicide est vécu comme un drame et un échec personnel par tous ceux qui ont soutenu une personne en situation de détresse. Lorsque l'administration se défausse de ses responsabilité sur une personne détenue, outre qu'elle n'assume pas sa responsabilité, elle met cette personne psychologiquement (et dans certains cas même physiquement) en danger.

Face au suicide en détention l'administration pénitentiaire et le ministère de la justice persistent dans le déni des causes du mal-être des personnes emprisonnées. Lutter contre le suicide implique (liste non exhaustive) :

  • de mettre fin à l'arbitraire et à l'infantilisation;
  • de permettre aux personnes détenues de s'exprimer individuellement et collectivement dans et à l'extérieur des prisons;
  • de proposer du travail correctement rémunéré avec des normes de sécurités et d'hygiène comparables à celles exigées dans les entreprises extérieures;
  • de proposer formations qualifiantes et de permettre de mettre en pratique les connaissances acquises;
  • d'accéder à des technologies et des moyens de communication modernes, et à des tarifs au moins aussi avantageux que ceux proposés à l'extérieur, pour assurer le maintien des liens familiaux;
  • de respecter la loi de 2009 en finalisant enfin le programme des unités de vie familiale (une trentaine d'établissements seulement est équipée sur le 188 qui devraient l'être)
  • d'accorder des permissions de sortir, le cas échéant avec escorte si elle s'avère nécessaire, pour les événements familiaux graves, quel que soit le moment de l'exécution de la peine.
  • de maintenir un réel espoir de retrouver une place dans la société en privilégiant les aménagements de peine.

Enfin le mieux serait sans doute d'éviter d'emprisonner à tour de bras, sans discernement. Il convient d'utiliser les sanctions alternatives, de ne réserver la prison qu'en dernier recours, et d'apaiser la société par le recours à la justice restaurative. Il conviendrait d'ailleurs de l'utiliser, non pas comme une «pratique complémentaire», lourde à mettre en œuvre et donc peu ou jamais pratiquée, mais comme un préalable ou un parallèle indissociable à toute action en justice.

 

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