Humanisme carcéral

Paru clandestinement sous le titre "Grippe aviaire", ce pamphlet, écrit en juillet 2017 à la suite d'un refus de permission à un codétenus âgé de 70 ans qui souhaitait se rendre aux obsèques de son frère. Il était pourtant à deux mois de sa libération...

Grippe aviaire

Nous avons connu une chaude alerte au zoo en juin.

Je ne fais pas allusion à l’épisode de canicule qui a été parfaitement géré par l’administration du zoo. En effet, une liste nominative des animaux menacés par le réchauffement climatique a été établie et portée à la connaissance de l’ensemble de la population encagée. Les pensionnaires ainsi identifiés ont alors pu disposer d’une mesure de prévention exceptionnelle : la remise d’un bob immaculé. L’accessoire a été perçu par certains comme une marque infamante de leur fragilité. Ils ont refusé de s’en affubler. L’administration tient à faire savoir ces oiseaux sans cervelle que le don généreux fait par l’État était destiné à repousser les rayons maudits de l’astre du jour, dans le but de protéger leur dernier neurone d’une surchauffe fatale.

Cette parenthèse fermée j’en reviens au sujet de cet article.

Au début du mois de juin l’administration apprend que le frère sauvage d’un de ses volatiles détenus est décédé brutalement. Après avoir annoncé, avec la délicatesse qu’il sied en de telles circonstances, la nouvelle à l’endeuillé, l’administration a su faire preuve de mesures visant à circonscrire tout risque sanitaire dans l’établissement. Là encore, il convient de saluer la sagacité et la pertinence des mesures prises en s’abstrayant du ressenti individuel pour se concentrer sur l’intérêt collectif.

Signalons tout d’abord que le pensionnaire en question est destiné à être relâché en pleine nature dans moins de deux mois. Il était par conséquent normal de rejeter sa demande pour se rendre aux obsèques. Les risques d’une telle démarche paraissant insurmontables. Le report d’obligations familiales, somme toute facultatives, pouvait aisément s’accommoder de quelques semaines, le temps que l’animal ne relève plus de la responsabilité du zoo. En effet, imaginons un instant que ce qui a frappé le frère ne soit contagieux ? Chacun pense à cette peste des élevages : la grippe aviaire !

Plutôt que d’abattre l’animal, comme cela aurait dû se faire dans le respect des normes sanitaires, l’administration a pris le risque d’une décision humaine : limiter sa vigilance à une observation nocturne de l’animal en prenant soin de le réveiller toutes les deux à trois heures pour s’assurer qu’il vivait toujours.

Incapable de comprendre la portée philanthropique de la démarche et agacé par ce qu’il ressentait comme un harcèlement, notre endeuillé se serait un peu emporté verbalement, selon les dires du chef des gardiens du zoo. La décision logique de procéder à l’abattage pur et simple s’est une nouvelle fois posée. L’humanisme a, une fois de plus, triomphé. D’autant que l’hypothèse d’une grippe aviaire a été formellement écartée. Le vieil animal, blanchi par l’âge, mais pas de toute suspicion d’atteinte neurologique, a été isolé jusqu’à sa libération. Les autorités sanitaires de leur côté assurent qu’il serait simplement atteint d’une forme mineure de rage, fréquente chez les animaux vivant en ménagerie. La mesure d’isolement ne vise, naturellement, qu’à limiter l’extension de la pathologie à toute la volière.

Irma LADE, gardienne (agréée)

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