Des cons infiniment.

Le déconfinement vu par Macron est l'aboutissement d'une dictature insidieusement installée depuis les années quatre-vingt. Une dictature silencieuse, avenante apparemment, qui a installé ses rets au plus profond des cerveaux, les privant de liberté, de désir d'expansion et de créativité. Un ennemi intérieur, brouillant la vue et le son.

Tu crois penser, tu ne fais que reproduire. Or, nous sommes sensés le savoir, le savoir n'existe pas sans celui qui pense. Il faudrait sonder ses désirs. Mais la parole est devenue autoritaire et chacun pense que cette autorité qui fait autorité est la sienne propre.

3 mai 2020

Mon monde a perdu  son temps, sa boussole. Je ne sais pas trop ce qu'il en est pour les autres. Il a été choisi de tout nous voler pour assurer notre sécurité. Comme une sorte de point final à tout ce qui se préparait depuis, dans ma mémoire, clairement vingt ans. Ou trente. J'ai le souvenir d'avoir écrit un courrier des lecteurs dans Politis sur la cigarette. Ce qui signifie qu'à cette époque environ, je devais avoir 35 ans (disons donc, 1980), le diktat social est venu se mêler de ma vie. J'ai dit que je m'occupais de gérer une petite entreprise, et que plus je stressais pour payer l'URSSAF, plus je fumais. Ma lettre a été publiée. C'est vers ce moment que ça a commencé. Une dictature vide, omniprésente, qui venait laver le cerveau, guidait nos pensées, même les plus soi-disant rebelles, puisqu'elle englobait habilement leurs fondements. Tu es écolo ? tu es contre la cigarette. Tu es anticapitaliste ? tu es contre la cigarette. N'en déplaise aux photos montrant Malraux dans un brouillard de sa gauloise (ou pire, sa gitane). Merci à Blanche Gardin d'avoir écrit le sketch le plus ébouriffant sur la clope jamais écrit. Peut-elle me rendre un semblant d'optimisme ? Elle retourne le grinçant contre le cynisme. Ce n'est pas vraiment propice à l'optimisme. Elle dit ce qu'on nous a volé.

 

Et donc là, en ce moment de con-infiniment, c'est mon temps. Ah ça, j'en ai plein. De vide, de non-sens. J'ai beaucoup aimé conserver mon temps pour moi, avant mes trente ans. Je gagnais de quoi vivre au plus nécessaire (c'était possible à l'époque), puis je profitais de ma richesse, mon temps. Ils disent : le temps c'est de l'argent. Tu peux le traduire par : le temps c'est de la richesse. Je me baladais, je regardais les fleurs, la mer, la montagne, je lisais, j'écrivais, j'allais squatter chez des gens que j'aimais. Quand l'envie m'en prenait, je repartais. Quand il fallait travailler, je travaillais. J'étais libre. Je m'allongeais dans l'herbe et j'en profitais. Qu'on se souvienne du film : Alexandre le Magnifique, celui qui ne conquérait rien apparemment, sinon son temps.

 

Là il est impossible de se promener. Mais d'ailleurs il est devenu quasi impossible de vivre au plus juste. Au plus juste, c'est tout de suite dans la misère. Les loyers ont été multipliés par plein, les assurances, etc. La nourriture est moins chère, mais tous les autres frais fixes ont tellement augmenté que tu es obligé d'avoir un bon salaire et de travailler à plein temps. Des frais inutiles sont devenus des frais fixes obligés. Internet, le téléphone et tout ça, pour le plus évident.

 

Le confinement, c'est juste comme un aboutissement. Certains semblent penser que nous pourrons enfin nous engager dans un processus respectueux de la planète. Mais c'est quoi ça ? Ils veulent couvrir le Morvan d'éoliennes pourries, les océans aussi, que les poissons et les oiseaux aillent donc piailler et barboter ailleurs. Personne ne s'en prend à nos besoins. C'est quoi, nos besoins ? Mais ils sont nuls ! On pourrait vivre avec presque rien ! Allez donc visiter un village du Kérala. Mais on a pollué des gens qui vivaient en produisant zéro déchet. Qui se lavaient sans savon.

 

Soyons clairs ! Personne ici n'est prêt à autre chose, les cerveaux sont lavés. On respecte le confinement, mais quelle blague ! Pour s'économiser quelques centaines de milliers de morts dans le monde on a condamné à mort des millions de gens, qui ont déjà commencé à mourir. Revenons en Inde : des milliers de travailleurs migrants internes ont commencé à rentrer chez eux à pied, obligés. Ils meurent souvent de faim ou d'épuisement ou d'accidents, après quelques centaines de kilomètres. Qu'advient-il donc des gens des bidonvilles, un peu partout dans le monde ? Nous inquiétons-nous vraiment des sauterelles qui bouffent tout sur leur passage en Afrique ? Et les enfants chez nous qui ne mangent pas à leur faim ? Des amis pensent que la faim n'existe plus en France. Ils pensent sans doute que nos 30 000 enfants sans logement prennent chaque jour quatre repas équilibrés, chauds, délicieux à déguster, dans une ambiance chaleureuse.

 

Notre société est conne infiniment. On va avoir le droit d'aller bosser, mais pas celui d'aller se promener. Celui de monter dans un RER, mais pas celui d'aller écouter la mer. Je me demande si ce n'est pas très symbolique : premiers congés payés direction la mer. Et voilà, fini la mer ! hop. Elle sera peut-être réservée à ceux qui paieront les chaises-longues espacées de deux mètres. Mais ce sera au nom de notre santé. Et comme toute cette dictature est déjà installée dans notre système de pensée, c'est mort.

 

C'est clair que la convivialité installée autour d'un rond-point : chaises, discussions, pain partagé, c'est mort de la même mort. C'était moyennement mon truc, car je suis un peu solitaire, mais j'aimais bien quand même.

 

Voilà un jour peut-être où j'ai repris un peu de mon temps, pour dire qu'il ne m'appartient plus. Et comme je fume, il parait que je suis moins éligible à la réanimation. Quelle revanche marrante. Je ris au moins autant que Blanche Gardin.

 

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