Emilie Carlie
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Billet de blog 13 juil. 2020

Ecole, covid, fin de l’an I

J’ai écrit un texte à chaque étape qui pour moi a été importante de mon exercice d’enseignante de l’année scolaire 2019-2020, an I du covid (il parait que c’est la covid, mais je n’ai pas modifié mes habitudes ; on dit bien la rougeole, mais le cancer). Voici donc un compte-rendu de ma vie du 22 juin (invention de l’école obligatoire) à maintenant.

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Enseignante en exercice, j’ai écrit un petit texte de rien au début du confinement, pour partager mes sentiments sur ma position en tant que professeur. Je parle bien de sentiments.

Puis beaucoup plus tard, j’ai fait part de mes angoisses et de mon amertume quant à une reprise. Le 18 mai, quand cela m’a été proposé, je n’ai pas repris et j’ai continué l’enseignement à distance. C’est là sans doute que j’ai fait partie des enseignants disparus, peut-être. Je n’ai pas bien compris.

Le 22 juin, je me suis dit que j’étais forcément concernée par l’école obligatoire, puisque je suis rémunérée. Par ailleurs, reprendre me paraissait un bon remède contre mes angoisses. Dans le genre, quand tu tombes de cheval, il faut tout de suite remonter en selle.

Me revoilà donc au collège, avec un masque sur le nez fourni par l’établissement, les élèves gentiment rangés dans une classe : ce ne sont plus eux qui se déplacent, c’est nous. En fait, ça ne me dérange pas, les couloirs sont plus calmes, les élèves aussi. Ce qui est gênant c’est que les collègues ferment les sessions informatiques, éteignent même parfois l’ordinateur, c’est super long.

Les consignes générales : dès qu’on circule : le masque. Gel hydro-alcoolique à tous les étages, lavages de mains collectifs comme en maternelle. En classe, une fois que tout le monde est installé, on peut enlever son masque, ouf. Moi, je le remets pour approcher des élèves : qu’ont-ils écrit ? Je veux voir, je suis professeur. D’autres collèges n’enlèvent jamais le masque et ne s’approchent jamais des élèves. De quoi ont-ils peur : d’être contaminés ou de les contaminer ? Je ne m’approche jamais des élèves, entends-je.

Il est interdit de faire des photocopies. Mais, de fait, le photocopieur n’est pas éteint et il y a toujours, mais toujours, tout le papier nécessaire. Je pose des photocopies sur mon  bureau et chaque élève vient chercher les siennes. Une règle inventée par moi, avec sens de circulation et tout. Je pense que les élèves ne parviennent pas vraiment à savoir si je me moque des règles ou si je les respecte. Moi non plus d’ailleurs.

L’angoisse des élèves baisse jour après jour. C’est très positif. J’en ai un qui sniffe son gel ! J’en ai un autre qui revient au bout d’une semaine et qui dit ma maman a sûrement le coronavirus et attend le résultat de son test. Là j’ai pu observer que j’étais anxieuse : je lui ai fait mettre son masque et je suis sortie en courant pour informer les autorités compétentes. Les élèves ont surtout fait preuve d’esprit de camaraderie. Un peu inquiète, une fois qu’il fut sorti, j’ai précisé qu’il n’était pas pestiféré, tout de même (malgré ma réaction forte, en somme…). Oh non, m’ont-ils dit, le pauvre ! Il n’y est pour rien. Le lendemain, mon jeune élève était de retour, le test de sa mère était négatif, cool. Je lui ai demandé s’il n’avait pas été un peu trop secoué par les événements, il m’a dit non, ça va.

Certains ont peut-être remarqué que j’écris en DDL (discours direct libre), phénomène non encore reconnu par les instances éducatives alors que cela existait déjà chez Stendhal et que c’est le mode utilisé par quasiment tous les auteurs modernes.  J’ai noté que l’usage des guillemets revenait parfois, mais quasiment à l’anglo-saxonne, sans les tirets. Veuillez pardonner cette parenthèse, mais je ne voyais pas quand je pourrais la placer un jour. Et puis un commentaire sur son propre style, ça fait moderne.

Chez les élèves, la reprise est utile, ça leur plait bien, en général : retrouver les copains-copines, une vie un peu normale en dehors de chez soi. Ça, c’est vraiment bien ! Comme il fait trop chaud dans la cour et que de l’autre côté du collège, il existe un vaste espace verdoyant (c’est bien, la campagne), ils sont disséminés sous les arbres, sur les pelouses, les pions assis à papoter sur des chaises. On se demande vraiment pourquoi ce n’est pas toujours comme ça ? Les gosses jouent, ce qu’ils ne font jamais d’habitude.

Dans la salle des professeurs, il y a des masques ou pas de masques… on parle de masques, de l’angoisse ou de la non-angoisse, bref l’anxiété est bien le résultat de facteurs tout à fait personnels. Voir le passage sur les masques des professeurs en classe. Mais il convient de préciser que dans notre cité scolaire, nous comptons deux morts pendant le confinement ! (Font-ils partie des enseignants disparus, qui ont déserté l’école ?) Personne n’en parle. Le rectorat n’a pas eu un mot pour nous ou pour eux.  Mille euros à la quête pour les fleurs, heureusement. Nous, nous étions là, même si nous n'étions pas là.

Je ne mange pas trop à la cantine, c’est trop mauvais ! Je ne sais pas pourquoi mais on n’a plus rien de cuisiné ! Un petit ragoût aux olives ? – Non, pas question. Je n’ai même pas le droit de rapporter mon plateau ! Je me sens inutile.

J’ai appris des tas de trucs pour la rentrée de septembre. L’angoisse à traiter chez ceux qui ne seront pas venus. Les difficultés ce ceux qui n’ont rien fait pendant tout ce temps. J’ai des 5ème qui butent sur la lecture. Dur. A quoi vont ressembler les cours à la rentrée ? Que convient-il de prévoir ? Chez nous rien n’a été discuté.

J’ai eu un retour sur le travail que j’ai proposé pendant le confinement. Comme je le pensais, la grammaire est bien passée, en revanche, pour ce qui concerne la lecture analytique, rien du tout ou presque. J’ai même eu la surprise de découvrir que ce n’était carrément pas ça, le français, pour eux. J’ai donc produit environ 25 pages sur une pièce de théâtre, celui qui en avait imprimé le plus, c’était 8 pages. Bon ben voilà. Mais ils ont fait les rédactions, c’est bien. Que faire ? Ils se sont même surpassés. Je leur ai proposé un personnage nommé Covid, comme allié d’Hector contre Achille, ils ont été plutôt bons, je leur ai demandé de me distraire, ils ont répondu à l’appel. En 6ème, le monstre Corona a eu du succès aussi.

Mais de fait, comme à cette époque j’ai commencé à avoir mal aux yeux, j’ai eu du mal à corriger et même à lire. Dommage. Pour la distraction, c’était loupé. Ça a tourné à la souffrance.

Tout au long du confinement  j’ai pensé au texte que je m’étais proposé de faire lire aux 5ème durant cette année scolaire : La Peste Ecarlate, de Jack London. Je l’avais eu dans mon casier et l’avais lu pendant les vacances. C’est toujours vraiment bien, London, et dans le cadre de l’objet d’étude : imaginer des univers nouveaux ; l’être humain est-il maître de la nature ? c’est adapté. Hypothèse confirmée par ce qui a suivi.

Il s’agit d’un récit SF dans lequel un grand-père qui a vécu la peste écarlate et le monde d’avant les raconte à ses petits-enfants. Le monde est devenu une sorte de monde d’avant l’humanité, avec seulement quelques humains. Ni une utopie ni une dystopie, juste une après-catastrophe et la mise en regard d’avant et d’après.

 Mais donc quand même, quelle coïncidence. Nous ne l’avons donc pas lu, et je me demande fortement si je vais le proposer à l’avenir. C’est comme en 6ème : Ruses, mensonges et masques. Comment leur faire comprendre que pour la signification de « masques », c’est plutôt carnaval. Et puis, porteront-ils des masques à la rentrée ? C’est quand même une sacrée question. Moi j’aimerais bien qu’on mette cet épisode dans la casse de l’histoire et qu’on s’occupe juste de la casse économique et sociale produite par ce délire. Mais apparemment ce n’est pas ce qui se dit autour de moi.

Peut-être aurai-je un nouveau texte à écrire à la rentrée, voire plus tôt. Angoisse : une nouvelle annonce à venir ?

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