Reprendre ou ne pas reprendre, that is the question !

J’ai mal aux yeux, après trois mois d’enseignement en distanciel et je me sens seule, démunie, dépourvue, de mauvaise humeur. Le fameux reportage sur France 2 m’a définitivement éjecté les yeux, comme le loup de Tex Avery, malheureusement pas pour les mêmes raisons. Qu’est-ce que c’est que ce cirque ?

Quand les établissements scolaires ont été fermés, on est restés baba ! « ON » = les enseignants, pour ce que j’en sais, c’est-à-dire les professeurs de mon collège, du lycée général attenant et du lycée professionnel, plus les enseignants de la Segpa et des Ulys.

Environ 1100 élèves fichus à la rue. Enfin plutôt dans les champs, vu la nature du quartier défavorisé.

Nous nous sentons volés de nos élèves. Ceux qu’on nous a confiés pour un an, pour lesquels le rectorat et nous avons signé un contrat, qui s’appelle la VS pour ventilation de service. Ils sont à nous, point barre, à moins qu’on nous les déconfie pour faute grave envers eux.

On l’apprend le 17 au soir, et le 18 au matin, un vendredi, alors que nombre d’élèves sont déjà absents, il faut s’organiser pour la suite. Combien de temps, cette suite, on ne sait pas. Mais on a réunion le lundi matin pour s’organiser. Ouf ! Je laisse une partie de mes affaires dans mon casier, car après ces dernières 24 heures, je suis carrément fatiguée.

Durant le week-end, on apprend que cette réunion n’aura pas lieu, car les établissements sont fermés, fermés. J’envoie un message implorant de pouvoir venir récupérer mes manuels, car je me sens nue sans eux. Réponse : les ordres sont formels, c’est impossible.

Et hop, me voilà aux champs aussi, mais personne n’est dans le même champ.

J’ai de la chance, j’ai fait rénover mon vieil ordinateur portable 6 mois plus tôt ! Il ne se plante plus, il a plus de mémoire, c’est génial ! J’espère que le disque dur, que j’ai fait laisser, va tenir. Mais bon, ça va pas  non plus durer tant que ça,  ou si ?

Première semaine : le calvaire ! Limite burn out ! Il faut reconstruire un monde, des classes virtuelles, un nouveau métier, supporter la solitude et l’invisibilité. Où sont mes élèves ? Lisent-ils mes cours ? Font-ils mes exercices ? Comment vivent-ils cela ? Ils ont entre 10 et 13 ans.

Je crée un fil de discussion par classe. Au début, c’est bien. Au fil des annonces de Manu, mon fil de discussion est déserté. J’aimerais bien, quand même, qu’il ait moins d’influence sur ma vie au quotidien ! Il n’a pas à  influencer mes relations avec les gens, tout de même ! C’est sidérant, jamais vu une chose pareille !

Après, donc, on s’est habitués, comme on s’habitue à tout.

Je ne fais pas de classes en visio-conférence. Je sais que je ne joindrais que la moitié environ de mes élèves, ce serait une injustice totale, une contradiction profonde, d’après moi, avec les missions de l’éducation nationale. Je fais tout par écrit, j’essaie d’être simple, je recommence s’il le faut, je fais des sondages (t’as compris ? tu veux plus d’exercices ? oui ? non ?).

En grammaire, ça va à peu près. Pour la lecture, c’est quand même nettement moins sympa qu’une classe en présentiel, comme ils disent puis. Je n’ai jamais réussi, en trois mois,  à trouver comment remplacer la discussion, les élans d’élèves, leur luminosité, leurs sonneries qui font rire, mes essais prudents d’ironie (ils ne comprennent pas tout), etc.

J’attendais donc avec impatience, anxiété, espoir que le collège ouvre ses portes. J’espère qu’on va bientôt se revoir, m’ont dit quelques élèves. Je leur ai répondu : moi aussi !

Puis il s’est passé plusieurs choses :

- A force d’être enfermée et d’entendre tout et son contraire, je suis devenue anxieuse.

- La chloroquine a disparu du circuit. Enfin, j’en ai été informée. Je me suis dit que le doliprane, ça ne m’irait pas. Pour tout dire de la façon la plus sincère, ça m’a plongée dans un état d’angoisse et de colère quasi inexprimable. (ah oui, je vais avoir 65 ans dans bientôt). C’est peut-être irrationnel, mais c’est la réalité quand même. Le seul traitement existant a été interdit en France. Je dis bien en France, car c’est le seul pays où c’est le cas. Donc, moi, je suis peut-être irrationnelle, mais eux ils sont absurdes et outrepassent tous leurs droits et surtout les nôtres.

- On a à peu près reçu les conditions sanitaires du retour des élèves. Masques, distanciation sociale (pourquoi cela s’appelle-t-il comme ça ?), pas de cours de récréation, huit élèves par classe, quels élèves, etc. Il y en a environ 16 pages. Les bras m’en sont tombés. Les gosses qui viennent sont enfermés dans une classe, de 8 h à 17 h. Ils en sortent une demi-heure pour manger un plateau préparé à l’avance. Entre parenthèses, menu de vendredi dernier : salade, haricots verts, un poisson blanc quelconque, yaourt, salade de fruits en boite. C’est très bien pour la fille qui fait un régime. Encore que ? Comment, dans ces conditions, comprendre le cours de maths qui se tient de 15 h à 17 h ?

Je ne veux plus y aller. Je n’ai plus envie. Je fais comme si de rien n’était, et je continue mes cours par écrit. J’irai quand je ne pourrai plus faire autrement, soit que le chef m’aura appelée de façon insistante, soit que mon  intérêt personnel d’y retourner sera plus fort.

Une discussion a été ouverte par ledit chef : comment nous préparer à une rentrée en septembre en distanciel ? Que prévoir ?

Stupéfaction ! (voir la chanson qui va avec).

Il nous a dit que l’adhésion aux cours en visio était une question relevant plus de la philosophie et que nous devrions – ceux qui n’en faisaient pas – nous poser plus de questions et accepter de nous former. La couverture en haut-débit au niveau national est de 98 %, chiffre donné par lui.

J’ai répondu, parce que je n’ai plus peur de grand-chose, à part de leurs sonneries qui ne font pas rire, que dans les 2 % manquants il y avait la Nièvre, couverture générale 73 %. Même pas en haut débit, d’ailleurs.  Franchement je ne suis pas bonne en maths, mais je vois assez bien comment on peut pourrir des chiffres. Manipuler, pardon.

Moi personnellement je veux revenir en présentiel, avec tous les loupiots. Mais clairement je ne suis pas décisionnaire. Mince.

Et là, je me dis, mais qu’est-ce qu’ils veulent ? C’est quoi ce cirque ?

  • Réponse plus ou moins optimiste : ils sont incompétents et mettent l’école en danger.
  • Réponse pessimiste : ils sont cyniques et vont sucrer l’école.

On peut constater que le résultat sera le même. Une école dégradée, défigurée, et puis, sans doute, plus d’école.

Résultat sur ma vie : je suis tout le temps de mauvaise humeur et j’ai du mal à me motiver pour travailler.

Honnêtement, j’essaie quand même, même si j’ai les yeux qui me brûlent carrément depuis bientôt  trois semaines. Je me dis que si je faisais tout de même quelques cours de temps en temps en visio conférence, ça pourrait m’aider à rester de meilleure humeur. Il faut que j’y pense urgemment.

Ah oui ! le fameux reportage sur France 2 m’a définitivement éjecté les yeux, comme le loup de Tex Avery, malheureusement pas pour les mêmes raisons.

N.B. Si je n’ai pas de commentaire sur ma fragilité personnelle et mon incompétence à prendre de la distance, ça me fera plaisir. Merci à tous ceux qui s’abstiendront. Je fais déjà ce que je peux.

N.B. 2 Si on ne relance pas le débat sur la chloroquine, ça me fera aussi très plaisir. Ce n'est pas du tout l'objet de mon billet. Je n'ai pas vu comment ne pas en parler, c'est tout. Sur ce point, il s'agit juste de mon ressenti personnel, que j'ai déjà reconnu comme sans doute ou peut-être irrationnel. Merci à tous ceux qui s'abstiendront. Je n'ai aucune prise sur mon irrationnel, malgré des efforts importants.

N.B. 3 Merci à celles et ceux qui lisent mes billets. Je suis définitivement touchée.

P.S. Je viens d'apprendre de la bouche de not' président que j'allais sans doute reprendre, bon gré mal gré, le 22 juin. Le titre de mon billet est donc déjà périmé.

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