Emilien Houard-Vial
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Billet de blog 22 juil. 2022

Emilien Houard-Vial
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Vers la fin du « front républicain » ?

Assiste-t-on à la fin du front républicain ? D’un côté, l’usage de plus en plus instrumental et déconnecté d’une rhétorique pseudo-antifasciste par la gauche de gouvernement s’est avéré inefficace à endiguer la progression du RN. De l'autre, la nouveauté de la situation reste à relativiser. Mais à l’avenir, du côté des électeurs comme des partis, le front républicain pourrait ne plus être aussi inconditionnel que par le passé, en fonction de leurs humeurs et de leurs intérêts du moment. 

Emilien Houard-Vial
Doctorant en science politique, Centre d'études européennes (Sciences Po)
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Lors de l’installation chaotique de la nouvelle Assemblée nationale, il est peu dire que les députés du Rassemblement national ont reçu une attention disproportionnée par rapport à leur poids dans l’hémicycle (89 députés sur 577). Il est vrai que leur nombre record marque un tournant dans l’histoire du parti, qui n’avait pu avoir de groupe parlementaire que brièvement entre 1986 et 1988 (à la faveur de la proportionnelle départementale), et pose de nombreuses questions aux autres partis sur la place qu’il convient de laisser à celui de Marine Le Pen au sein des institutions. Le règlement de l’Assemblée nationale impose par exemple que le député le plus âgé préside la séance d’ouverture de la législature, tâche qui échut par le hasard des circonstances à un député RN qui en profita pour délivrer un vibrant hommage à l’Algérie coloniale de son enfance.

Scène de la peste de 1720 à la Tourette, par Michel Serre, représentant l’inhumation par la compagnie du Chevalier Roze des cadavres de la peste ayant touché Marseille malgré les mesures de quarantaine.

Vint ensuite l’élection du bureau de l’Assemblée, durant laquelle furent élus deux vice-présidents RN, avec nécessairement les voix d’une partie des députés LR et Ensemble, que ces derniers justifièrent par la nécessité de représenter correctement les différentes tendances portées au Parlement par les Français [1], mais que les députés NUPES qualifièrent de compromission avec l’extrême droite. La gauche a guetté dès le lendemain du second tour les (nombreuses) formules ambiguës des responsables de la majorité présidentielle quant à l’attitude à adopter vis-à-vis du RN pour le vote des projets de loi, et en a conclu – en y ajoutant les appels du pied répétés sur les thématiques migratoires, sécuritaires et identitaires – que le macronisme avait mis définitivement fin au « front républicain ».

De leur côté, les macronistes ont vilipendé le front commun que seraient censées constituer les deux forces politiques rassemblées sous l’élégant slogan du « RNUPES » rappelant l’UMPS honnie par Marine Le Pen. Du sien, Marine Le Pen s’est félicitée que son parti ait enfin su briser en 2022 le « plafond de verre » qui le privait de perspective de victoire nationale, même si certains ont encore déploré que la droite comprise au sens large n’ait pas su s’allier pour empêcher l’insoumis Eric Coquerel de s’emparer de la présidence de la Commission des Finances. En définitif, personne ne semble s’accorder sur l’avenir du vague « front républicain » dont on annonce par ailleurs la mort depuis de nombreuses années, si ce n’est sur le fait « qu’une étape a été franchie » en matière de « dédiabolisation » du Rassemblement national. Il faut donc éclaircir en premier lieu la signification du « front républicain » avant d’explorer plus en profondeur la question de son effectivité aujourd’hui en France, notamment à partir d’un article que nous avons très récemment publié dans Partecipazione e Conflitto (en open access mais en anglais), que nous compléterons par une analyse des développements politiques liés aux dernières élections législatives.

Qu’est-ce que le « front républicain » ?

Il faut d’emblée distinguer deux concepts, qui sont ceux du « front républicain » et du « cordon sanitaire ». Le premier n’a jamais été particulièrement bien défini et s’apparente à l’idée de « barrage » à l’extrême droite, c’est-à-dire de tout faire pour ne pas que soient élus des représentants de cette famille politique (notamment du Rassemblement national en France). Cela implique généralement le retrait, durant l’entre-deux-tours de certaines élections des candidats les moins bien placés, afin de garantir l’élection d’un candidat « républicain » contre un candidat d’extrême droite, les électeurs « républicains » faisant momentanément fi de leurs divergences politiques pour soutenir un même candidat fidèle aux valeurs du régime. 

Joël Gombin a cependant montré que le front républicain était généralement à sens unique, la gauche se désistant bien plus souvent au profit de la droite que le contraire, comme en témoigne l’exemple des élections régionales de 2015 dans les Hauts-de-France et en PACA [2]. Le concept de « cordon sanitaire », en revanche, désigne le fait d’exclure l’extrême droite de toutes les positions de pouvoir et de représentation dont il est possible de l’exclure (c’est-à-dire la priver de toute opportunité d’expression dans les limites constitutionnelles). Le concept est né en Belgique, où les partis de gouvernement flamands ont choisi de refuser toute alliance ou coalition de quelque nature que ce soit avec les nationalistes du Vlaams Blok (aujourd’hui Vlaams Belang) qui ont connu leurs premiers réels succès à la fin des années 1980.

Le principe en lui-même est néanmoins bien plus ancien, les partis politiques italiens de l’immédiat après-guerre ayant par exemple exclu les monarchistes et les néo-fascistes de la rédaction de la constitution de la Première République italienne (ce qui fut appelé « l’arc constitutionnel »). Le cordon sanitaire est pratiqué également de manière plus ou moins officielle avec le British National Party en Grande-Bretagne, avec le Parti national-démocrate d’inspiration néo-nazie en Allemagne (et d’une certaine manière avec l’AfD également), avec le groupe Identité et Démocratie au Parlement européen ou encore avec l’ancien Front national belge, qui était également exclu des médias francophones belges. En France, l’idée d’un cordon sanitaire contre le Front National a commencé à émerger à partir de la fin des années 1980 et est effectif depuis la fin des années 1990, avec l’exclusion des présidents de région UDF ayant accepté les voix des conseillers FN pour se faire élire [3].

Le cordon sanitaire – qui évoque tout un imaginaire de la pathologie et de la contamination – est selon le politiste américain William Downs [4] davantage susceptible d’être utilisé par les démocraties ayant été « compromises » par le passé par des régimes non-démocratiques. Les partis de gouvernement de ces dernières vont ainsi privilégier des réponses « militantes », visant à réduire avant tout la portée électorale de l’extrême droite (soit en l’isolant totalement, soit en tentant de siphonner ses électeurs par la cooptation de ses idées), plutôt que des réponses qualifiées de «tolérantes », dans le sens où elles accepteraient la présence de l’extrême droite dans une optique libérale et démocratique. La thèse de Downs est que, paradoxalement, chercher à défendre la démocratie va surtout passer, pour les partis installés, par des stratégies de préservation de leur position dans le système politique plutôt que par le fait de répondre aux attentes des électeurs mécontents et/ou de modérer les partis extrémistes via la pratique du pouvoir et donc la conformation aux règles du système démocratique. Le livre de Downs est lui-même révélateur de l’approche libérale qui n’a logiquement (en cohérence avec sa propre thèse sur les démocraties compromises) pas fait florès en France, mais qui pourrait sembler naturelle dans d’autres pays comme la Suisse, où l’UDC a quasi-automatiquement intégré le gouvernement à partir du moment où il avait obtenu suffisamment de sièges au Parlement. Approches libérales et militantes révèlent également deux perceptions divergentes de la démocratie et des électeurs : dans l’approche libérale, l’électeur est en responsabilité de ses propres choix, y compris de mettre au pouvoir des forces politiques opposées à la démocratie libérale ; dans l’approche militante, un système démocratique doit pouvoir par différents moyens se prémunir contre des menaces émergentes ou installées, les élites devant prendre leurs responsabilités en ce sens, même si les électeurs sont toujours décisionnaires in fine. Dans la première approche, la démocratie vit par le respect de ses procédures ; dans la seconde, par le respect de ses valeurs fondamentales (tolérance, liberté, égalité, etc.). Du choix de ces deux approches dépend la vitalité du front républicain, sachant que l’extrême droite a évidemment intérêt, pour briser le « plafond de verre », à faire primer l’approche libérale. Or, si tant est que le front républicain s’effrite aujourd’hui, ce n’est pas (directement) le fait de la droite de gouvernement comme on aurait pu légitimement le penser.

Pourquoi le cordon sanitaire a-t-il tenu en France ?

Au regard de la situation de la plupart des pays européens, le maintien du cordon sanitaire en France a quelque chose d’étonnant. Le Front national réalise régulièrement des scores importants depuis le milieu des années 1980, tandis que la droite modérée incarnée par Les Républicains s’effondre électoralement. La plateforme électorale de la droite s’est fortement rapprochée de celle de l’extrême droite sur les sujets régaliens avec une intensité accrue depuis 2007, tandis que Marine Le Pen a fait de nombreux efforts pour apparaître plus respectable aux yeux des Républicains, sollicitant même ça et là des accords électoraux avec leurs représentants les plus radicaux [5]. Autrement dit, la droite aurait intérêt électoralement à rompre au moins partiellement le cordon sanitaire pour garantir ses fragiles positions comme l’ont fait par exemple ses homologues autrichien ou italien dans les années 1990, et le rapprochement idéologique des deux partis leur en offre une opportunité fort commode – sachant que la droite française n’est pas particulièrement du genre à s’embarrasser de détails doctrinaux quand il s’agit de faire valoir ses intérêts. Le système électoral (majoritaire à deux tours dans la plupart des cas) a souvent été invoqué comme une explication de la marginalisation du FN/RN, dans la mesure où il favorise de manière démesurée les partis établis et permet justement le fameux « front républicain ». Si nous n’entendons pas en nier la pertinence, cet argument demeure fragile, dans la mesure où l’extrême obtient aujourd’hui des scores très importants dans certains territoires, et où il lui suffit d’arriver première devant ses opposants pour empocher la mise, ce qui peut être permis ne serait-ce que par une petite surmobilisation de son électorat ou par une petite démobilisation des électorats adverses – ce qui s’est vraisemblablement passé durant les législatives de 2022. Quand bien même les partis établis se seraient sentis insolemment protégés par le système électoral – ce que le braconnage électoral opéré par la droite depuis 30 ans semble infirmer – la victoire écrasante du challenger LREM aux législatives de 2017 a vraisemblablement planté le dernier clou dans le cercueil de leurs certitudes. Autrement dit, ce qui pouvait valoir dans les années 2000 – un FN fortement diabolisé et un système électoral duopolistique favorable à la droite de gouvernement – ne l’est plus depuis quelques années, et ne peut donc plus expliquer le maintien du cordon sanitaire (au sens le plus strict de non-alliance des partis). Il est donc nécessaire dans un premier temps de voir si les conditions qui préexistent généralement à l’alliance des droites modérées et extrêmes s’appliquent dans le cas français.

La première condition identifiée par la littérature comparative de science politique est la proximité idéologique entre droite modérée et droite extrême sur les principaux thèmes de la seconde (islam, sécurité, multiculturalisme, immigration). Nous avons utilisé les positionnements des experts de la Chapel Hill Expert Survey de 2019 pour évaluer la proximité entre LR et le RN sur ces sujets, notamment par rapport à la proximité entre LR et LREM. Les données confirment que LR est bien plus proche du RN que de LREM sur les questions morales ou de droit des minorités, et un peu plus proche sur les questions d’islam, d’immigration et de nationalisme. De précédents travaux ont également confirmé de telles proximités au niveau des préférences de leurs électeurs. La deuxième condition concerne l’intérêt électoral de la droite à l’alliance. Plutôt que de simplement prendre en compte le poids électoral relatif du RN et de LR, nous avons tenté de comprendre si une alliance permettrait d’agrandir le bloc électoral de LR, c’est-à-dire s’il existe au RN des électeurs que les cadres LR ne peuvent espérer reconquérir par une stratégie de braconnage et que seule une alliance pourrait leur apporter. Nous avons pour cela mobilisé les données de la French Electoral Study de 2017, pour montrer notamment le faible niveau de sympathie des électeurs de Marine Le Pen pour Les Républicains, la probabilité faible (voire nulle) qu’ils avaient de voter LR dans le futur et leurs différences de positionnement politique avec les électeurs Fillon (si une partie se place au centre-droit, comme la plupart des électeurs Fillon, une partie très importante se situe à l’extrême droite ou ni à droite ni à gauche). Nous avons aussi montré que la fin du cordon sanitaire apporterait au bloc de la droite de gouvernement un électorat dont elle est aujourd’hui éloignée : jeune, peu diplômé, peu pratiquant et en difficulté économique. La troisième condition implique que les dirigeants des Républicains ne considèrent plus le RN comme un parti raciste héritier de l’extrême droite ayant sévi durant les années 30/40. L’étude des différentes prises de parole au sein de LR à propos du RN montre que si des incompatibilités idéologiques fondamentales sont souvent invoquées, la droite a choisi depuis longtemps de ne pas « diaboliser » l’extrême droite en ne reprenant pas le vocabulaire antifasciste ayant cours à gauche afin de ne pas vexer ses électeurs. La dénonciation frontale du RN comme menace à la démocratie et à la République ou comme parti raciste et xénophobe (ou même simplement « d’extrême droite ») est (de plus en plus) rare à droite. La contribution de LR au front républicain est faible et la reprise d’expressions et de mesures du RN est fréquente, participant à l’acceptation implicite de ce dernier comme membre de droit du système politique.

Il faut donc considérer que les conditions identifiées par la littérature sont nécessaires mais pas suffisantes pour le cas français, et que des amendements doivent être apportés sur la base du discours spécifique de la droite vis-à-vis du Rassemblement national. La première dimension à prendre en compte est la divergence idéologique entre LR et le RN sur les enjeux économiques et européens, LR étant plutôt libéral en économie et hostile à la sortie de l’UE tandis que le RN a des penchants étatistes (sans être véritablement pour la redistribution économiques) et faisait figurer la sortie de l’UE et de l’euro au cœur de son programme jusqu’à très récemment. Ces différences sont certes exagérées par les responsables LR, qui doivent justifier leur refus d’alliance par des divergences de fond, mais découlent néanmoins des fondamentaux idéologiques de la droite, formant une mentalité conservatrice qui voit les positions économiques et européennes du RN comme des propositions aventureuses et démagogiques susceptibles de mettre en péril l’ordre économique. La deuxième dimension, connexe, se réfère aux enjeux de crédibilité, de réalisme et de compétence, au centre de la stratégie de légitimation de la droite de gouvernement, et dont le RN serait supposé manquer cruellement, aussi bien selon les cadres, les militants et les électeurs LR. Il est vraisemblable que la stratégie de crédibilisation qui a structuré la campagne de Marine Le Pen en 2022 n’ait toujours pas réussi à percer au sein de l’électorat de droite, plus légitimiste que les autres vis-à-vis des institutions politiques. Enfin, il faut prendre en compte l’histoire spécifique de la droite française, née au cœur du pouvoir et toujours attachée à l’idée qu’elle est la force légitime à gouverner, et qu’elle est en ce sens responsable de la pérennité des institutions sociales et politiques de la France, avec lesquelles le RN apparaît en décalage dans ses idées et surtout dans sa manière de faire de la politique. Plus qu’un simple enjeu identitaire, le statut de parti de gouvernement constitue un des seuls avantages comparatifs que la droite conserve vis-à-vis de l’extrême droite, d’où son intérêt à la maintenir en-dehors des institutions, adoptant à son insu une approche militante de la démocratie en cherchant à préserver ses intérêts.

Le but n’est pas de faire de ces « bonnes raisons » des absolus qui garantiraient la survie à long-terme du cordon sanitaire, mais plutôt d’enrichir la compréhension des relations entre la droite et l’extrême droite à partir du cas français, et donc celle des notions de cordon sanitaire et de front républicain. La stratégie de crédibilisation du RN est encore loin d’être aboutie et pourrait progresser avec sa forte présence à l’Assemblée nationale (si tant est que ses cadres en soient capables), tandis que la droite pourrait se retrouver toujours plus piégée par sa stratégie de braconnage, pour finir par définitivement se diviser entre ceux qui ne souhaiteront pas franchir la ligne rouge du cordon sanitaire et d’autres qui voudront mettre leur discours politique en cohérence avec leur stratégie d’alliance, aidés par les partisans intellectuels et médiatiques de « l’union des droites ». Enfin, la défaillance pourrait venir du niveau local, où les questions d’étiquettes partisanes et d’enjeux idéologiques sont bien moins prégnants, et où les arrangements officieux pour conserver les prébendes des notables de la droite pourraient finir par faire entrer le loup dans la bergerie.

Un barrage républicain aux allures de toboggan ?

Etonnamment, alors que c’est principalement de la droite que venait jadis le principal risque pour le front républicain, à savoir la rupture du cordon sanitaire, les regards se tournent aujourd’hui plus à gauche. Etonnamment car, du côté de la gauche désormais unie, la consigne a traditionnellement été on ne peut plus claire sur l’attitude à avoir vis-à-vis de l’extrême droite et sur les raisons de son rejet, et du côté du centre, Emmanuel Macron s’était présenté initialement comme un rempart contre l’extrémisme et le populisme, pointant nettement le Rassemblement national comme son ennemi principal – certains y voyant d’ailleurs une manière de polariser le système politique à son avantage grâce à la protection du front républicain. Pourtant, ces dernières années, les efforts ont paru s’affaiblir au sein de la gauche radicale : Jean-Luc Mélenchon, qui était symboliquement venu défier Marine Le Pen dans sa circonscription d’Hénin-Beaumont en 2012, a préféré la plus gagnable 4e circonscription des Bouches-du-Rhône en 2017 ; le même, qui appelait sans hésitation à faire battre Jean-Marie Le Pen en 2002, a préféré la consigne du « pas une voix à l’extrême droite » en se rangeant derrière une consultation organisée en ligne auprès de ses sympathisants ; seuls 14 candidats déçus de la NUPES (dont un seul LFI) ont clairement appelé à voter pour le candidat Ensemble contre le RN ; les reports de voix des électeurs NUPES lors des duels Ensemble-RN furent peu compatibles avec le principe du front républicain (31% pour Ensemble et 24% pour le RN [6]) ; les députés LFI se sont vantés d’incarner une opposition plus frontale à Emmanuel Macron que ceux du RN lors du vote de leur motion de censure contre le gouvernement Borne, rangeant implicitement le RN dans la catégorie des « mous ».

Côté macroniste, on peut compter les points suivants : les tribulations droitières de Gérald Darmanin, reprenant à l’extrême droite le terme « d’ensauvagement » de la société, accusant Marine Le Pen d’être trop « molle » sur la lutte contre l’islam radical et reprenant récemment l’idée du RN et de LR d’expulser tous les étrangers auteurs de crimes et de délits ; une campagne des législatives largement concentrée contre la NUPES et très peu contre le RN, avec l’idée d’une menace équivalente entre « les extrêmes » droite et gauche ; des consignes de vote pas plus claires et des reports de voix à peine meilleurs dans les duels NUPES-RN (34% pour la NUPES et 18% pour le RN) ; tous les faits relatifs à la nouvelle législature mentionnés en début d’article. Il faut bien sûr ajouter à cela tout le travail réalisé par l’extrême droite pour brouiller les catégories politiques usuelles, détourner le regard vers la menace de « l’extrême gauche » « racialiste » et « communautariste » (voire antisémite), dont nous avions traité dans un précédent article, et plus globalement faire baisser le niveau d’alerte en limitant autant que possible les polémiques. Ces dernières semaines, le curseur au sein des institutions politiques se serait donc peu à peu éloigné de l’approche militante pour se rapprocher de l’approche libérale, acceptant l’idée que les électeurs RN, de plus en plus nombreux, ont le droit à une représentation démocratique (critique portée depuis longtemps par les partisans de la représentation proportionnelle, dont par exemple François Bayrou, pourtant peu suspect de complaisance extrême-droitière). En ce sens, le front républicain, qui implique la mobilisation unitaire contre la menace d’extrême droite, semble bel et bien affaibli.

Assiste-t-on pour autant à la fin du front républicain ? D’un côté, l’usage de plus en plus instrumental et déconnecté de la réalité d’une rhétorique pseudo-antifasciste par la gauche de gouvernement [7] s’est avéré relativement inefficace à endiguer la progression du RN et s’est progressivement vidée de son sens, tandis que les seuls à avoir réellement cherché à saper les bases électorales de l’extrême droite l’ont fait en copiant et donc en légitimant ses cadres d’analyse voire ses solutions – ce qui n’a jamais donné des résultats particulièrement probants en Europe (quand cela n’est pas carrément contre-productif [8]) et en se coupant des soubassements intellectuels du front républicain. Tout cela favorise une logique du « après tout … », selon laquelle il ne fait pas sens de lutter avec un entêtement de moine-soldat de la République contre quelque chose qui paraît de plus en plus répandu, l’approche militante étant particulièrement coûteuse cognitivement quand elle n’est plus autant partagée qu’auparavant. Il est certain qu’en ce sens, le refus d’appeler à voter explicitement pour n’importe quel adversaire républicain du RN et le fait de désigner le RN comme équivalent à d’autres menaces supposées pourtant bien plus intégrées aux institutions politiques locales ou nationales ne peut que participer à la « banalisation » (au sens propre) de l’extrême droite.

De l’autre, la nouveauté de la situation reste à relativiser. On peut faire remarquer que nous sommes dans un moment de recomposition politique où le brouillage des repères impulsé par la séquence électorale de 2017 laisse peu à peu place à une situation de tripartition finalement assez proche de celle qui prévalait avant l’élection d’Emmanuel Macron (gauche v. droite v. extrême droite), qui implique notamment que la gauche provisoirement unie et la majorité macroniste (peut-être implicitement alliée aux Républicains) prennent le temps de se reconnaître mutuellement comme adversaires principaux, et oublient temporairement le « risque » RN. Incertitude institutionnelle également, où l’absence de majorité parlementaire absolue amène beaucoup de flou sur l’avenir des politiques menées et pousse à l’improvisation sur des sujets symboliquement ambigus (accepter les voix des députés RN pour un vote, est-ce pactiser avec lui ?). On peut aussi noter que la situation n’était pas la même entre les législatives et la présidentielle, durant laquelle les reports des électeurs Mélenchon vers Emmanuel Macron furent meilleurs (42% contre 13% pour Marine Le Pen, sachant qu’il s’agissait de reconduire le président de centre-droit sortant) : la faiblesse du front républicain à l’occasion du second tour des législatives est donc aussi le résultat du statut (anormalement) secondaire de ces élections. Enfin, en l’état des choses, ni la gauche ni le centre droitisé n’ont pour l’instant émis quelque intention que ce soit de retirer son statut de « menace à la République » au RN, et la rupture du cordon sanitaire ne pourra toujours venir que de la droite de gouvernement.

Ce qui est certain, c’est qu’à l’avenir, aussi bien du côté des électeurs que des partis, le front républicain pourrait ne plus être aussi inconditionnel que par le passé, en fonction de leurs humeurs et de leurs intérêts du moment. C’est un nouveau statu quo qui pourrait se forger à moyen-terme, puisant à la fois dans l’approche militante et dans l’approche libérale, en étant moins efficace contre l’extrême droite que chacune des deux. La première (notamment pour la gauche) demande une approche sacrificielle et idéaliste de la politique qui semble moins d’actualité, ne serait-ce que parce que la démocratie implique le pluralisme et non la paralysie permanente sous prétexte de menace à la République. La seconde (notamment pour la droite) demande de rompre avec l’héritage politique de la République française, ce qui ne va pas nécessairement de soi, même quand on n’assimile pas le RN à un parti fasciste et quand on a activement participé au brouillage des frontières idéologiques. Ce qui est certain, c’est que le front républicain perd largement de son sens et de son effectivité si les forces politiques qui le mettent en œuvre ne savent plus pourquoi elles y contribuent et ne proposent pas de projet idéologique en cohérence avec leurs dégoûts stratégiques.

Emilien Houard-Vial


[1] Si l’on en croit l’échelle de valeur mise en place par l’Assemblée nationale, les députés RN ont en réalité obtenu (comme l’ensemble des groupes d’opposition) moins de postes que ce qu’ils auraient pu avoir en fonction de leur poids dans l’hémicycle (avec par exemple aucun secrétaire de l’Assemblée), mais les règles auraient également permis qu’ils n’obtiennent pas le moindre poste, quoiqu’on pense d’un tel résultat. L’élection de deux vice-présidents résulte donc davantage d’un choix moral et stratégique que d’une application directe de « l’esprit des institutions ».

[2] Outre le manque de bonne volonté des partis de droite à se priver de postes potentiels, ce fait peut aussi reposer sur le fait qu’il n’est pas garanti que les électeurs de droite ne se reportent pas en réalité sur l’extrême droite pour battre la gauche.

[3] L’histoire du front républicain/cordon sanitaire en France est résumée synthétiquement dans cet article de Nicolas Lebourg.

[4] Downs, William (2012). Political Extremism in Democracies. Combating Intolerance, Palgrave MacMillan

[5] Voir l’article susmentionné de Partecipazione e Conflitto pour plus de détails.

[6] Les données proviennent d’un sondage Harris Interactive x Toluna qui, bien que portant sur 6.300 répondants, doit être considéré avec prudence car les chiffres ont pu varier sensiblement d’un institut à l’autre.

[7] Voir Brustier, Gaël & Escalona, Fabien (2015). « La gauche et la droite face au Front National » in S. Crépon, A. Dézé and N. Mayer (dir.), Les faux-semblants du Front national

[8] Voir Krause, Werner, Cohen, Denis & Abou-Chadi, Tarik (2022). « Does accommodation work? Mainstream party strategies and the success of radical right parties » in Political Science Research & Methods

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