Emilien Houard-Vial
Doctorant en science politique, Centre d'études européennes (Sciences Po)
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Billet de blog 24 mai 2022

Pap Ndiaye, un miroir français

Depuis sa nomination, Pap Ndiaye a fait l’objet de calomnies odieuses par un commentariat incapable de comprendre les sciences sociales, alimentant les craintes de la communauté scientifique. Pourtant, nous aurions pu avoir un débat stimulant sur ses travaux et l’avenir de l’Éducation Nationale. En tant que société, nous nous sommes vus dans le miroir que l’historien nous a involontairement tendu.

Emilien Houard-Vial
Doctorant en science politique, Centre d'études européennes (Sciences Po)
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Il est impossible de le nier : depuis qu’il a été nommé ministre de l’Education Nationale et de la Jeunesse dans le gouvernement d’Elisabeth Borne, l’historien Pap Ndiaye a fait l’objet d’accusations et de calomnies odieuses, dont la plupart reposent sur une perception déformée de ce que certains commentateurs pensent avoir compris de son travail et de son discours, et dont certaines possèdent un fondement nettement raciste.

Il fut ainsi accusé de vouloir mettre fin au « modèle républicain », de représenter un danger pour la jeunesse de France, de haïr les Blancs, de verser dans le racialisme et l’indigénisme ou encore d’être ingrat envers les institutions méritocratiques françaises voire envers sa propre mère (!), quand un site d’extrême droite bien connu laissait prospérer dans ses commentaires les insanités racistes les plus immondes, que le respect nous interdit de reproduire ici.

Quelques minutes à peine après avoir eu connaissance de la nouvelle, tout ce que les réseaux sociaux comptent d’identitaires et de « républicains anti-wokes » ont commencé à éplucher la moindre information le concernant dans le but d’en trouver une particulièrement infamante que d’autres se seraient empressés de relayer sans la vérifier, et nul doute que chacune des décisions et non-décisions du ministre sera attentivement scrutée dans le seul but de prouver encore et toujours son inaptitude fondamentale à la fonction gouvernementale (contrairement à son prédécesseur, qui n’avait par exemple nul lien avec un syndicat lycéen fantoche accusé de détournement de fonds publics).

Il ne s’agit pas ici de prétendre que Pap Ndiaye serait un saint, ou en tout cas qu’il serait incritiquable, mais de relever d’une part l’intensité et la rapidité de la vague de commentaires dont il a été la cible, et d’autre part le caractère fort peu étayé de la plupart desdites critiques psychologisantes (voire psychiatrisantes) prétendant réduire l’œuvre et l’engagement d’un homme à quelques extraits audiovisuels ou à quelques anecdotes personnelles ou professionnelles dont on ne voit d’ailleurs souvent pas ce qu’ils ont de véritablement problématiques, en tout cas de dignes d’insultes et d’anathèmes plutôt que de désaccords argumentés.

Car ce qui se joue ici, c’est bien moins un débat politique qu’un renversement du stigmate de la part de propagandistes racistes qui, avec l’appui plus ou moins conscient d’éditorialistes, d’intellectuels et d’internautes revendiqués « républicains », cherchent à faire peser le soupçon en premier lieu sur l’antiracisme politique en en associant tous les représentants avec des épouvantails idéologiques plus ou moins bien construits. Pap Ndiaye a par exemple été rapproché de « l’indigénisme », une doctrine politique assez floue assimilée aux représentants des Indigènes de la République dont certains ont effectivement tenu des propos relevant de l’homophobie, du sexisme, de l’antisémitisme ou du racisme, alors même que l’historien de Sciences Po, spécialisé dans l’histoire sociale des minorités aux Etats-Unis et ayant ces derniers années tourné son regard vers la France, s’est montré plutôt critique avec le discours que beaucoup leur associent.

De même, on a projeté sur Pap Ndiaye une « idéologie décoloniale » censée promouvoir l’idée que l’Occident serait responsable de tous les maux de la Terre et que les Blancs maintiendraient sous leur joug les populations originaires des anciens empires coloniaux. Sans avoir certes parcouru tous les ouvrages du nouveau ministre, nous pouvons néanmoins attester de l’absence de telles idées dans son cours magistral d’Histoire des Empires qu’il a donné quelques années à Sciences Po, et qui fut un des meilleurs de nos études supérieures.

Ledit cours, traitait des empires français et britanniques, mais également de l’impérialisme fasciste, soviétique, chinois, japonais ou encore américain, avec toute la nuance que peut apporter la littérature historiographique et sans autre conclusion que celle – logique et nullement imposée – que les populations appartenant aux marges des empires avaient été dominées par leur pouvoir central.

Nous ne sommes pas ressortis de ce semestre avec une opinion très différente de l’histoire coloniale française et de ses conséquences aujourd’hui : nous avions fait de l’Histoire, pas de l’idéologie – qui est, rappelons-le, un ensemble cohérent de propositions visant à interpréter la réalité sociale et politique, à désigner les problèmes (et les coupables) et à y apporter des solutions. C’est également ce que fait fondamentalement Pap Ndiaye dans ses travaux.

Les critiques le visant sont-elles pour autant injustifiées, expressions jalouses d’un racisme médiocre ?

Il faut reconnaître qu’il existe des interrogations qui n’ont pas, ou pas directement, de rapport avec les origines métisses et la couleur de peau du ministre. Mais force est de constater qu’à chaque fois qu’un(e) ministre non-blanc(he) a exprimé le souhait d’opérer en France des transformations sociales ou culturelles, superficielles ou plus profondes, le retour de bâton fut violent, grégaire et instinctif à des degrés bien supérieurs à ce qu’ont pu connaître leurs collègues blancs (on peut penser par exemple à Christiane Taubira et Najat Vallaud-Belkacem durant le quinquennat Hollande).

La seule perspective qu’une personne de couleur puisse tenter de modifier l’ordre existant d’une manière qui pourrait censément attenter aux intérêts des Français dits « de souche » (selon l’expression de l’extrême droite identitaire) suffit chez certains à susciter des paniques à base de haine des Blancs et de mise à bas de la civilisation, conformément au cliché raciste et réactionnaire de l’ancien opprimé qui n’attend que la bonne occasion pour venir se venger de ses oppresseurs.

Bien sûr, ne pouvant formuler cette crainte de manière aussi caricaturale, il y a bien longtemps que les idéologues racistes en quête d’un tant soit peu de respectabilité ne formulent plus leur propagande qu’à mots couverts, en paraissant justement ne plus chercher à combattre les valeurs fondamentales du système politique mais à les protéger.

C’est ainsi qu’il est possible d’accuser son ennemi de ses propres travers, comme celui d’une « obsession pour la race » : plutôt que de défendre la « suprématie blanche » comme le font certains librement aux Etats-Unis, il s’agit de faire taire tous ceux qui entendraient exprimer la réalité des discriminations au nom du modèle « républicain » d’une France une et indivisible, ralliant ainsi certains « républicanistes » n’adhérant eux nullement à une doctrine raciste.

L’usage du concept de « race » est précisément ce qui préoccupe certains intellectuels et commentateurs publics ainsi fermement ancrés dans des convictions antiracistes, notamment à propos de ce qui est perçu de la pensée de Pap Ndiaye : ne serait-ce pas perpétuer une pensée raciste que d’user de catégories raciales dans des travaux scientifiques ou des discours militants, y compris pour tenter de lutter contre le racisme et les discriminations, et y compris en définissant la race non comme une réalité biologique (théorie aujourd’hui unanimement rejetée par la communauté scientifique à la fois dans ses prémisses théoriques et dans ses conjectures empiriques) mais comme une réalité sociale constituée par le regard extérieur ?

Un certain nombre de travaux académiques récents ou plus anciens mettent en effet en avant l’idée que les processus de racialisation, c’est-à-dire d’altérisation et d’infériorisation de certains individus par d’autres en raison de certaines de leurs caractéristiques physiques (dont la couleur de peau) ou biographiques (comme le prénom), pouvaient avoir de véritables conséquences sur l’organisation d’une société.

Ces phénomènes ont avant tout trait à des socialisations, des expériences vécues, des rapports sociaux et des perceptions bien plus qu’à des identités. Il faut alors distinguer d’une part le niveau individuel, les individus dits « racisés » (c’est-à-dire perçus comme non-blancs) étant plus susceptibles que les autres, au sens statistique, d’expérimenter des discriminations de toutes sortes ; et d’autre part le niveau collectif, relativement détaché d’individus en particulier et davantage favorable aux généralisations (nécessairement limitées), où cette multitude de croyances et de représentations quant à de supposées catégories raciales, perçues ou non comme telles, participe à donner une certaine réalité vécue à des groupes socialement situés, qui ont existé subjectivement dans l’esprit des individus « avant » de pouvoir faire l’objet d’observations plus objectivantes par le chercheur conceptuellement outillé.

Les sciences sociales s’autorisent-elles alors à parler de « race blanche » ou de « race noire » ? À notre connaissance, de manière générale, non, et c’est heureux.

La sociologie par exemple, comme le disait Durkheim, peut étudier les faits sociaux « comme des choses » (dans le sens de « comme si ça en était »), mais ne prétend pas affirmer l’existence objective et immuable de groupes sociaux intangibles auxquels les individus seraient liés par leurs caractéristiques biologiques. L’idée de traiter les individus selon de telles « appartenances » ne peut avoir de fondement scientifique, mais seulement des objectifs politiques (la fameuse « discrimination positive » par exemple) – méthode avec laquelle on peut parfaitement être ou non en désaccord.

Dans quels cas paraît-il alors raisonnable de parler de ce qui a trait à la « question raciale » ?

Travaillant sur des sujets (comme les partis politiques ou la droite) où l’analyse en termes de « races » a été encore peu travaillée, nous nous sommes rarement posé personnellement la question. La seule fois où nous avons pu être amenés à parler de « races » était dans un cours en anglais consacré aux partis, pour commenter les déterminants sociaux des élections américaines, les « races » étant constituées là-bas comme des catégories administratives et statistiques qui permettent de montrer par exemple que les personnes se définissant comme « African-Americans » votent bien plus pour les Démocrates – cours dans lequel la discussion de ces catégories aurait pu être intéressante mais plutôt hors de propos.

Ayant grandi dans un contexte français où ce vocabulaire est toujours appréhendé avec beaucoup de précautions, peut-être d’ailleurs moins par « républicanisme » homogénéisant que par prise de conscience des conséquences historiques du racisme et de l’antisémitisme, la question demeure indubitablement source d’inconfort.

Notre intérêt porté aux questions de discrimination et aux vifs débats récents sur l’orientation de l’antiracisme politique nous ont sans doute rendu plus compréhensifs (au sens sociologique) vis-à-vis des usages raisonnés de ces catégories, mais n’ont pas battu en brèche toutes nos réticences et nos interrogations.

On peut comprendre par exemple que l’idée de « racisme structurel » dans la police ne signifie pas que les policiers seraient tous porteurs d’une idéologie raciste, mais que le racisme qui s’exprime de la part de certains (voire de groupes entiers) est institué en quasi-norme dans certains endroits et ne fait pas l’objet des sanctions nécessaires de la part de leurs pairs et de « l’institution » (notamment de la hiérarchie).

En revanche, on peut lire sur les réseaux sociaux des publications de militant(e)s féministes et antiracistes parlant des « féministes blanches » qui invisibiliseraient les « féministes racisées », un type de discours qui n’est sans doute pas dénué d’ambiguïté : parle-t-on de « féminisme blanc » comme une attitude idéal-typique ou comme caractéristique propre aux femmes blanches et dont elles ne pourraient se défaire ? Quelle peut être la portée scientifique d’un tel concept ? Peut-on aisément distinguer la « blanchité » comme caractéristique d’une politique publique donnée, de la « blanchité » comme tare raciste et inexpugnable du groupe des « Blancs » ? Est-il toujours judicieux d’aborder sous ce prisme des faits sociaux qui pourraient également être abordés sous celui de la nationalité, des conséquences de la colonisation, ou de tout autre niveau d’analyse qui n’implique pas nécessairement des groupes sociaux « blanc », « noir », « arabe » ou autre ?

Tout ceci mérite une réflexion plus globale au sein du débat public, et il est fort peu vraisemblable que Pap Ndiaye, au fil de ses travaux et de ses responsabilités, n’y ait pas dûment réfléchi, quand bien même de nombreuses personnes, universitaires ou non, y trouveraient sans doute légitimement à redire. Mais de débat il n’y a pas eu et il n’y aura pas, tant les réactions à la nomination de Pap Ndiaye apparaissent comme le reflet des apories de notre commentariat public.

Un commentariat incapable de maîtriser les notions les plus élémentaires des sujets dont il traite, sans curiosité, sans le moindre esprit de rigueur, embourbé dans des concepts flous faisant écran à la compréhension et dans des oppositions réductrices comme « républicanisme » v. « communautarisme » mobilisables dans des harangues et des apostrophes vétilleuses.

Un commentariat qui n’est pas capable de prendre les travaux de sciences sociales pour ce qu’ils sont – ni plus ni moins – ou de comprendre que toute importation d’une théorie étrangère implique également sa traduction dans les catégories d’entendement nationales.

Qui se ferme à toute nouvelle interprétation, à tout nouveau problème public, qui refuse de considérer que la question raciale puisse, de facto, nécessairement, être incluse dans la question sociale.

Qui alimente les craintes de la communauté scientifique, toujours suspecte de déloyauté antinationale si elle ne travaille pas sur les bons sujets, en en encourageant paradoxalement les tendances les plus militantes à force de voir dans de simples chercheurs à peu près engagés de féroces idéologues.

Qui fait de sujets marginaux et symboliques les aspects centraux du débat alors que des réformes infiniment plus concrètes mettent en jeu la qualité de vie et de travail de millions d’élèves et d’enseignants.

Qui persiste à polariser toujours plus sur la base d’indignations plus ou moins sincères et toujours irréfléchies, empêchant ainsi la société d’avancer en se confrontant rationnellement à des débats sains. Qui confond toujours davantage le scientifique et le politique, déconsidérant l’un et l’autre, projetant sur le monde universitaire ses propres raisonnements idéologiques et sur le politique son bon sens ignorant.

Nous aurions adoré que la nomination de Pap Ndiaye soit l’occasion à la fois d’un débat stimulant sur ses travaux et ses propositions politiques – même bien sûr pour les remettre en question – et d’un débat crucial sur l’avenir de l’Education Nationale, dont tout le monde s’est fichu et se fichera malgré les apparences. En tant que société, nous nous sommes vus dans le miroir que l’historien nous a involontairement tendu et nous nous sommes apparus plus que déformés. Mais le miroir n’était pas en cause.

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