Après avoir pris les armes, les zapatistes prennent la mer. La traversée pour la vie

Le deux mai 2021 une délégation zapatiste part pour l’Europe afin de dire au monde que la vie est en danger, dans les campagnes comme dans les villes et que le capitalisme tue la terre comme jamais auparavant aucun peuple autochtone n’avait détruit une terre. Mais pourquoi l'Europe ? Quelles sont leurs intentions ?

       Pourquoi choisir comme destination l’Europe ? Et pourquoi justement maintenant, en pleine pandémie ? Pourquoi ne pas aller plutôt vers le sud du Cem Anahuac1 ? Pourquoi le monde occidental ? Cela semble être le voyage à l’envers. Cela m’est d’autant plus compliqué à comprendre que je suis arrivée au Mexique fuyant une Europe de plus en plus fascisante, répressive et oppressante. Vouloir vivre hors du capitalisme et de l’emprise étatique y devient de moins en moins possible. C’est une lutte épuisante qui semble vaine et ne permet même plus de penser à son contenu constructif. Manque de forces et de matériel, destruction permanente de notre acquis par les forces de l’ordre, on finit par ne pouvoir que lutter contre, contre tout ce qui nous empêche d’être libre, contre la moindre infrastructure qui nous contrôlent et la moindre norme qu’elle décrète. Avec le prétexte du COVID, l’étau se ressert, ne laissant plus s’échapper qu’un fin brin de liberté. En Europe on ne peut plus sortir dans la rue librement, vivre de la rue, de la musique. Il est interdit de se réunir, de chanter et danser ensemble, de lutter et penser ensemble, de s’exprimer librement, la liste est longue… Moi qui avais fais le choix de me frayer un chemin hors du parcours études - travail, les ronces ne faisaient que croître a mesure que je tentais d’en couper quelques unes pour avancer. Je suis partie pour ne pas devoir me plier aux seules activités autorisées : travailler et consommer.

      Alors pourquoi les zapatistes ont-ils choisis ce moment pour traverser l’Atlantique, à la conquête « des Europes », comme ils la dénomment ironiquement, et la renommer SLUMIL K´AJXEMK´OP, « Terre insoumise » ou « Terre qui ne se résigne pas » ? Quelle est leur représentation de l’Europe ? A quoi s’attendent-ils là-bas ? S’attendent-ils réellement à une Europe rebelle ou est-ce plutôt une manière de lui dire de se réveiller. « Despertad !2 » Comme le dit la banderole que les zapatistes vont déployer devant les côtes européennes à leur arrivée. Comment et par qui vont-ils être reçus ? Vont-ils connaître l’Europe des manifestants réprimés violemment, celle des fraudeurs, des squatteurs, celle de ceux qui vivent des poubelles, celle des zadistes qui n’ont pas déposés de projet à la mairie, celle des noirs tabassés à mort dans les banlieues pour leur couleur de peau ? Ou vont-ils être guidés par des organisations non gouvernementales et autres associations ? Comment vont-ils découvrir et interpréter ce qu’ils verront de ce vieux continent en dégénérescence, gangréné d’administration ? Que raconteront-ils de l’Europe à leur retour ? Reviendront-ils ?

      Commençons par une petite présentation de l’Escadron 421. Pourquoi ce nom de navire de guerre ? Ils sont sept guerrilleros, tzotzil, tzeltal, tojolabal et cho´ol3 ; quatre femmes, deux hommes et une personne non binaire. Leur voilier se prénomme Ixchel La Montaña. Il mesure vingt-quatre mètres et demi de longitude sur six et demi de large et fut construit il y a 122 ans aux Pays-Bas originellement pour la pêche. Les zapatistes l’ont rebaptisé « La Montagne » car, venant des montages du sud-est mexicain, ils connaissaient ce conte maya de cette montagne qui voulait voyager. Ils ont alors choisi de voyager avec la Montagne. D’incarner ce conte et d’être cette montagne qui voulait voyager. Ils sont désormais une montagne navigant à contre-courant de l’histoire. « Ixchel » de son premier nom est une puissance féminine qui, dans la légende maya, s’est étendue sur le monde en forme d’arc-en-ciel pour lui donner une leçon de pluralité et d’inclusion, pour nous rappeler que la terre a de nombreuses couleurs et que ensemble, chacune et sans cesser d’être elles-mêmes, illuminent la beauté de la vie. Ixchel est la femme arc-en-ciel qui réunit toutes les couleurs en un tout symbolisé par elle-même, la mère-lune, la mère-vie. 

      Tel est le message que les zapatistes veulent donner à leur voyage, ils partent à la recherche de ce qui nous fait égaux dans nos pluralités, à la recherche d’âmes amie, d’âmes de lutte, d’où qu’elles viennent. Ce voyage en terre de colons pourrait être l’occasion d’une vengeance et pourtant, l’Escadron 421 part « à la recherche non de la différence (…) encore moins du pardon ou de la vengeance, mais plutôt ce qui nous fait égal »4. Le but est de mettre en lien des consciences éveillées, d’internationaliser les luttes, d’unir sans uniformiser des forces autonomes disparates autour de la défense de la vie et de la Terre. Ou que nous soyons, chacun avec nos modes d’action. Le but est d’agir de façon coordonnée  contre le système capitaliste qui exploite, tue la vie et ne laisse de choix aux individus que d’exploiter ou d’être exploité à travers n’importe quelle consommation quotidienne. La volonté des zapatistes lors de leur tour du monde commençant par l’Europe est « non seulement d’embrasser tous ceux qui, sur le continent européen, se rebellent et résistent, mais aussi d’écouter et apprendre de leurs histoires, géographies, calendriers et modes de vie »4

     Tels sont donc les objectifs, intentions et volontés de recherche du voyage des zapatistes en Europe. Leur voyage se tourne vers une volonté d’unir des forces du monde entier, que les humains qui en forment partie soient originaires de pays colonisateurs ou de pays colonisés. C’est une volonté de voir au-delà des classes sociales et de la division socioéconomique du monde capitaliste globalisé, d’aller chercher les consciences éveillées ou qu’elles soient dans l’urgence de la défense de la vie. Une volonté marxiste d’internationalisation de la lutte. Nombre de symboles sont déployés autour de ce voyage pour attirer l’attention sur leur message anticapitaliste et antiétatique mais aussi pour marquer leur histoire, l’écrire, la politiser en partageant son sens au monde entier. Intéressons-nous donc désormais à la symbolique de leur voyage et à la volonté des zapatistes de créer le symbole.

      Commençons par le symbole de la conquête des Europes. Les zapatistes aiment jouer sur l’image d’une colonisation inversée. Les « indiens » à la découverte de l’Europe. Mais il ne s’agit pas d’une reproduction des horreurs de la colonisation. C’est plutôt la divulgation au monde occidental d’un message de respect et de protection de la vie. Plus qu’une colonisation inversée, c’est une anti-colonisation. Ils ne viennent pas soumettre les populations occidentales mais au contraire les inciter à la rébellion face à ce qui les soumet, ce qui assujetti tout être vivant, ce qui détruit la Terre entière. 

      C’est une façon de rejouer l’histoire différemment, de raconter et de rendre acte, une autre manière de découvrir le monde. Transformer l’histoire en jouant avec ses symboles pour lui faire prendre le tournant qu’on aurait aimé qu’elle prenne. Ce qu’auraient pu faire les Européens lorsqu’ils arrivèrent en terre inconnue. En effet, nombre de cultures autochtones du Cem Anahuac ont comme légende ou rituel des réécritures à postériori de la colonisation, rejouant les scènes et lui donnant un autre tournant. Parfois même les « indiens » terminent vainqueurs au terme de la cérémonie. En ce sens, la mise en scène de la « conquête de l’Europe » des zapatistes et la réécriture en acte de l’histoire inversée joue le même rôle symbolique que ces rituels. 

      Ce voyage est aussi le symbole internationaliste du tour du monde (au-delà de l’Europe). L’union des forces pour préparer la révolution mondiale. C’est une manière de réveiller les réseaux endormis, les multiples groupes autonomes disparates et de sonner l’heure de la révolution. C’est également une manière de mettre la pression aux gouvernements et entrepreneurs de tous pays et de leur dire qu’ils vont perdre le contrôle de leur population car ils sont venus nous coloniser, ou plutôt nous anti-coloniser, nous rendre incolonisables, hors d’emprise des gouvernements et du capitalisme, incontrôlables, ingouvernables. Et pour que l’effet alarme fonctionne, il ne faut pas simplement voyager mais aussi mettre en scène le voyage, le rendre symbole, le faire histoire. C’est pourquoi est joint à leur expédition une grande série de symboles comme la poupée Lele, poupée traditionnelle Otomi offerte à leur départ, vêtue de rouge et de noir avec les lettres E-Z-L-N5 brodées sur sa poitrine, « le membre clandestin de l’équipage » comme la nomment les navigateurs zapatistes. De même, une grande délégation6  accompagna en cortège médiatisé l’Escadron 421 du Semillero Comandante Ramona (où ils étaient confinés pendant sept jours) à Islas Mujeres, leur port de départ. A leur arrivée à Islas Mujeres le deux mai, un appel a été lancé et se sont formés partout au Mexique des rassemblements d’adieux à l’Escadron 421 au cours desquels se confectionnaient, à la manière de bouteilles à la mer, des petits bateaux zapatistes.

      Enfin, il faut aussi parler des écrits. Les zapatistes publient presque tous les jours des communiqués, des photos de l’expédition, des contes du gato-perro, des messages d’adieu du Sub Moises, des enregistrements de rituels d’adieu ou encore des interrogations de l’équipage qui, en des mots très simples et imbibés de leur langue maternelle, posent des questionnements philosophiques profonds sur l’aspect vivant de tout ce qui forme l’univers. La mer est vivante. Elle est vivante tout comme nous le sommes et c’est pourquoi nous devons la respecter comme une mère. Mais si personne ne la respecte, alors il faut penser à la défendre activement. Mais qui défend la mer ? Je terminerais par cette citation de l’équipage, le 2 mai, Islas Mujeres :  

«  Et comment faites-vous pour manger, vous qui n’avez où planter ? Comment le vent sait-il que nous allons vers là-bas ? Où dort la mer quand elle a sommeil ? Et si son coeur est triste, comment faite-elle pour pleurer ? Quelle est la taille de son coeur, pour que je puisse l’aimer et le câliner, elle qui est si vaste ? Et tout comme nous qui défendons la terre, y a t-il qui défende la mer ? »

Emma Muyssen

Le 08 mai 2021, San Cristobal de las Casas

1  « Le morceau de terre entouré d’eau » littéralement en nahuatl, mot précolombien se référant au continent Américain

 « Réveillez-vous » en espagnol

peuples natifs au sud du Mexique 

citation du communiqués zapatiste du 2 mai 2021 «Escuchar y aprender de sus historias, calendarios y modos», misión zapatista en Europa

Ejercito Zapatista de Liberación Nacional, en français Armée de Libération Nationale Zapatiste

Membres de la délégation accompagnatrice : el Consejo Regional Indígena y Popular de Xpujil CRIPX, Candelaria, Ka Kuxtal Much Meyaj de Hopelchén, U Yich Lu’um, Centro Comunitario Canicab, Asamblea CNI Jo’, Centro Comunitario U Kúuchil K Ch’i’ibalo’on de Quintana Roo, Asamblea de Defensores Muuch Xiimbal, Red de Resistencia y Rebeldía Jo’, Grupo de trabajo de Disidencias Sexuales del CIG, CNI Yucatán

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