Manifestation « Ni Le Pen ni Macron, ni patrie ni patron »

Un rassemblement est prévu le soir des résultats des élections présidentielles du premier tour par les Insoumis, le 23 avril 2017. Mais les choses ne se déroulent pas comme prévues. Ce ne sont pas des Insoumis que nous retrouvons place de la Bastille mais bien plutôt des milliers de policiers. La situation tournera en un déferlement de violence inouïe. Je vous laisse apprécier mon témoignage.

Nous devions nous réunir avec les Insoumis comme déclaré, à Bastille dès 18h. J'arrive vers 20h en vélo sur la place. En arrivant, aucun Insoumis, presque plus personne, si ce n'est des centaines de camions remplis de CRS. La place est complètement bouclée, des barrières anti-émeutes sont installées pour boucher toutes les rues qui partent de la place. Un ami qui venait manifester a si peur devant tant de policiers qu'il me dit qu'il veut partir. Je lui dis que ce rassemblement est déclaré et qu'il ne faut pas céder devant les tentatives d’intimidation destinées à nous empêcher de manifester. 

De plus, je tiens à préciser qu'il n'y a rien d'anti démocratique dans notre démarche d'aller manifester mais bien plutôt dans la leur de nous en empêcher. 
Certes les résultats des élections sont ceux-ci et le peuple a choisi, cependant, peut-on encore parler de choix et de conviction quand nous sommes tiraillés entre votes utiles ou d'opposition, entre des candidats venant presque tous des mêmes milieux et ne travaillant que pour leurs propres intérêts. Peu de choix nous est accordé à chaque élection. Celle-ci ne représente qu’un instant de démocratie pour nous asservir 5 ans de plus. Nous revendiquons un droit à s'exprimer démocratiquement hors des élections, à chaque moment de notre vie. Voilà pour préciser nos intentions qui ne sont guère anti démocratiques. 

Nous nous sommes donc retrouvés Place de la Bastille, sur une place bondée de policiers, nous retirant par la peur et la répression, le droit-même de manifester. Mais il ne faut pas céder !

Nous partons donc à République. Nous sommes un petit millier à 21h quand nous partons en manifestation sauvage, le rassemblement nous étant interdit à Bastille. L'ordre aux policiers de se déplacer vers République n'avait pas encore été donné et nous bénéficions de quelques minutes de décalage pour pouvoir manifester. Mais arrivés à Stalingrad, les policiers nous rattrapent, nous encerclent, des mouvements de panique se déclenchent partout. Je me retrouve à me réfugier dans la cour d'un immeuble. Nous sommes tout de suite rappelés par la police et les bacqueux (agents de la Brigade Anti-Criminelle) qui nous insultent, nous traitent de « sales gauchistes de merde », de « PD », nous disent que nous allons voir quand Marine passera, etc. Ils nous font sortir à coups de matraque, tapent sur tout ce qui bouge, et nous encerclent pour nous embarquer à la sortie de l'immeuble. Ils nous font nous asseoir par terre, nous pointent avec leur flashball en nous menaçant. Puis nous voyons que la voiture garée à moins d'un mètre de nous est en train de prendre feu. Nous prenons peur et crions que la voiture prend feu et va exploser espérant qu’ils nous laissent partir, mais rien n'y fait. Ce bref instant de distraction des policiers permet néanmoins à certains d'entre nous, dont moi, de s'échapper malgré les coups de matraque et les tentatives de nous ramener dans la nasse. 

Nous nous retrouvons à nouveau à République vers minuit. Nous sommes encerclés et on nous bombarde de bombes lacrymogène ou grenades de désencerclement. Nous faisons alors passer le message de se retrouver à Ménilmontant. Nous partons un à un et à 00h30 nous nous y retrouvons. Arrivés dans le quartier, des habitants ou commerçants nous disent : « N'y allez pas, ils vont vous tuer ! ». Mais pensant qu'ils exagéraient et que nous étions tout de même dans le pays des droits de l'homme, nous pensons naïvement que nous pouvons repartir manifester.  Personne ne fait de casse car il est tard, le quartier est populaire, résidentiel ou constitué de petits commerçants. 

Mais c'est dans la rue Victor Letaille que nous nous faisons prendre au piège. La petite rue est bouchée d'un côté et de l'autre par des voitures de police. Quelqu'un ouvre une porte d'immeuble et, paniqués, nous nous y réfugions tous. Mais à 50, nous ne pouvons pas tenir tous dans le hall. Alors certains montent les escaliers, d'autres tentent de se faire héberger et protéger par les habitants. De mon côté, nous sommes 11 à nous diriger vers le local poubelle. Nous escaladons les poubelles pour accéder au toit, entendant déjà les bacqueux et la police nous insulter et crier. Nous avons très peur et nous nous tapissons sur un petit toit à 11, sans faire de bruit, n'osant même plus respirer de peur qu'ils viennent nous chercher. On écoute alors. 
Les policiers arrivent en criant dans l'immeuble, étouffant le lieu de gaz lacrymogène. Ils courent dans les escaliers pour aller chercher les manifestants. On entend des corps jetés dans les escaliers, tabassés, frappés à grands coups. Des gens crient, pleurent, les supplient d'arrêter, mais rien n'y fait. Ils continuent leur rafle. Bientôt, une lumière s'allume au 3e étage, on entend une porte défoncée qui s'ouvre et des bruits destructeurs. Les policiers ou les bacqueux semblent tout détruire sur leur passage, autant les hommes, que les appartements ou les esprits traumatisées des manifestants et des habitants. Tous crient, pleurent, hurlent. Ces cris résonnent encore en moi et me font trembler. Nous avons cru un long instant que nous allions tous mourir. Nous avions terriblement peur qu'ils nous retrouvent. Ils nous cherchaient, ouvraient le local poubelle, mais heureusement, n’ont pas pensé à monter sur les toits. Nous avions peur pour nos amis qui semblaient se faire déshumaniser par une simili Gestapo. Je croyais voir un film historique sur la dictature au Chili mais non, nous étions bien là, en France, sous un gouvernement « socialiste », coincés et terrorisés à 11 sur un petit toit en entendant des hommes se faire tabasser, jeter dans les escaliers, pleurer devant leur appartement dévasté et devant tant de violence impunie et même légitimée par l'Etat. Les gens hurlaient à la mort. 

Ce spectacle fascisant a dû durer 2h, je ne sais pas, mais tout ce que je sais c'est qu'il m'a paru durer une éternité et qu'il était 3h30 quand on nous a dit qu'il n'y avait plus de policiers ni de bacqueux dans la rue, qu'ils avaient abandonné l'idée de trouver les derniers et que nous pouvions enfin sortir. 
Nous avions un sentiment de libération, comme si nous étions des rescapés d'un camp de terreur. Nous étions heureux de nous retrouver, entre survivants. Environ 200 seront mis en garde à vue ce soir-là. Certains devront même aller ensuite à l’hôpital, entre jambe cassée et crâne ouvert. La tension retombait, mais nous étions déjà traumatisés et ces images et cris de terreur resterons pour tous gravés dans nos mémoires. 

Arrivée chez un ami à 4h du matin, je fonds en larme. Je me rends alors compte que ma peau me brûle, imbibée de lacrymo. Je ne m'en été même pas rendue compte, trop stressée pour me pencher sur ce genre de blessures.

Une chose est sûre désormais dans mon esprit : nous vivons d'ores et déjà dans une dictature, mis en place par un gouvernement « socialiste »,  créée notamment par l'état d'urgence et la possibilité pour les policiers de tirer à balles réelles. Le Pen ou Macron, les conditions semblent déjà instaurées pour une répression dictatoriale. 

Pour ceux qui penseraient qu'une telle répression de l'Etat peut se comprendre aux vu de nos casses, je tiens à rappeler que les manifestants ont mal quand les policiers les tabassent, certains meurent, gardent de graves séquelles ou restent traumatisés ; les vitres elles, n’ont pas mal quand les casseurs les casse. 
On criminalise pourtant les manifestant et on acquitte la police. 
Est-ce une démocratie quand certains sont plus égaux que d'autres parce que l'Etat décide de légitimer certains et de marginaliser d'autres ? 
Je vous laisse méditer sur ceci.

Pour plus de témoignages : http://taranis.news/2017/04/temoignages-avalanche-de-violences-policieres-durant-la-nuit-du-1er-tour-a-paris/

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