OK, Boomer ? Qu'est-ce qu'on a fait de travers ?

Parfois, la vieillitude, ça saute une génération...

Le Baby-boom en France, ça commence en 1942 (pas le temps de disserter là-dessus mais le débat porte en partie sur le fait de savoir si la politique nataliste de la France de Vichy, bla, bla...) et ça se termine entre 1965 (chute de la fécondité) et 1975 (chute de la natalité). Personnellement, je suis née en 1962, un peu après les Accords d'Évian et le retour de papa de la guerre d'Algérie, soit l'année où fut enregistré le plus grand nombre de naissances sur la période considérée. Mon frère en 1963, vraisemblablement par la faute d'un malentendu ayant trait à la méthode Ogino et à ce que, même au Moyen Âge et sous l'Ancien Régime, on savait déjà décrire comme un retour de couches. Il faut dire que sous l'Ancien Régime, contrairement à une idée répandue selon laquelle ils croissaient et multipliaient sans vergogne, on pratiquait déjà le contrôle des naissances depuis au moins 1647, comme le prouvent les registres paroissiaux d'un petit village britannique du nom de Colyton, mais bon, ne nous égarons pas dans ces contrées lointaines en cours de déconnexion. Le bol que t'as, qu'il m'a dit, mon frère, tu vas passer la réforme des retraites, à l'aise Blaise. C'était sans compter l'âge pivot, qui nous est revenu dans la figure comme un boomerang, afin de mettre tout le monde d'accord.

Ces bébés-là, on les emmaillotait à la naissance, c'est à dire qu'on les ficelait dans des bandelettes, pour qu'ils ne tombent pas, avec une grosse couverture par dessus, pour qu'ils aient chaud. Ensuite, on leur donnait de la Blédine, pour qu'ils deviennent tout ronds, alors ils n'avaient pas à se plaindre. Est-ce que c'est signifiant ? Est-ce pour cela qu'ils se répandirent dans les rues pour faire la révolution vingt ans plus tard ? Sans doute pas, parce que les théories de comment faut-il les traiter et les coucher à la naissance, ça va et ça vient. Le premier de mes enfants est né en 1991 et, à ce moment-là, il fallait impérativement le coucher sur le ventre, sinon il allait mourir de la mort subite du nourrisson, et ce serait de ma faute. Comme il fallait également incliner le matelas pour qu'il ne meure pas, il ne cessait de glisser, donc il fallait encore lui passer un drap sous les fesses, en triangle, pour bien l'accrocher, et rebelote que je t'emmaillote. Quant au second, il est né en 1996 et tout avait changé. Pour qu'il ne soit pas frappé de la mort subite, à laquelle avait miraculeusement échappé son frère et qui touche plus les garçons que les filles, madame, il était impératif  que je veuille bien le coucher sur le dos, sinon il allait trépasser dans un hoquet, et ce serait encore de ma faute. Je ne sais pas jusqu'à quel point cette différence de traitement influera sur leurs destinées respectives et leur comportement électoral, cela va sans dire, mais tout de même, ça me laisse songeuse.

C'est quoi, une génération, et ce "OK, boomer" (à ne pas confondre avec le hoquet précité), qui vise-t-il ? Rien à voir avec l'emmaillotage, semble-il. Si la notion de génération en Histoire est controversée (voir notamment là-dessus), Jean-François Sirinelli, par exemple, considérait dans son ouvrage consacré aux khâgneux et normaliens des années trente, qu'une génération intellectuelle se définit par rapport à un événement fondateur, qui la marque au moment où elle arrive à la conscience politique, c'est à dire vers vingt ans. C'est pour cela qu'on peut repérer une génération de la guerre d'Algérie, une génération 68, une génération Mitterrand, etc. Quant à la génération du Baby-boom, le même auteur estimait un peu plus tard qu'elle concernait la génération de ceux qui sont nés entre 1945 et 1955 (voir là, par exemple). Personnellement, il n'est donc pas certain que j'appartienne stricto sensu à la génération des boomers, même si ce sont bien grosso modo, les cohortes nées entre 1945 et 1965 qui seraient visées. Dans l'acception internationale, disons boomer ou boumeuse, et quant à l'acception française, je devrais plutôt me raccrocher à la génération Mitterrand, ce qui commence à faire beaucoup pour une même personne. Bon, cela dit ce n'est pas mécanique et il y a des chevauchements. La génération Mitterrand, par exemple, elle était encore tout imprégnée des hauts faits de ses aînés de 1968, et c'est bien pourquoi elle s'est cassé le nez : sur l'austérité, pour commencer, et sur le second septennat, pour terminer. N'empêche qu'elle a cru à quelque chose, et qu'elle avait un horizon.

C'est pourquoi, lorsque je l'entends, ce hoquet boomer, je me sens concernée : qu'est-ce que j'ai encore fait, je ne vous ai pas couchés du bon côté ?

Non, je sais bien, c'est à cause des Trente glorieuses et de la croissance. Du fait, avéré, que l'on aurait consommé plus, de 1945 à nos jours, que des débuts de l'histoire de l'humanité jusqu'en 1945. De notre croyance naïve au progrès technique, ce résidu inexpliqué des théories de la croissance, et à une Histoire qui irait toujours vers le mieux, comme dans les dessins animés qui se terminent toujours bien. Alors, peut-être est-il pertinent de nous en vouloir mais, tout de même, une génération, ce n'est jamais homogène, c'est juste une façon de mettre l'Histoire en musique et, en tout état de cause, ça ne se décide jamais en cours de route, de qui est une génération. Il n'y a guère qu'à la télévision, ou peut-être dans les réunions interministérielles, que cela se décide tout de suite, de dire ce qui est pertinent et de décréter soudain qui est qui, comme par exemple "la France de la clope et du diesel", qui serait contre tout et qui ne vaudrait pas un clou.

De dire aussi que l'on marquera son siècle en faisant "des réformes".  Solon ? Clisthène l'Athénien ? Stolypine ? Fait gaffe, Emmanuel, pour Stolypine, ça s'est mal terminé. Ah, non, Sarkozy ? Tu crois vraiment qu'il restera dans l'histoire comme un grand réformateur, Sarkozy ? Ou alors se targuer des je-ne-sais-plus-combien de propositions du rapport Attali, qui débouchèrent sur les cars Macron ? Tu crois aussi que ça va rester dans l'Histoire de notre siècle, les cars Macron, que c'est adapté pour transformer le pays ? Moi, j'aurais plutôt dit que des trains plus nombreux et moins chers, plutôt que de jeter les pauvres sur les routes, ce serait mieux... Quitte à continuer de les subventionner, jusqu'à tant qu'on ait revitalisé les centre-bourgs pour tenir compte du vieillissement de la population et des perspectives que nous offrirait l'économie numérique pour mieux répartir les emplois, mais bon, ce doit être un truc de vioque tout ça...

C'est assez injuste, en définitive, cette histoire de boomers, parce que leur âge ne suffit certainement pas à les cataloguer. Si l'on regarde le passé à l'aune de la transition écologique, que faut-il penser, par exemple :
- de l'appel du Club de Rome, pour une croissance zéro en 1972, qui mettait déjà en exergue les limites de la croissance ?
- ou des trente-cinq heures et, plus généralement, du partage du travail ?

Je sais bien qu'Alfred Sauvy avait fustigé les quarante heures comme un "assassinat de l'économie française", mais le fait est qu'il s'est trompé. Et quant aux trente-cinq, j'ai un peu de mal à comprendre qu'on les ait utilisées comme un si faible levier de créations d'emplois, en les répartissant n'importe comment, et encore plus de mal à comprendre qu'il faille maintenant travailler plus, alors que tous les seniors de mon âge que je connais, secteur public et privé confondus, sont, selon les cas, au chômage, en voie de licenciement ou au placard. Entendre à n'en plus finir que "comme on vit plus longtemps, il faut travailler plus longtemps" n'a aucun sens, à mon avis, aucun sens. Ce genre de petites maximes, vous allez rire, ça me rappelle la génération de mes parents et de madame Michu. Au 19e siècle, ils travaillaient plus de dix heures par jour et ils mouraient à quarante ans mais, comme aujourd'hui, cela dépendait aussi de leur condition. En d'autres termes, c'était une question de répartition, et il ne faut jamais oublier que la définition même de l'économie est "la science de l'allocation des ressources rares". Et que c'est toujours celui-là, le sujet d'aujourd'hui : la répartition.

Alors ne vous trompez pas de combat, les jeunes. Les boomers de mon époque, c'étaient "les réacs", nommez-les. Ceux qui reviennent un peu partout et qui puisent leurs idées bien en amont des Trente glorieuses... Aujourd'hui que quatre générations peuvent coexister, ce qui est la première fois dans l' histoire du monde, dire que les vieux sont vieux ne suffit pas. À l'évidence, ça ne suffit pas, il faut dire pourquoi. C'est de la construction d'un projet, d'un horizon, dont tout le monde a besoin, pas seulement d'incantations. Et changer de smartphone tous les ans ne fait pas beaucoup de bien à la planète, non plus, il faut y songer. Pour le coup, les boomers n'y sont pour rien.

Enfin, comme "tout vient à point à qui sait attendre", pour paraphraser bon nombre de députés LREM friands de ce genre d'éléments de langage, je conseillerais à Emmanuel Macron de bien guetter la suite : parfois, ça saute une génération, la vieillitude. Au panier, les boomers, pourquoi pas, mais que retiendront de cette date historique ceux qui sont nés au tournant de ce siècle et qui fêtèrent leurs 20 ans en 2017 ? Qu'il faut faire des économies ? Que "chacun voit midi à sa porte" ou que "charité bien ordonnée commence par soi-même" ? On hésite beaucoup sur le sens, en ce moment.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.