Les pedzouilles

Heurs et malheurs de la fonction publique, en hommage à Marcel Pagnol. Parce que "Les demi-pensionnaires sont tous des pedzouilles et les boursiers sont des miteux." Réflexion (très) satirique du temps de Sarkozy Ier. (Nouvelle, 2007-2012)

Les pedzouilles

 

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Les demi-pensionnaires sont tous des pedzouilles et les boursiers sont des miteux…

C’est bien, Marcel Pagnol, qu’est-ce que c’est bien, c’est drôle, c’est touchant… Dommage qu’ils en aient fait un film qui ressemble à de la guimauve, une petite maison dans la prairie avec des choses toutes neuves ou si joliment ébréchées, trop joliment… Chaque fois que je relis La gloire de mon père ou Le temps des secrets, chaque fois que je me dis que ce gars-là est entré à l’Académie française, rien que ça, je vous jure que ça me fait du bien…

Parce que je suis une pedzouille, moi aussi. Du plus loin que je m’en souvienne, j’ai toujours été demi-pantin : les cantines scolaires, les restaurants administratifs, ça me connaît. Et mon papi, quand on allait le voir, à la campagne, il me disait « ma poule ». Il revenait du jardin, où il faisait pousser des courges qu’on n’appelait pas encore des potirons, tout luisant de sueur, le marcel qui baille un peu, la salopette de toile bleue toute tachée… Il écartait les bras très haut, car il était très grand et très gros, tout réjoui :

- Tu vas bien, ma poule ?

Il me faisait un gros mimi, un qui claque bien sur les joues, un peu mouillé sans compter la sueur, et comme j’avais des couettes et une jupe plissée, pas encore un mauvais esprit, je ne lui répondais pas : tu sais, papi, ma poule, c’est un peu moyen comme formule… Je lui répondais gentiment, sérieusement, parce que je l’aimais beaucoup.

- Bonjour Papi, et où elle est, Mamie ?

Puis je courais au fond du jardin, pour voir si les courges avaient bien poussé. Alors tu vois, je suis un peu pedzouille…

Je ne suis pas pedzouille tout le temps, non plus, j’ai un poste à responsabilités, maintenant. Bon, mais parfois, quand même, je me sens pedzouille, c’est plus fort que moi.

Quand je me sens pedzouille, par exemple, c’est quand je vais voir la ministre. J’y vais avec Duglu, le technicien de service, que j’aime bien mais qui est au moins aussi pedzouille que moi. Duglu a tous les dossiers techniques sous le bras, toutes les fiches, et on attend Josée L, ma chef de service, parce qu’on ne va tout de même pas voir la ministre tout seuls, non, faut pas rêver.

Donc, on patiente dans l’antichambre.

On a posé nos fesses sur la bergère Louis Quinze, ou plutôt la banquette, le cul bien au bord, parce qu’on ne sait jamais. Dès fois que la ministre passerait et que Josée L. ne serait pas encore arrivée, qu’est-ce qu’on fait ? Nous, on la reconnaîtra, la ministre, forcément, mais, elle, elle ne nous connaît pas, donc, qu’est-ce qu’on fait ? Si on ne la salue pas, ce n’est pas poli, mais si on la salue, elle va nous prendre pour qui ? Donc, le mieux, c’est ce que j’ai dit à Duglu, c’est de se lever sur son passage, sobrement, et de faire un léger signe de tête en regardant le plancher.

C’est pour cela qu’on a le cul bien au bord.

Le sien tout près du bord, le mien un peu plus loin, tout de même, pour faire à l’aise, parce que j’ai quand même un peu plus de responsabilités. On est sur les starting blocks, juste au cas où.

Je lui fais mes dernières recommandations, à mi-voix, comme à la messe.

- Surtout, tu lui dis bien « Bonjour Madame le ministre. Elle veut qu’on l’appelle le ministre, comme celle de la Défense, c’est Josée qui me l’a dit. »

- Ah bon ? Mais celle de l’Economie, il paraît que c’est la ministre, c’est René qui me l’a dit…

- Écoute, nous on s’en fout, alors tu lui dis le ministre.

- Je veux bien, je veux bien, mais comment on va faire pour les décrets ?

- Comment ça pour les décrets ?

- Ben oui, à la fin des décrets, il y a plusieurs signatures… Je ne vais quand même pas mettre le pour les unes, la pour les autres, ce serait glauque…

- Ah non, mais ça tu t’en fous… Pour les décrets, Nicolas a tranché : c’est la ministre.

- Ah bon ? Il a fait l’Académie française, Nicolas ?

- Pff, arrête, tu me fais rire, ce n’est pas le moment de rigoler, tiens-toi bien…

Je regarde alentour.

Il y a un autre gars qui attend comme nous, sur une autre bergère. Quand je dis qu’il attend, je ne sais pas trop, parce qu’il est carrément allongé sur la banquette, avachi, affalé, on dirait qu’il dort… Il a mis les pieds sur l’accoudoir, son jean est tout troué, ses baskets sont sales et il n’est pas rasé. Plutôt beau gosse, quand même, dans le genre aventurier de l’Arche perdue, si vous voyez ce que je veux dire. Il a étalé tout son matériel par terre, la caméra surtout, on ne risque pas de ne pas la voir...

Monsieur Gomez, l’huissier de service, s’approche de lui, tout sourire.

- Vous attendez aussi la ministre ?

- Ouais…

Là, le sourire de Monsieur Gomez s’épanouit :

- Vous êtes journaliste ?

- Ouais, mon gars, on doit faire une prise, ça fait déjà une plombe…

Monsieur Gomez l’écoute à peine, il se frotte les mains, il est tout content de lui :

- J’avais deviné.

Il repart vers le petit bureau du coin de l’antichambre, il en danserait presque, il est tout content, il avait deviné tout seul… Duglu et moi, on est plié de rire, on en oublierait presque de rester le cul bien au bord, on l’aurait plutôt par terre… On avait deviné aussi !

...

La porte s’ouvre, passe une dame. Une dame plutôt chic, l’ourlet de la jupe à la bonne longueur, pas maquillée. Je manque de me lever, j’hésite. La dame traverse l’antichambre, puis sort… Je regarde Duglu, toujours bien au bord, il n’a pas bougé.

- J’ai cru que c’était la ministre, elle lui ressemble, non ?

- Non, c’est juste que c’est la même paroisse…

- Pff, arrête, arrête…

Quand j’ai trop envie de rire, j’ai des problèmes de vessie.

...

La porte s’ouvre à nouveau, passe une attachée de presse.

Je ne me lève pas.

Je ne me lève pas parce que les attachées de presse, c’est comme les vols de corbeaux sauvages, on les reconnaît tout de suite. En général, la seule nana plutôt bien roulée de tout le colloque, celle qui se pend au cou de tout le monde, directeur, ministre, chef du parking, en criant « Chéri, chérie, mais tu es là, comment tu vas ? », c’est l’attachée de presse.

Remarque, celle-là est d’un genre un peu particulier. Un peu plus âgée que les autres, on dirait Cruella dans les 101 Dalmatiens ou Merryl Streep dans Le diable s’habille en Prada… C’est du Prada, à ton avis, cette petite chose pied-de-poule qui a dû coûter dans les 3000 euros, cet imper looké Harlem en plein mois de juillet ? Et le chapeau, le bibi, vraiment trop chou…

En attendant, l’attachée de presse s’est figée au milieu de l’antichambre… Un pied en avant, pour qu’on voie bien qu’elle arrive à tenir toute seule sur ses talons Gucci, ceux qu’elle a dû avoir pour rien à la dernière vente de presse, et les deux bras en l’air… Toujours pour l’équilibre, à mon avis, mais dans une pose très raffinée, les doigts un peu écartés, une paume ouverte, pas l’autre, comme pour nous déclamer du Verlaine ou du Rimbaud en plein milieu de l’antichambre, sauf qu’elle ne déclame rien.

Elle doit être myope, aussi. Elle porte ses lunettes d’écaille bien au bout de son nez, comme ça elle ne voit rien…

Donc, elle ne voit pas tout de suite le gars affalé sur la bergère, puis elle le voit, donc elle se fige :

- Chéri, chéri, mais tu es là, toi, comment tu vas ?

- Ouais, j’attends, on doit faire une prise…

- Attends, attends, mais ce n’est pas normal, ça, je vais le dire à Fifi…

Pouf, elle est repartie.

...

Josée L arrive. On lui fait une petite place sur la banquette.

- Ça fait longtemps que vous attendez ? J’étais au cabinet de l’autre ministre, mais ça ne roulait pas. J’ai dû laisser le chauffeur et continuer à pied, bon, pas grave, je rentrerai en métro avec vous…

Monsieur Gomez s’approche.

- Vous attendez aussi la ministre ?

- Oui, on a rendez-vous à onze heures.

- Vous me donnez vos noms ?

- Josée L., Louise M., François Duglu, on a rendez-vous à onze heures.

- À onze heures, vous êtes sûrs, ça ne me dit rien…

Monsieur Gomez farfouille dans les papiers, sur son bureau.

- Non, je ne vois rien à onze heures. À mon avis, c’est la réunion qui vient d’être déplacée, oui c’est ça, il faudrait que vous reveniez à seize heures.

Bon, on repart.

Duglu ne dit rien, il est plutôt content. Il va pouvoir reprendre ses fiches, il y avait une coquille à la page trois.

Josée maugrée un peu :

- Pff, trois heures de transports si on compte cet après-midi, plus une heure d’attente, multiplié par trois, ça commence à faire un peu cher de la réunion…

Moi, je me sens pedzouille, comme d’habitude, c’est dans ma nature. Ce n’est pas le seul endroit où je me sens pedzouille d’ailleurs, c’est comme à l’Agence.

Bon, je ne vais pas vous dire laquelle, d’Agence, il y en a plein et il y en a des bien, mais c’est l’Agence qu’on a mise pour nous remplacer, pour faire la même chose que nous, mais en mieux.

D’ailleurs, je ne sais pas trop comment ils vont faire pour faire mieux, à l’Agence, vu que là-bas, il n’y a aussi que des pedzouilles, mais payés mieux. Donc, l’Agence doit faire mieux, ce qui n’est pas gagné, et aussi pour moins cher, mais là, ça m’étonnerait…

Elle est très bien gérée, cette agence, vraiment très bien. D’ailleurs c’est bien simple, on a mis pleins d’élus au conseil d’administration : beaucoup d’élus, quelques pedzouilles. Les élus trouvent d’ailleurs qu’il y a trop de pedzouilles, dans ce conseil d’administration, il n’est pas certain qu’ils aient la majorité. On vient tous à neuf heures, normal, mais eux, après, ils se tirent, ils vont prendre leur train ou leur avion. Pendant deux heures on discute, normal, et ils font de la philosophie : y’a qu’à, faucon, faudrait qu’on, à mon avis, de mon point de vue, ma conception profonde, ma vision des choses…

Nous, on ne dit rien, on n’est pas des philosophes. Même Josée L. n’arrive pas à en placer une, c’est dire… Ensuite, ils se tirent, juste quand arrivent les dossiers. Ils vont prendre leur train, leur avion, ou alors ils ont une commission, nous, on reste.

Nous, les dossiers, on se les paluche, normal, on est là pour ça.

Nous, on est des pedzouilles.

Le ministre l’a bien dit, l’autre jour, au conseil supérieur de je ne sais plus quoi : « Les pedzouilles, c’est tous des cons. » En tout cas, c’est comme ça qu’on l’a compris. Il n’a pas dit « casse-toi, pauvre con », mais il a quand même dit que les pedzouilles, c’est tous de cons, c’est comme ça qu’on l’a compris. Ce jour-là, en tout cas, il y avait des pedzouilles de tous grades et de toutes conditions, assis à côté du ministre, en face des syndicats. Il a dit, comme ça, le ministre : Il ne faut pas croire que tous les élus sont des potentats locaux. Bien moins, en tout cas, que tous ces fonctionnaires, accrochés à leur statut d’emploi et qui restent là, indéfiniment, accrochés à leur poste…

Alors, là, on a tous tiqué.

On était à côté du ministre, bien sages, on se préparait à lever la main, pour dire que le décret on était pour, comme d’habitude, même si dès fois on est contre, à titre personnel, mais là, on a tous tiqué. En plus, il est mal renseigné, le ministre, vu que les statuts d'emploi, ça ne court plus les rues.

...

Cela dit, j’ai l’habitude, tu sais, parce que chez Tata Jeannie, ils n’aiment pas non plus les fonctionnaires. Ils sont agriculteurs, commerçants, ils vendent des fromages et ils n’aiment pas les fonctionnaires. Personne ne les aime, les fonctionnaires, c’est bien connu, sauf quand ils sont infirmières. Ou alors comme quand ma cousine Gilberte n’avait pas de boulot… Là, ils sont tous bien contents qu’elle ait réussi son concours de facteur ou de factrice, de préposée des PTT, si tu préfères, ça lui fait du boulot, et ce n’est pas pareil. C’est Gilberte, on la connaît. Comme personne ne sait plus ce que c’est que les PTT, d’ailleurs, je traduis : c’était Orange d’avant la concurrence, quand tu comprenais encore ta facture EDF… Mais là, j’arrête, c’est promis, je vais virer poujadiste et c’est bien la dernière chose que je souhaite.

Donc, tout le monde a tiqué, côté pedzouilles. En face, côté syndicats, ils étaient plutôt rigolards. Et moi, ça m’énerve. Pourquoi ils étaient rigolards, comme ça ? Ils vendent des fromages, peut-être ?

Ou alors c’est moi les élites et eux les vrais gens ?

On est cinq millions les gars, hissez haut… Cinq millions, les gars, on pourrait faire quelque chose avec ça… On pourrait marcher sur le Palais d’hiver, faire la Révolution… Sans compter que si l’on arrive à les rallier, les autres salariés, si on arrive à les rallier, les salariés du privé, on a gagné.

Parce que la lutte des classes, les gars, elle s’est un peu déplacée. Le coco Marx, il avait rien compris. Non, il avait rien compris, les gars. La classe moyenne qui n’existe pas, elle est toujours là. Et les fonctionnaires aussi. Les pedzouilles de fonctionnaires aussi. Et les salariés, pareil. Tu crois que ça leur fait plaisir, aux salariés du privé, qu’on va diminuer les impôts ? Tu crois qu’ils le croient ? L’impôt sur les successions, d’abord, on s’en fout. Ce n’est pas le buffet Henri II de Tata Jeannie qui est visé, je lui ai déjà dit.

Donc, s’il faut faire un effort pour financer les Pauvres, les pauvres avec un grand P, les pauvres de Victor Hugo et ceux de Zola, les misérables, pas les tout petits pedzouilles du ministère, pas ceux qui poussent les chariots au troisième sous-sol, pas ceux auxquels aucun ministre, de gauche comme de droite, ne songerait quand il parle des pauvres, les autres, les vrais, avec un grand P, ceux auxquels on croit, ceux qui gagnent moins que 2000 avec quatre gosses, moins que le SMIC sans gosse, moins que le RSA tout seuls, hein, s’il faut faire un effort, il a bien compris que c’est lui qui s’y colle, Roger. Il n’est pas si con, c’est lui qui s’y colle. Pas le baron Empain, vu qu’il est mort.

Donc, nous, je dis bien nous, les salariés du privé et les pedzouilles de fonctionnaires, on est tous des prolétaires. Même si je gagne un peu plus que toi, je t’assure, d’abord parce que je suis plus vieille ou ce n’est pas pareil, et qu’il n’y a tout de même pas que le fric dans la vie, sauf quand on n’en a pas.

Là, je suis d’accord.

Alors, on est tous d’accord, hissez haut…

Noirs de loupe, grêlés, les yeux cerclés de bagues

Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,…

 Réminiscence…

Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges…

Je ne me souviens plus de la suite, sinon que les sièges leur ont des bontés, avec de la paille

 

Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,

Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour

S’écoutent clapoter des barcarolles tristes

Et leurs caboches vont dans des roulis d’amour.

 

C’est ça aussi, les pedzouilles, c’est Rimbaud qui l’a dit.

Des assis, le cul bien au bord…

 

 

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