Et quand bien même ?

Je ne crois pas que les cheminots ne défendraient que leurs "privilèges", leur statut... Mais si c'était le cas, que faudrait-il en penser ?

Moi, j'étais dans le métro, ce matin, ça allait mieux que dans le train : juste un malaise voyageur et deux incidents techniques.

A midi, j'ai déjeuné avec l'un de mes collègues et, je vous préviens, c'est loin d'être un bolchevik, ce gars-là. Il a fait l'armée et il a toujours voté à droite, ou pas loin du centre.

D'où ma stupéfaction, quand j'ai entendu ce long monologue, en forme d'interrogation :

- Je les ai vus ce matin. J'ai vu les foules silencieuses, étonnamment silencieuses, comme si tout le monde retenait son souffle. Et je les ai vus, les gars de la SNCF, je les ai vus passer, j'ai senti que c'était dur, qu'il y avait de la détermination... A ce moment-là, je me suis dit que le gouvernement l'avait sans doute sous-estimée, cette colère. Et puis, tu sais, je me suis vraiment posé la question, en les voyant défiler devant nous avec les gilets, les banderoles encore pliées... J'ai vu leurs regards... En admettant même qu'ils ne défendent que leur statut, leur emploi, leur salaire, leur bouffe, leurs gosses, tous leurs "acquis sociaux", comme on dit... Et, entre parenthèses, ils sont tout de même issus des luttes, leurs acquis sociaux : de l'Histoire, du programme du CNR qui a refondé le pacte social (tandis que Renault et consorts...) Alors, en admettant même... Qu'est-ce qui rendrait leurs revendications moins légitimes que celles de mes beaux-frères, ces héritiers qui ne cessent de surveiller le CAC 40, parce que tout ce qui compte pour eux, c'est de faire fructifier leur patrimoine... Comme les Deux-Cents familles d'autrefois. C'est ça, leurs acquis à eux : leur patrimoine. Ils se sont bien consolés de Fillon, puisque l'essentiel est désormais sauf, très assuré, pour eux... Les autres, on peut toujours leur parler de réformes et les faire passer pour des privilégiés mais on vient de leur boucher l'horizon... Parce que leur patrimoine, à eux, c'est le statut, alors comment leur en vouloir ?

Il a répété ça, en boucle : pourquoi ce serait moins légitime ?

...

Alors, tu vois, Emmanuel : et quand bien même ?

L'opinion publique n'est sans doute pas aussi univoque qu'on a l'air de le penser dans les cabinets ministériels (surtout quand on ne prend jamais les trains de banlieue, les petites lignes ou le métro.)

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