Le mieux-disant culturel

J'ai le souvenir du mieux-disant culturel. Je ne sais plus de quand ça date, cette affaire-là, mais je me souviens que cela faisait râler ma grand-mère (Mamie, pour les intimes) sur le mode de qu'est-ce que tu veux, ma pauv'chérie, maintenant ils ne nous mettent plus que de la culture, à la télé, et c'est bien ennuyeux...

Le mieux-disant culturel

 

Comme elle était née en 1907, Mamie, il faut dire qu'elle n'avait forcément aucune idée du progrès, ni conséquemment de Facebook et de toussa. En plus de ça, elle n'avait pas fait d'études, vu qu'elle était de son état (comme on disait à l'époque) brodeuse d'ornements d'église. Brodeuse d'ornements d'église, c'était un tour délibéré de mon arrière grand-mère (Grand-Mémé, pour les intimes), qui avait eu cette très bonne idée pour caser la plus jeune de ses deux filles, considérant que "Y'aura toujours des curés", et qu'en conséquence, c'était forcément un bon métier que la broderie d'ornements d'église, un métier qui durerait toute la vie (et même au-delà). Las, comment aurait-elle pu prévoir, cette aïeule imprévoyante, que faute de crédits ou du fait de la déchristianisation rampante (sournoisement à l’œuvre dans la société occidentale contemporaine), la pompe catholique allait inexorablement céder le pas, presque en route vers l'austérité janséniste, et encore, je ne te parle même pas des autres, des parpaillots, des mormons et de toute la racaille...

Alors, voilà, fini les aubes rutilantes, fini les chapes brodées de fils d'or, les chasubles romaines et les étoles précieuses, les nappes d'autel et les voiles de lutrin à se mettre sous la dent. Pour rester un travailleur pauvre, il allait falloir se contenter des plateformes numériques et de la téléphonie mobile (comme je l'ai constaté pas plus tard qu'hier soir, ayant fini par déclarer à ce pauvre Didier de SFR, qui n'arrivait pas à se dépatouiller de sa feuille de route et de ses objectifs quantitatifs, à me dire sans cesse que j'allais recevoir une récompense pour ma fidélité mais à vérifier aussi, toutes les deux minutes et dans un français bredouillant, que j'avais bien la bonne adresse, le bon nom, le bon numéro, le bon arrow, base, et que comment ça s'écrivait, et que d'ailleurs était-il vrai que j'habite avenue du Dé-ère Jekyll, et à recommencer encore et encore... À la fin, prise de pitié, honteuse de mes éclats de rire compulsifs et de mon mauvais esprit, j'ai fini par lui déclarer sérieusement : "Je vous remercie et vous faites un métier bien difficile").

Mais revenons à nos moutons. Des années après, et à titre posthume, je tiens donc à rassurer ma grand-mère : ne t'inquiète pas, Mamie, la culture n'a pas tout emporté. Tu seras heureuse d'apprendre qu'en 2019, je dispose d'environ cinquante chaînes de télévision, grâce à ma box dont je te fais grâce d'une description détaillée - d'autant plus que j'en ai commandé une nouvelle dont Colissimo me dit qu'elle arrivera demain au point relais "Pur chocolat", vu que le facteur passe à 12h30 et qu'il avait peu de chances de me trouver à cette heure-là,  et que toutes ont résisté (les chaînes). Question culture, on ne risque donc pas de s'ennuyer. À preuve, puisque j'aime bien étayer mes propos...

Comme je suis rentrée un peu plus tôt, hier soir, j'ai eu la chance d’attraper Les reines du shopping et de pouvoir me demander, quand bien même je n'ai plus trop la ligne, comment diable me serait-il possible de répondre au défi important qui consisterait à évoluer "Branchée, en jean". C'est tout de même une question existentielle, je ne sais pas ce que tu en penses ? Il y avait une fille, par exemple, une prénommée Natacha (ou alors Datcha, peut-être) et figure-toi qu'elle avait environ 40000 followers sur Internet, cette Datcha. Comme tu n'es pas non plus angliciste, Maminette, je t'aide un peu : des followers, ça veut dire des gens qui la suivent, partout sur la Toile, tu suis ? Ah non, tu ne suis pas ? Qu'est-ce que tu voudrais savoir ?


- Pourquoi ils la suivent ? Et si elle passe chez Pivot ? Ah non, mais là, pas du tout, c'est juste qu'elle a acheté une veste fuschia, par exemple, ou alors une veste verte et qu'elle la prend en photo, la veste, qu'elle la poste, et qu'ensuite il y a au moins 2000 personnes qui la like, non, pardon, qui disent que ça les fait kiff... enfin, bref, qu'ils aiment bien la veste. Ou alors que comme elle a une mini poitrine ou qu'elle est bien gaulée (je n'invente rien), ça lui va très très bien et qu'elle est magnifike.

- À quoi ça sert ? Euh, eh bien je ne sais pas, c'est divertissant, non ? T'aimais bien la mode, autrefois, quand tu brodais, ça devrait te plaire... Enfin, tu feras ce que tu voudras, mais c'est ce que je m'étais dit.

Ensuite, je ne te cache pas que je suis quand même allée contempler quelques secondes Les Marseillais vs le reste du monde, histoire de réviser mon latin. Je dis quelques secondes, parce qu'il faut tout de même y aller mollo avec le mieux-disant culturel, que je ne suis pas très certaine de mes compétences dans ce domaine et que ça ne s'improvise pas. Là, je me suis rendue compte que je n'étais pas au niveau, vu que je n'ai pas tout compris. Il y avait un grand type barbu affalé sur un canapé, qui parlait à un autre type barbu (en  plus blond), affalé sur un autre canapé, au sujet d'une fille qui s'appelait Vanessa mais qui n'était pas d'accord avec une autre fille qui s'appelait Cynthia, avec la conséquence que ça mettait de la bisbille dans le groupe et que Miranda avait dit qu'elle en avait assez et qu'elle allait se tirer de ce bled de nazes. À ce moment-là, je n'ai pu que lui donner raison (à Miranda) mais je dois dire que n'étant pas complètement assurée des fondements sur lesquels j'avais pris cette décision, j'ai préféré changer de chaîne. Je me rends bien compte que tous les programmes ne sont pas grand public et que j'ai encore des progrès à faire, ayant abandonné le latin à la fin de ma classe de seconde.

Bon, mis à part cette petite déconvenue, j'ai scruté attentivement tout le reste et, pas de souci, Mamie : tout est vraiment très accessible. Pékin Express, ça ressemble un peu à Guy Lux en plus exotique, Fort Boyard ça te permet de rencontrer plein de vedettes, L'Amour est dans le pré plein de paysans, et les Karda-chiants, par exemple, ce sont des gens qui passent leur temps à s'ennuyer à la télé, avec l'avantage que ça leur rapporte beaucoup d'argent, étant donné qu'il y a encore plus de gens, de par le monde, qui s'ennuient devant la télé, ce qui fait qu'ils se sentent moins seuls et qu'on peut sans doute avancer que c'est peut être une entreprise de charité.

- Pardon ?

- Pardon, j'ai oublié quelque chose ?

- Quoi ?

- Ah, là tu as raison, Mamie : Jacques Martin et L'école des fans, y'a plus, et c'est bien désolant.

 

 

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