«Un jour de trop»

Dans la continuité du billet précédent, une nouvelle. Un peu comme dans le «Retour à Reims», de Didier Eribon, le malaise qui s'installe lorsqu'on retourne périodiquement dans sa propre famille.

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Un jour de trop

 

Comme tous les ans, je vais passer quelques jours chez mes cousins Jan-Jan. Il y a Robert, l’aîné, et Jean-Paul, le cadet. Ils sont jumeaux mais c’est tout de même Robert, l’aîné. Robert, c’est facile, c’est un prénom qui va avec tout : Robert l’Aîné, Robert le Fort, Robert le Preux... Beaucoup plus facile à porter qu’Enguerrand de Marigny, si vous voulez mon avis. Robert le fou, Robert la frime, pareil.

Ou alors Robert d’en bas, Robert tout court, Robert l’andouille, c’est comme on veut.

On les appelle les cousins Jan-Jan, parce que quand Tata Jeannie était enceinte, elle voulait appeler son bébé Jean-Claude. Elle avait toujours rêvé d’avoir un garçon qui s’appellerait Jean-Claude. Et trois enfants.

Mais voilà, ça s’est mal passé. Sa propre sœur, Tatan Clio, était enceinte aussi, en même temps qu’elle. Et Tatan Clio avait déjà annoncé à tout le village que son garçon (car ce serait un garçon) elle l’appellerait Jean-Claude. Alors Tata Jeannie n’a pas osé prendre le risque. C’est la cadette, et elle est beaucoup moins redoutable que Tatan Clio. Quand les deux jumeaux sont nés, mes cousins, elle a décidé de les appeler Robert et Jean-Paul, c’était plus prudent. Et trois jours après, quand Tatan Clio a mis au monde une fille, ma cousine Gilberte, on ne pouvait plus changer.

...

Ce qui fait qu’il n’y a aucun Jean-Claude dans la famille, mais que mon cousin Robert se fait appeler Jean-Claude, parfois, à ses moments perdus.

Personnellement, je trouverais plus drôle qu’il se fasse appeler Tata Jeannie, parfois, à ses moments perdus, mais c’est parce que j’ai mauvais esprit. Et qu’il aurait l’air moins rance, le pauvre, et qu’il serait plus heureux, aussi, et que ses lunettes ne tiendraient pas avec du sparadrap, mais c’est encore parce que j’ai mauvais esprit.

J’ai mauvais esprit, c’est vrai, on ne se lasse pas de me le répéter. Chez les Jan-Jan, surtout. Chez les deux fils de Tata Jeannie, les deux célibataires, qui auraient pu s’appeler Jean-Claude et Jean-Paul, c’est ça qui aurait été fun ! Jusque là, pourtant, j’étais assez fière de moi : les enfants s’étaient comportés on ne  peut mieux, gentils comme tout, et, en trois jours, je n’avais encore rien dit de compromettant.

À dix heures, le dernier matin, nous avons entamé une conversation ordinaire, et mon cousin Robert (Jean-Claude) a dit, d’un ton définitif quoique légèrement inquiet : « Les Noirs et les Arabes sont racistes, plus racistes que les autres, d’abord… »

Par rapport à la dernière fois, c’était une variante. La dernière fois, il avait dit : « On n’imagine pas le nombre de filles qui sortent avec des Arabes : chaque fois que je vais en ville, je vois des filles qui sortent avec des Arabes. On se demande bien ce qu’elles leur trouvent… »

- Mais ça ne veut rien dire ça, Robert (Colère), c’est n’importe quoi…

À ce moment précis, Tata Jeannie a pris sa défense : « De toutes les façons, avec toi, ma nièce, on ne peut jamais discuter… Ce n’est tout de même pas parce qu’on n’a pas les mêmes idées qu’on ne peut pas en discuter, quand même… » 

Puis elle l’a pris à témoin (Robert) : « Pour qui elle se prend, celle-là ! Je ne sais pas comment elle fait dans son travail, celle là, mais ça doit être horrible de travailler avec elle, horrible, vraiment, à son boulot, à chaque fois qu’ils doivent discuter avec elle, si elle leur parle comme ça… »

...

À quoi bon discuter, en effet. Les idées, ça ne se discute pas, surtout quand on les vit. Je suis sortie, j’ai grillé une cigarette, puis deux.

Dans la cour, dehors, l’automne était noyé de soleil. Sur la pelouse de la maison d’en face, un drôle de méli-mélo de feuilles colorées dessinait comme une marelle dispersée. La piscine en tôle était bâchée, abandonnée au glissement sec de la végétation. On n’entendait presque rien, sinon le bruit étouffé d’un moteur, très loin.

...

Puis je suis rentrée, et j’ai déclaré platement : « Je suis désolée. » J’ai dit ça parce que je ne trouvais rien d’autre à dire, mais « désolée », en définitive, ça convenait assez bien.

Le reste de la journée ne s’est pas trop mal passé, on a mangé à l’auberge, puis j’ai repris le train de dix-sept heures, en me disant que la prochaine fois, la prochaine fois je resterais un jour de moins.

...

Je dis ça chaque fois.

 

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