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Billet de blog 5 juil. 2021

Téléchargez l'appli, voilà qui sonne le glas...

Je dois manquer d'application ou de sens de l'application, mais j'ai failli me désabonner :-)

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Connectez-vous sur l'appli et tentez de gagner... le prochain bouquin d'Edwy Plenel, c'est cadeau ! Je passe sur l’incongruité de cette formule et le fou-rire qui s'en est suivi : à quand un pot de yaourt gratuit ou un deuxième pack de bière pour le prix d'un, mais l'essentiel n'est pas là. L'essentiel est que depuis des mois, et même quelques années, je cherche à l'éviter, cette application, je la fuis comme la peste.

J'aime lire le journal et, sur l'ordinateur, pas de souci, on est en présence d'un journal : il y a de la mise en page et de la variété, la Une, différentes sélections d'articles, des dépêches, Usul, des photos, des bandeaux, des onglets et, surtout, la colonne bleue des billets sélectionnés, ceux des lecteurs, qui font de MDP un journal à nul autre pareil. Le jour où l'on plonge dans la colonne bleue, on découvre des blogs et des fils de blogs, on tâtonne, on finit par créer le sien, on écrit, on découvre qu'on peut être lu(e) et, bref, qu'on a publié quelque chose, au moins une fois dans sa vie. Cerise sur le gâteau, il y a des gens qui vous répondent et, à force de papoter, on s'est fait des copains. Quand on s'ennuie, on peut jouer à la Cantate et même, avec un peu de courage, combler des failles béantes concernant mon niveau de compréhension de la littérature russe du début du vingtième siècle (absolument hilarante) ou s'emmêler les pinceaux dans les dédales compliqués de miscellanées scientifiques également fort amusantes.

Dans le métro, sur le téléphone, je reconnais que c'est plus petit mais je n'ai quand même pas téléchargé l'appli. Je tape "Med" sur Google, je reconnais le journal, je clique sur mon pseudo et je me retrouve dans le confort rassurant de mon "espace personnel", à partir duquel je peux aussi bien lire le journal que répondre à mes millions, milliers... ou tout au moins à mon follower. Ce qui est très pratique est la possibilité d'agrandir les lettres en cliquant tout simplement sur un A, comme sur une liseuse.

Avec l'appli, rien de tout ça, on est entré dans le monde séquentiel : un défilé indifférencié d'articles à consommer un à un... Ou pas. Aucune mise en page, synthèse, vue d'ensemble, ça se gobe. Ou pas. C'est même moins bien que Le Monde, parce que tout est tout blanc. Quant à vouloir agrandir les lettres, il faut pour cela aller farfouiller dans les paramètres, ne me dites pas que ce n'est pas un progrès. Peut-être même le sens de l'histoire, et comment peut-on reprocher à un journal de vouloir se fondre dans le sillage du progrès ? Il n'y a vraiment que les bêtasses de ma génération pour soutenir qu'une table des matières ou une mise en page crée de la visibilité et implique des choix conscients, alors qu'un chapelet vous enferme dans des silos de lecture.

Alors, quoi ?

Alors, j'ai eu très peur l'autre jour, parce qu'après avoir résisté à la tentation (de tenter de gagner le futur bouquin dédicacé), impossible de sortir de l'appli et du silo. Cette fois-ci, j'étais sur la tablette et j'avais dû cliquer quelque part par erreur, sûrement, parce que le logo de l'infernale application est apparu, tel un diable rouge. Pas grave, me suis-je dit dans un premier temps, on va faire comme d'habitude. Confortablement installée dans mon fauteuil, j'ai donc répondu très tranquillement à mon follower à partir de mon espace personnel, avant que de cliquer sur l'icône "Le journal". Et là, catastrophe, stupéfaction, tremblement de terre, enfer et damnation !!! Je me suis retrouvée illico dans le truc tout blanc, à contempler une liste de titres écrits par je ne sais qui (vu qu'il m'a fallu du temps pour aller farfouiller dans les paramètres et agrandir les lettres), à ne pas savoir quoi lire, c'est à dire à ne vraiment pas savoir sur quoi fonder mon consentement éclairé, le truc qui déclenche l'envie de lire...

GGRRmmf, ai-je grommelé tout en gigotant (fort gracieusement) afin d'envoyer valdinguer ma pantoufle en signe de protestation ! Et comment fait-on, pour retourner dans le Club, s'il vous plaît ? Ah, j'y suis, on clique sur "Le Club". Et là, je vois quoi ?

Eh ben, rien. Ou alors, pareil : une autre série de titres, écrits par je ne sais qui... Que des sélectionnés mais plus tellement de copains, et même pas l'onglet "depuis 48 heures" pour regagner une vision d'ensemble et se rattraper. Si d'aventure ladite application avait existé le jour où je me suis abonnée (il y a maintenant fort longtemps), je n'aurais jamais eu le courage de lire ce chapelet et je n'aurais jamais bien compris non plus dans quel état j'errais, en ai-je conclu dans un état d'affolement proche de la sidération (d'autant que propulsée par une force surhumaine, ma pantoufle était allée s'écraser sur la télé d'où elle avait rebondi, mollement, mais avec suffisamment de force pour venir heurter un livre placé en équilibre instable sur le rebord du meuble et qui était retombé sur une carafe, cette dernière n'ayant rien à faire là, ce qui ne l'avait pas empêchée d'aller se briser avec éclat sur le parquet, comme quoi la journée commençait mal).

Je passe sur le rangement, le verre pilé et la recherche effrénée de la serpillière que j'avais pourtant bien rangée sous le placard de la salle de bains, tout au moins c'est ce que je croyais la dernière fois que je l'ai vue et avant d'avoir été confrontée à l'irruption de l'application dans une tablette jusque là sans histoire, mais j'y ai passé du temps... J'ai essayé, réessayé, pesté (fort gracieusement) mais rien n'y faisait : dès que je cliquais sur Le journal, je sortais du Club... Si bien qu'à la fin, j'y ai vu comme le sens de l'histoire, carrément... Plus jamais, plus jamais... On ne lit plus comme autrefois, voilà c'est fini, maintenant on avale et on gobe. Et quant à vouloir être lue, ma vieille, tu peux toujours te brosser. Déjà que tes histoires de pantoufles éculées n'intéressent personne, ce n'est très certainement pas en avouant ton indifférence - au progrès en général et aux livres dédicacés en particulier - que tu feras la Une. Et si pas de Une, pas de Club, finalement. Ou tout au moins plus de Club visible, tout juste une relégation dans l'ancien monde, le monde d'hier, en compagnie de quelques égarés de leur époque qui finiront par s'en aller une fois que la lecture séquentielle aura tout dévoré. So long... Mort à la table des matières et à l'organisation logique des pensées structurées. Et comme chacun le sait, tout se vaut : le vrai, le faux, le presque vrai et le presque faux, alors pourquoi ne pas aligner les idées comme des boudins ?

Remarque, ça tombe bien... On aborde l'élection présidentielle et ça va y aller, les listes de commissions. Tu préfères tous les transports gratuits ou seulement quelques uns ? Tous les immigrés dehors ou seulement les méchants islamistes ? Tous les vaccins obligatoires ou seulement ceux pour les vieux et les soignants ? Avec un peu de chance et si le vote électronique devient possible, on va pouvoir cliquer pour gagner plein de livres dédicacés.

Bises à mon million de lecteur(e) préféré(e).

PS : comme je suis une fille tenace, j'ai fini par virer l'appli de la tablette. Et en attendant la mort du monde d'hier, profitons-en.

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