La grande pièce à vivre

Même moi, avec 3 000 euros par mois, je n’y arrive pas. C’est ce qu’indiquait, ce matin à la radio, une dame vêtue d’un gilet jaune (qu’ils disaient, dans le poste). Alors, c’est bizarre, ça m’a fait penser à la grande pièce à vivre, à la suite parentale et au béton ciré, à tout ce qui va avec...

 La grande pièce à vivre

 

Même moi, avec 3000 euros par mois, je n'y arrive pas...

Bizarrement, en entendant ça, j'ai visualisé la suite parentale et pensé à toutes ces émissions... Par exemple, Recherche appartement ou maison, Chasseurs d'appartements ou leurs cousines, comme celle où le dénommé Plaza (à ne pas confondre avec l'hôtel new-yorkais de la fin des Accords de Bretton Woods) nous serine à longueur d'antenne et depuis des années que "Votre maison, vous l'aimez ? Vous y avez vu grandir vos enfants...", pour finir par nous expliquer que ladite maison baigne dans son jus et qu'il faudrait sans doute la relooker d'urgence et l'habiller de neuf, de préférence de taupe ou de gris, et même, pourquoi pas, de vinyle imitation parquet à chevrons, top classe, comme à Versailles (en d'autres termes, une évocation du lino de ma grand-mère), avec des meubles vintage et forcément l'appui d'une spécialiste, si l'on veut avoir la moindre chance de la vendre un bon prix à des acheteurs potentiels.

Là, je révèle forcément que je ne peux pas m'empêcher de les regarder, ces émissions, à la fois parce que ce n'est pas fatiguant, que l'on peut faire autre chose en même temps (comme du repassage) et que j'adore aller visiter chez les autres, par procuration. Peut-être aussi parce que la plongée sociologique qu'elles permettent est, à mon avis, presque aussi fascinante que celle qui a mené les Pinçon-Charlot chez les riches. Bon, vous avez le droit de ne pas me croire et d'ironiser sur ma télévoracité autant que sur ma superficialité, n'empêche que je regarde.

Elle sont faites pour la classe moyenne, ces interminables séries, non ? Certes, il faut vraiment laisser de côté le cas très  particulier du couple de jeunes retraités qui recherche depuis des années un pied-à-terre à Paris, si possible atypique, si possible avec jardin ou grande terrasse, si possible traversant et en étage élevé (ou alors sur une cour avec du charme), si possible au Quartier Latin ou rue Montorgueil (ou alors dans un quartier populaire et vivant, la bonne blague) pour la modique somme de 850 000 euros pouvant monter à 975 000 (en cas de coup de cœur) et plutôt se concentrer sur ceux auxquels on peut s'identifier... comme les deux jeunes idiots que nous étions ou les papi-mamie esseulés que nous sommes devenus.

Et que veulent-ils, les deux jeunes idiots et les papi-mamie ? Eh bien, vous ne me croirez pas : la même chose.

S'agissant de l'extérieur, aucune hésitation : pas de vis-à-vis, surtout pas (brr, l'enfer c'est les autres et vivons cachés vivons heureux), ainsi qu'un grand jardin, parfois même un très grand, où les enfants pourront courir, disent les uns, et dans lequel nous pourrons regarder grandir nos petits-enfants, disent les autres, l’œil humide et le sourire désarmant. Quant à l'intérieur, il faut signaler que la cuisine (ouverte, fermée ou semi-ouverte) reste un sujet passionnant de discussion mais qu'incontestablement, la "grande pièce à vivre" fait l'unanimité. Cette grande pièce à vivre est même un désir si universel que je me demande, chaque fois, s'il ne s'agirait pas de recommencer à vivre comme les familles élargies de l'Ancien Régime, parents, enfants, grands-parents (voire collatéraux, animaux domestiques, animaux de la ferme et un raton laveur) tous réunis autour du même feu. Sauf que pas du tout : il faut aussi des chambres et, quand on y arrive, aux chambres, elles sont toujours trop petites. Il en faut une, deux, trois (selon le nombre d'enfants à ne pas coucher ensemble), une quatrième pour recevoir "la famille" et, cerise sur le gâteau, pourquoi pas un bureau pour y poser l'ordinateur et "faire les papiers", ce serait l'extase.

En général, c'est à ce moment-là que je m'égare et que je m'interroge sur le pourquoi de la nécessité de ces grandes chambres, étant donné que les enfants que j'imagine, à courir tout le jour dans le jardin, à faire de la balançoire ou à plonger dans la piscine, à grandir sous le regard ému de leurs parents, dans la grande pièce à vivre, et qu'on expédierait toutes les vacances scolaires chez leurs grands-parents (pour que, eux aussi, puissent les regarder grandir), pourquoi auraient-ils tant besoin, chacun, d'une chambre à eux tous seuls ? C'est un truc qui me renverse. L'autre jour, j'ai même posé la question à mes fils : est-ce que vous avez souffert, tous les deux, de n'avoir jamais disposé que de moins de 9 m2, donc pas une vraie chambre, et de n'avoir jamais déjeuné dans la cuisine, vu qu'à Paris, à moins d'être richissime, la cuisine dépasse rarement 3 m2. Ils m'ont répondu : "Ah ben, oui, on a souffert, c'était pas pratique pour monter le train électrique et on ne pouvait pas s'éclater avec les Kapla", ce qui fait que j'aurais mieux fait de me taire. Quant à la bouffe, que ce soit dans la cuisine ou ailleurs, il faut dire que presque tous les repas se terminaient immanquablement par un joyeux "Merci Picard Surgelés !", ce qui fait que, pareillement, j'aurais mieux fait de la fermer.

Bon, mais pour en revenir à la maison de mes rêves, ajoutez deux garages, un sous-sol aménageable pour que madame ait sa buanderie ou son dressing et que monsieur puisse organiser son espace bricolage ou sa collection de motos (les stéréotypes genrés ont la vie dure) et le compte y est : 100 à 200m2 pour la maison, 1000m2 minimum pour le terrain, et que du bonheur, comme ils disent dans l'émission. Le budget est un peu serré ? Qu'à cela ne tienne, on fera des concessions (sur les m2 ou la distance) ou alors Plaza demandera le conseil éclairé d'un courtier, qui allongera les échéances pour des mensualités plus en rapport avec les moyens du couple, quelle bonne nouvelle. En passant, on apprend qu'il est technicien quelque part et qu'elle garde des enfants à la maison, ce qui implique de faire gaffe à la piscine, de lui mettre une bâche, une barrière électrique ou un système à ultra-son.

Résultat des courses : je regarde tout cela, carrément bouche-bée, et je calcule. Est-ce que je rêve, est-ce que je suis "hors sol", est-ce que c'est moi qui déraille ? Sauf à imaginer que tous les candidats à l'émission auraient hérité ou gagné au Loto, comment est-ce possible ? De faire les travaux (toujours sous-évalués parce que jamais personne ne compte la main d’œuvre, semble-t-il), de chauffer tous ces m2, d'entretenir le jardin et la piscine, deux bagnoles, de nous expliquer, parfois, que madame pourra ainsi faire les allers-et-retours entre midi et deux heures et qu'il vaudrait mieux, dans ce cas, que le trajet ne dépasse pas 25 minutes depuis le centre-ville ? Là, je me demande quel est le genre de boulot qui permet de faire des allers-et-retours entre midi et deux heures et qui rapporte plus de 3000 euros, ou au moins de quoi chauffer 200 m2, d'entretenir un jardin, une piscine, deux bagnoles et de faire des travaux.

Il n'y a rien de méprisable, dans cette idée de la grande pièce à vivre et du béton ciré. On a les rêves qu'on peut et, à la fin, je suis comme les autres, toute émue de voir que papi, mamie et les enfants vont pouvoir être enfin réunis. Il n'en demeure pas moins qu'à longueur de télévision, le modèle qui se diffuse finit par écœurer, presque aussi absurde que la formule sarkozienne selon laquelle si t'as pas pu te payer une Rolex avant tes cinquante ans, t'as raté ta vie. Cela ne peut pas être un standard, la maison, le jardin, les deux bagnoles, c'est impossible. Il est impossible de vouloir ça pour tout le monde, qu'on se le dise.

Le plus étonnant, dans ce modèle de vie, et ce qui me perturbe fortement, est que je n'ai jamais vu, je dis bien jamais, quoi que ce soit qui ressemble à une bibliothèque, là-dedans, jamais. De toutes les émissions, jamais. De temps en temps, quelques consoles ou vitrines dans lesquelles on peut poser des figurines, des souvenirs de voyage ou de vieilles miniatures de chez Majorette, mais de bouquins, jamais ! Des poupées, des peluches, des jouets, des baby-foot, des salles de musculation, des collections de chaussures de sport ou de ballons de football, des motos, des autos, le tout très encombrant, on est d'accord, mais curieusement, rien de ce qui a fait que tous mes déménagements et ceux de mes copains ont épuisé les déménageurs, à savoir un trop plein de livres.

Bizarre.

Est-ce qu'ils les auraient cachés ou est-ce que cela ne fait pas partie de la norme, du standard  ? C'est dommage, parce que ça aide à vivre, les bouquins. Ou même de penser, ça aide, c'est gratuit. Cela ne permet pas d'oublier que oui, les dépenses contraintes ont augmenté, que les temps sont durs, que d'autres vivent plus mal, mais cela permet peut-être aussi de prendre du recul par rapport à ce qui ferait le bonheur. 

En définitive, malgré leur côté anodin et bien sympathique, je me dis que ces émissions de M6 sont un indice de la fracture sociale et que, quelque part, elles la flattent ou la renforcent : la réussite, ce ne serait que la maison, le jardin et une salle de sport au sous-sol. C'est cela, que ça dit. Je peux compatir, penser que les politiques publiques n'ont cessé d'éloigner les jeunes ménages toujours plus loin de la ville et dépendants de la voiture, faute de logements abordables, mais je me dis aussi qu'on ne peut pas en faire un modèle, de cette histoire de la maison et de la grande pièce à vivre.

Alors, si vous n'avez pas réussi à réunir tous les petits-enfants dans la grande maison familiale et autour de la salle de billard, ne vous bilez pas : moi non plus et je ne m'en porte pas plus mal. En revanche, j'ai encore pleins de bouquins :-)

 

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AOC : https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/270518/miscellaneous

 

 

 

 

 

 

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