Le Visiteur (1)

Le jour où François Mitterrand est passé à la maison. Essai fictionnel, premier épisode

Le Visiteur (1)

 

Cette grande faveur que votre ardeur réclame
Nuit peut-être à l’honneur, mais répond à ma flamme.

George Sand à Chopin ou Musset, une des versions

 

mitterrand
- François Mitterrand est passé à la maison, l’autre jour, je ne t’ai pas dit ?
- Non.
- Je ne sais plus exactement quand c’était, la semaine dernière, je crois, lundi ou mardi, peut-être... Il pleuvait beaucoup, ça j’en suis certaine, parce qu’il s’est longuement essuyé les pieds au bord du paillasson et que, quand il a posé son parapluie dans l’entrée, ça a fait une drôle de flaque sur les tomettes, tu sais, les tomettes rouges qu’on a fait poser le mois dernier, avec Jean-Pierre, à cause de la fuite d’eau...
- Tu le lui as dit ?
- À qui ?
- À François Mitterrand, tu le lui as dit ?
- Quoi ?
- Qu’il t’avait salopé les carreaux de l’entrée.
- Non, tu penses bien... Bien sûr que non, tout de même... C’était entre midi et deux heures, ça aussi, je m’en souviens bien, en milieu de journée...
- Et tu ne travaillais pas, ce jour-là ?
- Non, je ne travaillais pas, ce jour-là. Paul avait de la fièvre et Rosa ne pouvait pas le garder, alors j’ai posé un RTT. Le lendemain, Jean-Pierre était en congés, vu qu’il est toujours en congé les veilles de congés, ça s’appelle même le jour de banque et c’est dans la convention collective... Je ne t’ai pas dit ? Dans les banques, ils ne travaillent pas les veilles de jours fériés, c’est souvent comme ça... À cause de l’argent et du catholicisme, je crois, ou peut-être du protestantisme, je ne sais plus... Donc, ça faisait déjà deux jours de gagnés avec le jour férié, et on a pu garder Paul à la maison pendant presque toute sa rhinopharyngite...
- Et ensuite ?
- Ensuite ? Un Doliprane et en route pour le centre aéré...
- Oh, tu es dure...
- Ah, non, je ne suis pas dure, non, tu ne vas pas faire comme ma mère, toi non plus : le pauvre petit Paul, personne à la sortie de l’école, ça me désole... Moi, je ne travaillais pas, bien sûr, alors vous étiez plus heureux... Et d’ailleurs, il s’étiole, ce gosse, je te l’avais bien dit qu’il lui fallait des vitamines, à ce gamin, et même de l’homéopathie, d’ailleurs, mais comme tu ne crois jamais à rien...
- Bon, et alors, reste un peu sur le sujet : Mitterrand ?
- Mitterrand, il est entré calmement dans le salon, comme toujours et comme chez Sagan, il a posé son chapeau, il s’est assis sur le canapé, et il m’a dit...
- Oui ?
- Il m’a dit, vous savez, Emma, je trouve que les nouveaux rideaux que vous avez choisis pour le salon, sans vous flatter, s’harmonisent à la perfection, mais alors, vraiment à la perfection, je ne mens pas, avec ce délicieux guéridon que vous avez si judicieusement posé juste à côté du meuble télé... Et ce n’est pas pour vous flatter...
- C’est vrai ?
- ...
- C’est vrai ?
- Quoi, c’est vrai ?
- Eh bien, qu’il t’a dit ça ?
- Non mais tu débloques, ma pauvre... Je te signale qu’il est mort, Mitterrand, tout de même... Tu le confonds peut-être avec son neveu ? J’ai entendu ça à la radio, l’autre jour : d’après un sondage, au moins 2% des Français pensent que Mitterrand n’était pas un bon choix comme ministre de la Culture, vu qu’il était déjà ministre quand ils étaient enfants. Et encore, je ne te dis rien de la pizza Borghèse...
- ?
- La pizza Borghèse, celle qui nous assure le rayonnement culturel de la France à l’étranger...
- On se demande bien laquelle de nous deux débloque... Pourquoi tu le dis, alors si ce n’est pas vrai ?
- Quoi ?
- Qu’il est venu, Mitterrand, pourquoi tu le dis, si ce n’est pas vrai ?
- Et bien, je te l’ai dit, je ne peux pas te le répéter sans cesse, j’écris un ROMAN.
- Je ne vois pas le rapport.
- Moi, je le vois, le rapport. Je lis sans cesse et je lis sans répit, même la nuit, surtout la nuit, et parfois je m’arrête... Je pense, figure-toi. Qu’est-ce qui, dans ce livre, me dis-je, vaut la peine d’être lu ? Mérite qu’on s’y arrête, justement ? Qu’est-ce qui touche à l’ineffable, qu’est-ce qui renvoie à l’universel, où sont  les bonheurs d’écriture dont on me parle tant ?
- Et bien ?
- Et bien, le dernier que j’ai lu, de livre, me promettait ça... Éloge de quelque chose qui pourrait arriver, dans la vie comme dans le livre, une coïncidence parfaite entre la vie et le livre, entre la rupture amoureuse et la rupture stylistique, entre les pages et les jours, entre les mots et les choses...
- Et ça n’a pas marché ?
- Non, ça n’a pas marché. En guise de rupture, c’était plutôt la rompitude, si tu vois ce que je veux dire. La fille habitait Bastille, comme moi, elle faisait du vélo, comme toi, elle envoyait des sms à son amoureux, il l’envoyait paître ou elle ne le comprenait pas, elle s’inquiétait pour sa mère qui était tombée dans l’escalier, parce que sa mère était fragile du squelette, tu vois, alors ça l’inquiétait, normal, puis elle constatait que le frigo est vide, pas étonnant vu que personne ne fait jamais les courses...
- Passionnant...
- Comme tu dis, passionnant, sauf que voilà, elle n’était pas prof ou infirmière, ni cadre supérieur, ni préposée des PTT ou plutôt de La Poste...
- Ah non, elle faisait quoi, alors ?
- Elle était photographe pour un magazine de mode suédois. Excusez du peu : photographe pour un magazine de mode suédois, ça a de la gueule, non, photographe pour un magazine de mode suédois ?
- Peut-être, mais je ne vois toujours pas ce que ça vient faire avec son putain de bouquin sur la rupture stylistique.
- Toute la différence, ma vieille, toute la différence. Figure-toi qu’elle traduisait des articles, cette fille, aussi. Elle photographiait Sollers, qu’elle connaissait bien, elle croisait Pontalis à la bibliothèque de chez Gallimard, elle avait déjà dîné avec Bernard-Henri Lévy...
- Sidéral...
- Sidéral, comme tu dis... Tout ce qu’elle faisait, comme toi ou moi, même du vélo, même de l’aquarelle ou le vide impressionnant de son frigo, prenait tout de suite, comment te dire, une intensité, une densité...
- Une plombitude ?
- Fous-toi de moi, pendant que tu y es : une absolue quintessence de la légèreté de l’être, ou quelque chose comme ça... En tout cas, elle avait l’air de le croire...
- Ben dis donc... Et elle était comment, cette fille ?
- N’en sais rien du tout. Elle n’avait pas besoin de se décrire, tu comprends : quand tu es photographe de mode pour un magazine suédois, personne n’irait s’imaginer que tu te trimballes à la mode Deschiens en faisant du vélo. Merci Roland Barthes, le signifié se roule dans le signifiant, on a compris tout de suite... Élégante mais pas coincée, nonchalante mais pas débraillée, juste cool, quoi. Habillée par ce jeune créateur de la place des Vosges, vivement recommandé par Jack Lang…
- Ah, et on peut faire du vélo, avec ça ?
- Sûrement, qu’on peut faire du vélo. Comme Amélie Poulain dans le film, par exemple...
- Elle est suédoise, Amélie Poulain ?
- Non, mais tu y mets de la mauvaise volonté, Myriam, tu vois bien ce que je veux dire, elle était peut-être blonde, cette fille, et ce n’est pas le sujet, mais elle faisait du vélo place de la Bastille, elle filait chez Gallimard, elle croisait Pontalis, donc c’est forcément toute jolie, toute pimpante, fraîche et à peine décoiffée, qu’elle descendait de son vélo, forcément sublime. Dans une discrète envolée de soie, de lin ou de cachemire... Pas en short ruiné et en chaussettes pourries.
- Je vois, je vois, tu n'aimes pas mes tenues de sport… Et à part ça, c’est tout ?
- Non, ce n’est pas tout, évidemment. Son amant, puisqu’il s’agissait de lui, était un écrivain connu, anglophone mais parfaitement bilingue, avec une ascendance russe par sa grand-mère, un très léger accent, donc même le plus petit sms, du style « AC, nous nous faisons du mal » ou «Faisons encore une fois l’amour avant de KC. », devenait tout de suite un hallucinant morceau de littérature...
- Tu crois ?
- Non, passe-moi le sel.
-...
-...
- Elle est bonne, cette tapenade, tu sais, et le poisson aussi, il faut absolument que tu me donnes la recette...
- Pas de problème, je t’enverrai un sms. Ail, olives, anchois : avec les doses, le secret c’est les câpres.
- Merci, mais encore une fois, et comme d’habitude, je crois bien que j’ai encore trop bu...
- Moi aussi, j’ai trop bu... C’est sûr que c’est comme d’habitude…
- Remarque, au point où on en est... Bon, alors, tu lui aurais dit quoi, à Mitterrand, s’il était vraiment venu te voir ?
- Dans mon délire éthylique, tu veux dire ?
- Ouais, dans ton délire éthylique, tu lui aurais dit quoi ?
- Et bien, je ne sais pas, moi, qu’il faudrait refonder la lutte des classes, par exemple...
- ...
- Ou alors le MLF, pourquoi pas ?
- ...
- Pourquoi pas ?
- À Mitterrand ??
- Bon, d’accord, peut-être pas...
- ...
- ...
- Tu aurais pu lui parler de ton roman, ça parle de quoi ?
- ...
- Ça parle de quoi ?
- Écoute, pour l’instant, je ne sais pas trop : de la vie, de moi, des autres...
- …

 C’est à ce moment-là que Myriam a eu comme une hésitation. Elle a tendu machinalement la main vers le paquet de fumée qui tue, puis elle s’est souvenue d’avoir  arrêté il y a au moins trois jours et s’est ravisée.

Elle se frotte le nez, paume ouverte. Elle fronce les sourcils, doigt sur le front. Puis, elle finit par dire, concentrée, prudente :

- Euh, et bien, mais, euh... ça part bien... 

 

(À suivre)

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