Un dîner rue de Solférino (21)

"Alors j'avais raison, elle roule pour Mélenchon ?"

Que faire ?

Scènes de la vie conjugale

Sexisme ordinaire

 

- Alors, j’avais raison, elle roule pour Mélenchon ?

- Non, je ne crois pas, elle dit qu’elle est paumée.

- Ça, c’est bien de le reconnaître.

- En plus de ça, tu sais, elle a quand même un côté fonctionnaire, Louise, techno, comme tu dirais. Elle m’a fait tout un développement incompréhensible sur le revenu universel, un autre sur Keynes, comme quoi il ne fallait pas jeter les keynésiens avec l’eau du bain, et en plus de ça, tiens-toi bien, elle s’est entichée d’un économiste australien dénommé Steve Keen, qui prétendrait que la courbe de demande de marché n’est pas décroissante et que la courbe d’offre n’existe pas.

- Ma chérie, ma chérie, et tu as retenu tout ça ?

- Non, enfin, un petit peu. C’est ça qu’il y a de bien, avec Louise, elle prend des images, elle t’explique, et à la fin tu comprends et tu y crois.

- Alors, ça, c’est géant, elle devrait faire de la politique !

- Arrête de te moquer de moi.

- Je ne me moque pas, ma libellule, ta journée s’est bien passée, à part ça ? En ce qui me concerne, c’était l’enfer ! Je suis allé au Cercle et je leur ai développé ma vision, écoute, écoute, j’aimerais bien tester ça sur un auditoire un peu compréhensif… En ce qui me concerne, je pense qu’il faut aller jusqu’au bout des institutions de la Ve République, parce que de Gaulle, de Gaulle, ce n’est pas rien, et moi j’irai jusqu’au bout, en ce qui me concerne, car je n’ai pas peur de mes idées, moi, je suis fort, très fort, j’ai le cuir solide et ils le savent, c'est-à-dire que, tu vois, le Gouvernement a trop de pouvoir et il faudrait redorer le blason des députés de la Nation, transformer le rôle de l’Assemblée nationale. Je fais le constat que, premièrement, c’est le Gouvernement qui légifère et que, deuxièmement, les gens n’en ont rien à faire, du vote des députés, ils votent pour ou contre le Gouvernement, c’est ça le problème. Et aussi qu’il y a trop de bureaucratie. Donc, on ferait une grande réforme, et je m’engagerais sur cette réforme, peut-être même qu’elle portera mon nom, ce qui permettrait de rétablir le prestige et le pouvoir de contrôle de l’Assemblée nationale sur le Gouvernement, et j’irai jusqu’au bout de mes idées, celles que je t’expose en ce moment même, au moins j’aurais essayé, qu’est-ce que tu en penses ? Parce que, tu me croiras si tu veux, ça ne les a même pas intéressés, les autres, ces satanés frondeurs LR, ceux qui sont en train de nous lâcher. Ils étaient tous là, hystériques, à se demander comment ils allaient pouvoir remonter la pente, hystériques, les mecs ! Qu’est-ce que tu en penses ?

- Hystériques, d’habitude, c’est les femmes.

- Ah, mais non, au Cercle des donateurs, il n’y en avait pas. Pourquoi tu dis ça ?

- Hystérique, ça vient d’utérus, en fait. C’est Freud, je crois, qui a défini l’hystérie.

- Non, mais bon, tu vois bien ce que je veux dire…

- Non, pas tout à fait.

- Non, mais bon, qu’est-ce que l’utérus a à voir là-dedans ? Tu me fais marcher, c’est ça ? Tu imites les féministes pour me faire marcher ? Comme quoi il faudrait peut-être parler des règles et des tampons hygiéniques dans les compétitions sportives, c’est ça ? Ah, ah, je n’avais pas compris, je suis claqué, ce soir, ma chérie, désolé, mais de ma proposition, tu en penses quoi ?

- Celle d’aller jusqu’au bout de la Ve République, de se réclamer du général de Gaulle et de foutre en l’air le parlementarisme rationalisé ? Ce n’est pas un peu contradictoire ?

- Le parlem… Mais où est-ce que tu as pris tout ça ? D’où tu tiens ça ?

- J’ai fait quelques études, moi aussi, en ce qui me concerne, tu as oublié ? Ou tu croyais peut-être que, en ce qui me concerne, j’allais te répondre que non, non, mon amour, moi, tu sais, moi, en ce qui me concerne, à part le courrier, mais, oh, ah, oui, mon amour, encore, j’aime tellement quand tu parles et c’est tellement brillant, encore…

- Tu es devenue folle, qu’est-ce qui te prend ? Tu as perdu le sens commun ?? C’est parce que tu as passé la journée avec l’autre ? Encore ? Je vais aller la voir celle-là, tu verras, ça ne va pas traîner. Je t’interdis d’y retourner.

- Et sur quelle base juridique ?

- Sur la base juridique que, que… que je suis ton mari !

- Alors là, mon p’tit père, je ne te le conseille pas.

- Pauline, enfin, tu as vraiment perdu le sens commun ? Comment ça, tu ne me le conseilles pas ?

- Tu peux toujours te plaindre de Louise, d’accord, mais celle que tu appelles si gentiment « l’autre folle du Canard enchaîné », je t’assure qu’elle est beaucoup plus redoutable.

- Parce que tu frayes avec l’autre fol… En plus ! Mais qu’est-ce qui te prend, ma chérie, tu n’es pas heureuse ? C’est à cause du courrier, c’est ça ?

- Oui, c’est ça, et aussi à cause de la couleur de la nouvelle peinture du salon, je ne l’aime plus du tout, cette couleur, j’aurais préféré un gris pastel…

- Ah, enfin, mon poussin, mais si ce n’est que ça, on peut la changer, la couleur, le gris pastel, on peut le changer, ma chérie, le, la… Tu te fous de ma gueule, là ?

- Je suis heureuse que tu t’en rendes compte.

 

Fin de la Saison 2

https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/090518/un-diner-rue-de-solferino-lintegrale-de-la-saison-2

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