♠ Secrets et mensonges, les Trente Glorieuses et Manufrance

12. " Je suis née des Allocations et d’un jour férié dont la matinée s’étirait, bienheureuse, au son de « Je t’aime Tu m’aimes » joué à la trompette...

Les Trente Glorieuses et Manufrance

 

Je suis née des Allocations et d’un jour férié dont la matinée s’étirait, bienheureuse, au son de « Je t’aime Tu m’aimes » joué à la trompette. […]
À la mi-juillet, mes parents se présentèrent à l’hôpital. Ma mère avait les douleurs.
On l’examina et on lui dit que ce n’était pas encore le moment. Ma mère insista qu’elle avait les douleurs. Il s’en fallait de quinze bons jours, dit l’infirmière […]
Mais est-ce qu’on ne pourrait pas tout de même déclarer la naissance maintenant ? demanda mon père. Et on déclarerait quoi ? dit l’infirmière : une fille, un garçon ou un veau ? Nous fûmes renvoyés sèchement.

Zut dit mon père ce n’est pas de veine, à quinze jours on loupe la prime.

 Christiane Rochefort, Les petits enfants du siècle, 1961

 

 

 

Et l’avis de ma mère, si je mens.

J’ai toujours eu l’impression que j’étais l’enfant des Trente Glorieuses et de l’école de la République, l’enfant de cette époque où, à dix ans, on ne savait pas encore exactement comment on fait les bébés (ce n’est pas marqué dans la comtesse de Ségur), de celle où l’on n’avait pas de sous, pas un radis à soi, mais où l’on pouvait croire à l’ascenseur social, à celui qui n’était pas encore en panne ou démoli de graffitis salaces, et nique ta mère. De celles où je n’avais pas le droit de sortir ou d’aller à un concert, parce que ça c’était pour les petites filles riches et insouciantes, avait dit la mienne (de mère), mais dans lesquelles (d’années) les libertés progressaient malgré tout, malgré nous, malgré le désert qui avance et il n’y a qu’à relire Bretécher, parce que ça me fait rire et que ça me troue (non, pas trop Reiser, parce que Reiser, c’est plus pour les garçons que pour les filles, à mon avis). Je sais bien qu’elle a fait du mal à la planète, cette période, mais c’était tout de même assez jouissif, d’avancer et de conquérir. C’était la jeunesse, quoi.

Le premier type qui l’a emportée, ma jeunesse, c’était l’autre grand con (c’est comme ça que mon père l’appelait et, à y regarder de plus près, je ne saurais lui donner tort). Après, j’ai eu mal au ventre. Je ne sais pas d’où ça vient ni d’où cela sort, mais j’ai bizarrement tellement de pitié et de sollicitude pour les grands cons et les grands dépendeurs d’andouilles, que c’est chaque fois la même histoire et que je me retrouve dans des situations pas possibles, avec le grand con qui s’accroche. Celui-là, il voulait que je lui prête La psychologie de masse du fascisme, de Wilhelm Reich, parce qu’il devait penser que c’était croustillant, avec du sexe, des fouets et des croix gammées. (Exactement comme la prof d’anglais qui nous avait confisqué Certains l’aiment chaud, parce qu’elle pensait que c’était du porno, je jure que c’est vrai.) Ce que j’ai fini par faire, d’ailleurs (de lui prêter le livre qu’il ne m’a jamais rendu), alors que n’importe qui d’un peu épanoui(e) ou avisé(e) se serait enfui(e) en courant. Et comme j’ai fini par le faire, aussi (de m’enfuir), c’est ce qui explique que j’ai perdu le bouquin (aussi).

La raison de tout ça, je la revois comme une HLM, ou alors une tour, parce que vers 1969, les HLM c’étaient surtout des tours. Maintenant ce sont surtout des R4, c’est-à-dire que les gens sont moins rangés en hauteur mais plus souvent dans de petits immeubles, plus bas. Drôle de paradoxe, à la fois parce que ça consomme de l’espace, les petits immeubles, et que dans les quartiers chics et haussmanniens, les riches demandent des « étages élevés » et payent plus cher pour ça. Alors que les pauvres ou les moyens, comme personne n’aime plus les tours, ils ne dépassent plus le troisième ou le quatrième étage, dans leurs briques horizontales. Moi, la mienne, de brique, elle faisait au moins douze étages et je m’en souviens bien, parce qu’on habitait au douzième étage et que lorsque l’ascenseur était encore en panne, on se félicitait de ne pas habiter plus haut, tandis que nous les gravissions lentement, les douze étages, hauts comme trois pommes à genoux et accrochés aux jupes de ma mère qui, elle, trimballait les commissions.

Dans ma tour, vers la fin des années soixante ou le début de la décennie suivante, la fille de la voisine du dessus avait fait une dépression. Et moi, j’écoutais. J’écoutais de toutes mes oreilles ce qui se murmurait dans le couloir, on ne se méfie jamais assez des enfants. Par exemple, que les voisins avaient acheté du Coca-Cola, qu’ils en avaient goûté pour la première fois, de ce truc (qui ne marcherait jamais à cause de cette couleur et de ce goût de pharmacie) mais aussi de la nouvelle maladie à la mode (quelle plaisanterie) parce que toutes les filles du quartier faisaient des dépressions.

– Alors ?
– Alors, elle est allée voir le médecin…
– Lequel ?
– Dugland.
– Ah, Dugland, il est très bien, Dugland. Un type posé, avec de l’expérience, pas un de ces jeunes, il est bien  Dugland. Et alors, qu’est-ce qu’il lui a dit ?
– Pour Nathalie, tu veux dire ?
– Oui, pour Nathalie, avec sa dépression, qu’est-ce qu’il a dit ?
–  …
– Pourquoi tu rigoles, qu’est-ce qu’il lui a dit ?
– Il lui a dit comme ça, Madame Chaudron…
– Oui ?
– Votre fille, en guise de dépression, vous feriez mieux de lui filer plutôt une bonne paire de claques, hein, pourquoi pas ?
– Ah, il est bien, Dugland, je te l’avais dit, il est bien…
– C’est sûr, ça, c’est bien sûr que cette mijaurée de Nathalie, ça lui ferait du bien, deux claques…

Moi, j’ai dix ans. J’ai dix ans, mais j’écoute et je me souviens. Je l’aime bien, cette Nathalie. Je l’aime bien, parce qu’elle me prête ses soutien-gorge  Dim, pour quand j’aurai de la poitrine. Et qu’elle me parle de choses de filles, de choses dont on ne parle jamais, sauf avec Nathalie.

L’histoire de la dépression, je sais bien, pourtant, que c’est l’histoire de ses règles… Et quand j’irais voir Dugland, moi aussi, un peu plus tard, je verrais bien le Serment d’Hippocrate, sur le mur… Le Serment d’Hypocrite, tu veux dire, parce que tu crois que c’était intelligent, de me donner des médicaments contre-indiqués avec la pilule ? Tu crois que c’était malin ? Et de le dire à ma mère, que la mononucléose c’est la « maladie du baiser » alors que ça reste à prouver ? Alors, aujourd’hui, je suis bien vengée de toutes leurs approximations, aux conseils scientifiques. Fuck les conseils scientifiques et fuck les médecins de famille de la famille.

Moi, je l’aime bien, cette Nathalie. Elle traîne la rousseur de ses deux longues tresses comme une vraie maladie, là-bas dans la tour, et je l’aime bien. Et même si j’ai dix ans, je ne suis pas si con. Toutes ces conversations que j’enregistre, indéfiniment, elles font du bruit dans ma tête, beaucoup de bruit. Alors, un jour, un jour, elles ne pourront plus s’empêcher d’en ressortir… Par exemple, quand ce sera fini les Trente glorieuses et que les soutiens gorge Dim n’existeront plus, pas plus que les Mécano ou les machines à coudre de chez Manufrance…

Tiens, d’ailleurs, c’est très drôle, ce Manufrance qui vient de m’embrouiller l’esprit. Si, si, en 2021 et à cet endroit de la planète, c’est très drôle. Comment passer de la machine à coudre à la Start Up Nation en trois lignes.

À cette époque, on n’y était pas encore, à la Start Up Nation. On était dans les tours et on attendait que l’horizon se dégage, ce qui prendrait beaucoup plus que trois lignes. Alors, fraîcheur de vivre et Hollywood Chewing-Gum, soyez patients et si je mens je vais en enfer.

 

 A suivre...

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