Le Visiteur (2)

C'est très mal parti, au contraire...

Le Visiteur (2)

 

- C’est très mal parti, au contraire. Il me manque une trame fictionnelle, c’est ce que m’a dit la fille de la maison d’édition. Une trame fictionnelle, pour que le lecteur s’imprègne...
- S’imprègne ? Mais de quoi ?
- Ben... de moi, je crois.
- Alors, va la chercher. Cherche-la, alors, la trame...
- C’est facile à dire, ça, chercher la trame. Dans les bouquins policiers, c’est plutôt chercher la femme, mais chercher la trame... D’ailleurs, je n’ai aucune imagination. Je suis nulle en imagination.
- Alors, tant pis, laisse tomber la trame, tu n’as qu’à chercher le lecteur.
- Le lecteur, mais lequel ?
- Eh bien, l’imprégné.
- Non, mais tu n’as rien compris, Myriam, il ne peut pas y avoir de lecteur imprégné, puisqu’il n’y a pas de trame. C’est la trame, qui imprègne le lecteur, c’est ce qu’elle m’a dit, la fille. Elle m’a dit que c’était peu passionnant et que le lecteur était perdu, parce qu’il n’était pas assez imprégné.
- Ah, et elle était comment, cette greluche ?
- Je ne sais pas, comme l’autre...
- La photographe suédoise, tu veux dire ?
- Oui, pareille... Pareille, mais en moins mode et en moins suédoise. En fait, je n’en sais rien, je ne l’ai pas vue, cette fille. Elle m’a écrit.
- Je vois. Elle t’a écrit ça, que c’était peu passionnant ?
- Oui, tout à fait.  À cause du lecteur imprégné. Ou plutôt, pas imprégné. Enfin, non, pas exactement, mais... c’est à dire, en fait, que le lecteur n’arrive pas à entrer dans mon « jeu fictionnel », comme elle a dit... Évidemment, comme il n’y a pas de trame, il n’y arrive pas... Donc, forcément, le pauvre, à la fin il est paumé, le pauvre... Complètement paumé...
- Ah ben ça, au moins, c’est plutôt une bonne nouvelle. Ce n’est pas trop dur d’en trouver, des paumés. Les imprégnés, je ne sais pas, mais alors, les paumés, ça, je peux t’en trouver tant que tu veux... Je m’en trimballe une collection, de paumés, en ce moment, je ne te dis pas... À commencer par cet imbécile de Fernand, qui ne veut toujours pas signer la convention de divorce. Tu sais ce qu’il m’a dit, l’autre jour, d’ailleurs, ce qu’il a osé me dire, le salaud ? Ce qu’il a osé me dire, à moi ?
- ...
- Qu’on ne pouvait pas me faire confiance, que je ne surveillais pas assez les enfants et qu’ils en avaient marre de moi, parce que je suis une obsédée du boulot. Moi ? Et c’est lui, qui me dit ça ? Tu le crois, ça, tu le crois ?
- Non. Qu’est-ce que tu lui as répondu ?
- Rien, il a raccroché.
- Ça ne m’étonne pas du tout.
- Ah bon, pourquoi ?
- Pff, pas plus courageux que les autres, ce Fernand... En attendant, qu’est-ce que tu vas faire ?
- Rien. Je vais attendre, c’est tout. C’est juste qu’il ne veut pas raquer, à mon avis, mais il finira bien par la signer, cette convention. D’autant plus qu’en ce moment, il s’est trouvé une nana, alors tu vois, si jamais ça marche, il finira bien par signer.
- Ah oui ? Il s’est trouvé quelqu’un, Fernand ? N’aurais pas cru... Remarque, c’est exactement ce que m’avait dit ma copine Mireille : les mecs, quand tu les quittes, ils vont mourir... Ils sont anéantis, dévastés, ravagés, ils meurent, ils sont morts... Tu n’imagines pas combien tu les tues, combien ils sont morts, combien ils agonisent... Agonisés, les pauvres, ils sont agonisés. Tous, absolument tous. Et un an plus tard... tu les retrouves, les mêmes, tous, paf, ressuscités ! Comme le Phoenix... Ils renaissent, ils sont heureux, ils ont trouvé une fille sympa, vachement bien, vachement mieux, dix ans de moins que toi, voire quinze, et tu sais ce qu’ils font, tu le sais sûrement, ça : à tous les coups ils lui font un bébé.
- Alors, ça, c’est rudement vrai, ce que tu dis. Et toi, pendant ce temps, tu te morfonds pendant des siècles, et c’est même toi qui devient même carrément agonisée, surtout le dimanche.
- Exactement. Et certains vieux crabes que je connais, les plus vieux, les plus cons, ceux qui veulent absolument se multiplier et assurer leur descendance avant d’en avoir fini, ont même une très jolie expression pour ça : remettre les compteurs à zéro, je te jure que je l'ai entendu. Alors, tu vois, je suis un peu surprise, mais pas tant que ça.
- En attendant, ça m’étonnerait bien qu’il remette les compteurs à zéro avec cette fille, Fernand. D’abord, elle est vieille, ensuite elle est moche, un vrai boudin.
- Tu dis ça en toute objectivité ?
- En toute objectivité. En fait, je suis tombée sur des photos par hasard...
- Par hasard ?
- Oui, par hasard...
- Les photos étaient par terre dans le couloir, tu as buté dessus et tu es tombée ?
- Pff... Bien sûr que non. C’est juste qu’il devait me redonner toutes nos photos de vacances avec les enfants... Alors, il a transféré son disque dur et il m’a passé une clé USB. Sauf que sur la clé, il y avait aussi des photos de ses vacances à lui...
- Ah, et ça aussi, c’était par hasard ?
- Sûrement. En tout cas, je ne voulais pas regarder mais finalement j’ai regardé...
- Tu m’étonnes, et alors ?
- Et alors elle était, mais alors, elle était...
- Elle était comment ?
- Sur un rocher.
- Un rocher ?
- Oui, en vacances... Pas du tout le même genre que moi, en tout cas. L’inverse de la Suédoise, aussi... Un genre de blonde décolorée, une pince en plastoc dans les cheveux, débardeur moulant et tout ce qui s’en suit...
- Ah oui, alors là, sûrement, c’était carrément l’inverse...
- Ben voyons !
- Ben voyons, non, ne te fâche pas, l’inverse de moi, tout aussi bien... Et alors, ça t’a fait quoi, de la voir, cette grosse pin-up sur son rocher ? Avec ce Fernand dont tu n’as plus rien à faire... Plus rien à faire du tout, liquidé, rayé, c’est ce que tu m’as dit la semaine dernière...
- Eh bien... À vrai dire, ça m’a fait chier...
- Ah ?
- Ouais. Ça m’a fait chier mais, plus que ça, surtout... Plus que ça...
- ?
- Ça m’a fait chier que ça me fasse chier.
- Je comprends.
- Tu comprends, tu es sûre ? C’est tout de même un choc, quelqu’un d’aussi différent de toi ou de ce que tu t’imagines être toi... À moins que tu ne sois pas ce que tu croyais être ? C’est déstabilisant, tout de même.
- Non, ce n’est pas ça, Myriam, c’est plutôt qu’il n’était pas, lui, ce que tu croyais qu’il était, et l’histoire non plus, mais ça, tu le savais avant...
- Redis-moi ça, pour voir, je ne suis pas certaine d’avoir capté.
- C’est toi qui l’as quitté et tu l’as tout de même quitté pour quelque chose, non ? Alors pourquoi s’étonner qu’il flashe sur une pin-up ?
- Ça n’a rien à voir, je l’ai quitté parce qu’il ne me parlait pas.
- Et tu crois qu’il lui parle, aux gros lolos de la pin-up ?
- Tu mélanges tout, Emma, tu es pénible. On s’était parlé, au début, avec Fernand. Maintenant il ne me parle plus.
- Oui, bon, mais c’est comme tout le monde.
- Ah? Il ne te parle plus non plus, Jean-Pierre ?
- Jean-Pierre, non, jamais.
- Ah bon.
- Pas plus qu’il n'aurait l’idée d’autre chose, d'ailleurs, mais ce n'est pas ce que je voulais dire : personne ne parle plus à personne, c’est ça l’idée...
- ...
- Sinon pourquoi penses-tu qu’on aurait inventé les apéros géants ?
- Pour boire ?
- Mais non, pas pour boire. Pour se parler, c’est ça l’idée.
- Non, je ne suis pas d’accord : pour se parler on n’a pas besoin d’apéro… Regarde, nous, on se parle bien ?
- Hum...
- Oui, bon, d’accord, on a aussi pas mal picolé, d’accord.
- Tu vois bien, pour se parler il faut plus que de la parole. S’aimer, se dévoiler, partager… J’avais l’intention d’écrire sur une rencontre. Avec quelqu’un qui me parlerait. En fait, je découvre que plus personne ne me parle jamais.
- Peut-être que tu n’écoutes pas ?
- Oh, arrête, c’est ce que tout le monde dit toujours, mais c’est un peu facile, ça aussi. Au boulot, tu peux être sûre que dès que tu exprimes un peu de conviction, il y en a toujours un pour te dire ça : « Laisse-moi parler ». C’est pratique, ça te renvoie illico dans tes vingt-deux, ça te fait passer pour la mégère de la réunion, l’intolérante,  mais tu peux être sûre que ceux qui le disent à tout bout de champ, laisse moi parler, laisse moi finir, ce sont toujours ceux qui n’écoutent jamais rien. Et, accessoirement, qui ne disent jamais rien non plus que des conneries, ce qui fait que tu culpabilises grave, parce que oui, tu dois reconnaître que tu n’avais pas très envie de les écouter, leurs conneries. Ou que tu savais déjà ce qu’ils allaient dire, tu avais compris avant, donc tu n’avais pas le courage…

- Bon, mais alors, qu’est-ce que tu digresses en plus de picoler. Alors, finalement, tu l’as gardée, la lettre de la fille ?

- Oui, bien sûr. Je vais te la chercher.

 

 (À suivre)

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