En rire de peur d'être obligée d'en pleurer

Ce que confirme surtout cette tribune publiée dans "Le Monde" est, à l'évidence, que Catherine Deneuve ne prend jamais le métro aux heures de pointe, ne traîne pas non plus Porte de la Chapelle et ne se lève pas tous les matins aux aurores pour aller bosser. Décidons d'en rire !

Quel choc, tout de même ! J'en étais restée au Manifeste des 343 et j'étais fière d'elle. Je peux admettre qu'une réponse par l'appel à la délation  n'est sans doute pas exempte d'effets pervers, mais de là à nous jeter le bébé avec l'eau du bain en nous renvoyant aux clichés les plus éculés des années 1960 (via une belle collection d'amalgames et de sophismes) pour nous dire la liberté d'importuner, les baisers volés ou l'indulgence nécessaire face à la misère sexuelle qui s'exprimerait dans le métro, quelle régression mes chéries, quel retour en arrière ! On se croirait dans Les Tontons flingueurs, quand la pute éclairée se lance dans une analyse sociologique du féru des maisons closes : l'habitué, le furtif, le puceau et j'en passe, quel folklore à la noix... Et le clou du clou, dont vous-même avez dû vous désolidariser, d'ailleurs, est qu'on pourrait jouir d'un viol ? Comme les pendus du Moyen Age, sans doute, souvent présentés en érection ? Ah bon, les mecs pourraient jouir d'être pendus, et quelles conclusions en tire madame la scientifique de la pornographie reconvertie en thérapeute radiophonique et télévisuelle ? Qu'il faudrait réhabiliter la pendaison ? Bon, n'insistons pas, elle a "fondu en larmes", disent les médias, je compatis. Comme chacun le sait, les filles pleurent souvent.

Entre nous, ce qui m'a le plus énervée est la référence à "nos filles." Ah bon, nos filles ne grandiront plus dans un monde où l'on pourrait leur pincer les fesses ? Quelle désolation, c'est certain. Personnellement, je n'ai pas de fille, juste deux garçons qui n'ont jamais eu l'idée de pincer les fesses de quiconque, quel échec, mais si j'avais une fille, ma préoccupation serait plutôt de la préserver des deux modèles en vogue célébrés à n'en plus finir : d'un côté, la mannequin anorexique (genre squelette amorphe mais bien vêtu), de l'autre la bimbo peroxydée, celle qui se fait refaire les seins, les fesses et regonfler les lèvres pour être plus "sexy", le mot magique véhiculé par Gala, Voici et Les Reines du shopping. Magnifique, sans doute, mais quid de l'intelligence et du charme ? Que pèseront-ils face à la pulsion sexuelle "par nature offensive et sauvage", comme nous la décrivent si joliment nos chères pétitionnaires ? En passant, je note une confusion entre sexe et sexualité qui me pose problème, que madame Robbe-Grillet et madame Deneuve m'excusent.

Et ce n'est pas la seule confusion. J'admets que je ne suis pas toujours objective et que ma faiblesse vis-à-vis de Dustin Hoffmann, par exemple, m'incite à ne pas trop m'attarder sur le fait que, peut-être, il aurait eu le tort de s'en prendre au genou d'une stagiaire il y a presque trente ans, mais que l'on ne me dise pas pour autant qu'un maire, investi de l'autorité publique, pourrait  tranquillement masser les pieds de ses collaboratrices aux heures de bureau sans que l'on s'en inquiète. La justice décidera s'il y a eu viol ou harcèlement mais, pour le reste, soyons sérieux, c'est du grand n'importe quoi, une atteinte à un principe de base qui s'appelle la déontologie et un absurde mélange des genres, contraire à toutes les règles du management.

- Ah ben, tu vois, quand j'étais à Draveil, le maire, y nous faisait des massages plantaires de réflexologie !

- Et le contribuable le payait pour ça, le bougre ?

Pour conclure, je leur en veux d'avoir négligé, passé sous silence, délibérément écarté le cœur du sujet : la sujétion, le lien de subordination, la dépendance, l'incapacité à se faire entendre. Quand tu es Catherine Deneuve, on t'écoute. Quand tu es dans un rapport d'égalité avec un collègue de travail, peu importe qu'il te dise "Bonjour ma petite poulette" ou qu'il te pince les fesses, parce que tu peux décider d'en rire ou de lui répondre "Mon coco, si tu recommences, je t'en colle une et tu n'y reviendras pas" mais quand il s'agit de ton patron, qu'il le fait tous les jours et que tu es caissière à temps partiel payée à 50% du SMIC, que tu n'as jamais lu Sollers ou Robbe-Grillet, ni parfaitement compris Deneuve dans Belle de jour, c'est une autre histoire. Et cela dépend de l'âge, aussi. Comme j'ai plus de cinquante ans, la dernière fois qu'un type, par ailleurs président de je ne sais plus quelle institution, m'a longuement caressée, par inadvertance et de sa main baladeuse (comme le diraient sans doute les adeptes du folklore franchouillard précité) j'avoue très franchement que je me suis gondolée : Ah bon, je suis encore comestible ? Plus jeune et dans un autre contexte, j'en aurais pleuré d'humiliation.

Ce n'est pas un indice de la fracture du féminisme, cette tribune, ni l'opposition entre deux cultures, celle de la pseudo galanterie à la française contre le puritanisme anglo-saxon, la bonne blague ! C'est un signe de la fracture sociale. Que les dames qui l'ont signée, ces soi-disant icônes, soient renvoyées à leur entre-soi de soyeux salons.

Gisèle, réveille-toi, mes bas-résille ont filé !

 

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AOC : https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/270518/miscellaneous

 

 

 

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