8- La vraie vie

« Un club avait acheté le lac et ses rives et si vous n’étiez pas admis au club, vous n’aviez pas le droit de toucher l’eau. C’était devenu un coin ultra-select fondé sur une ségrégation pas seulement financière. Je m’intégrais à Idle Valley comme une gousse d’ail à un banana split." (Raymond Chandler)

La vraie vie

 

Nelly avait cherché des textes se rapportant à cette année-là, et elle en avait trouvé au moins un. Elle ne savait plus bien quand elle l'avait écrit, à la main, et il était précédé d’une citation de Raymond Chandler dans The long goodbye :

« Un club avait acheté le lac et ses rives et si vous n’étiez pas admis au club, vous n’aviez pas le droit de toucher l’eau. C’était devenu un coin ultra-select fondé sur une ségrégation pas seulement financière. Je m’intégrais à Idle Valley comme une gousse d’ail à un banana split.

Je m’appelle Nelly et je suis vieille et moche. Plus exactement, j’ai été moche de mes cinq ans jusque vers l’âge d’environ dix-huit ans, puis je suis devenue jolie, et ensuite, sans que je puisse le dater précisément, moche à nouveau. Que j’aie été jolie à un moment, je le sais de source sûre, parce que j’ai entendu ma grand-tante le dire un jour à sa sœur avec surprise : « Mais dis-moi, Nelly, elle est jolie ?! » et que ma grand-mère a répondu, dans un soupir qui se terminait par un petit rire : « Oui, qui l’aurait cru, n’est-ce pas ? ». Alors, c’est bien la preuve. La scène se passait dans l’appartement très encombré de mes grands-parents, dont les murs étaient entièrement tapissés d’un papier-peint à motif cachemire, dans les tons bordeaux. C’était assez lourd, comme truc. Un peu plus tard, en regardant les photos du mariage, une amie de ma mère a eu le même étonnement : « Mais, tu ne m’avais pas dit, elle est jolie, ta fille ? » Ah oui, a répondu ma mère, c’est possible. Elle a un grand nez mais on le voit surtout quand elle maigrit. Je le lui ai dit, d’ailleurs : arrête de maigrir, on ne voit que ton nez. Mais le reste du temps, ça passe, même s’il vaut mieux la prendre en photo de face.

Là, je crois que c’était dans l’appartement de mes parents, entièrement tapissé en imitation crépi, avec des portes de couleur saumon et des poignées (de style) en faux bronze, ce qui était également assez lourd.

Parce que j’étais grosse, aussi. Vous me direz que toutes les adolescentes se trouvent trop grosses, mais non, je ne le pense pas. Il y a aussi des sylphides avec de beaux cheveux, qui évoluent gracieusement dans un univers légèrement parfumé, avec délicatesse. Quelquefois, elles ont même des chevaliers-servants, qui passent à la maison avec l’approbation de leurs parents. Je le sais, parce que le jour de l’anniversaire de Pauline, Godefroy Guillaume lui a offert un magnifique bracelet en argent ciselé, que sa mère avait rapporté d’Afghanistan. Pauline avait également reçu un stylo-plume en or, divers colifichets, des tonnes de bouquins d’art, et sa mère avait souri avec indulgence, disant à Godefroy :

– C’est beaucoup trop, tu sais, je suis certaine que ta mère l’avait acheté pour elle, ce bracelet. Au fait, ils ont fait un beau voyage, tes parents ? Il faut que je les invite à dîner prochainement, ils ont dû faire des photos magnifiques ?

Avait suivi une discussion animée, entre eux deux, sur ce merveilleux pays, l’Afghanistan, connu pour son artisanat d’art et, Dieu soit loué, encore à l’abri du tourisme de masse, dans lequel les habitants étaient si gentils, quoique un peu arriérés.

Pendant ce temps, avec ma copine Pascale, également invitée à l’anniversaire, on se surveillait les paluches de peur de briser la porcelaine et l’on ne disait pas grand-chose de l’Afghanistan d’avant 1979, qu’il était probable qu’on ne visiterait jamais. En ce qui me concerne, je zieutais en douce la décoration intérieure, cherchant à évaluer le nombre de mètres carrés, rapportés au F4 de ma famille. Un peu comme avec les sommes astronomiques. Les sommes astronomiques, genre deux ou dix millions de francs, on ne sait pas trop se les représenter autrement qu’en les convertissant en nombre de quelque chose dont on connaît le prix : dix fois un F4 ? Cent fois une 4L ou une Ami 6 ? C’était forcément très grand car il s’agissait de deux appartements réunis en un et qu’il avait fallu repenser toute la disposition des lieux. La mère de Pauline avait raconté combien les travaux avaient été pénibles (avec ces ouvriers qui ne voulaient rien comprendre) mais elle était satisfaite du résultat. C’était ultra-moderne et les couleurs, très unies, se rencontraient par touches, sur un pan de mur ou une porte. Pas de saumon, ni de tapisserie cachemire, mais plutôt des boiseries teintées, ainsi que ces portes dont la dimension n’était pas standard, du fait de la hauteur sous plafond. Des kilomètres de parquet, quelques tapis soyeux.

Ensuite, Godefroy était allé se mettre au piano, tandis que Pauline tournait pour lui les pages de la partition. Nous, on écoutait.

– Magnifique ! avait applaudi la mère de Pauline. Tu joues tellement bien, tu veux en faire ton métier, Godefroy ?
– Ah non, pas question, là, je suis en prépa. Et si je ne réussis pas HEC, mon père m’a déjà prévenu que fini les subsides et les cours de golf, avait-il ajouté. D’ailleurs, comme je vous l’avais dit, je dois vous quitter, madame. Il faut que j’aille travailler mon anglais avec le coach, je ne suis pas encore assez fluent.
– Oh, tu vas y arriver, je n’en doute pas. Et n’oublie pas de transmettre mes amitiés à ta mère et aussi mes remerciements pour le bracelet de Pauline. Dis-lui que je l’appellerai mais de toutes les façons, on a un bridge mardi, je la verrai.

Puis elle s’était tournée vers nous, dans un grand effort de cordialité. C’était une jolie femme, brune, soignée, habillée avec une décontraction étudiée. 

– Et vous, les filles, qu’est-ce que vous faites pour les vacances ? Pauline commence par un stage de tennis à Megève : elle en a besoin parce que son service laisse à désirer et que l’air de la montagne lui fera du bien. Ensuite, toute la famille part aux États-Unis, visiter les grands parcs. Une façon de joindre l’utile à l’agréable, je trouve, nous allons tous faire de grands progrès en anglais !

Pascale avait bafouillé « Euh, Argelès, je crois… » et j’avais failli éclater de rire, parce que n’est pas avec ça qu’elle allait faire des progrès en anglais. Moi, j’avais répondu que je remerciais beaucoup le père de Pauline d’avoir appuyé ma candidature pour le job d’été, puisque j’allais pouvoir travailler à la banque pendant les deux mois.
– Ah, et cela ne te manquera pas, de ne pas partir en vacances ?
– Oh non, on part souvent, d’habitude (inutile de préciser « en camping mais maintenant, on a une caravane ») et je me suis dit que deux fois plus d’argent de poche, c’était toujours bon à prendre…
– Ah, alors, si c’est ton choix, tu as bien raison.

C’est vrai, c’était mon choix, qu’est-ce que je serais allée faire à Megève alors que je suis une bille en tennis ? Au camping, on ne connaissait à cette époque que les raquettes en plastique du badminton et un peu le ping-pong. Pour l’heure, j’avais surtout peur que Pauline nous propose d’aller piquer une tête dans la piscine, vu que je n’avais pas pris de maillot de bain et qu’il était très improbable que je puisse rentrer dans l’un des siens, si d’aventure elle me proposait de m’en prêter un. Par chance, elle ne nous l’avait pas proposé, disant d’un ton léger que, malheureusement, la piscine appartenait à la copropriété et que la copropriété avait fait savoir que trop de résidents invitaient des amis à venir se baigner, ce qui était excessif, faisait du bruit et du dérangement, d’où l’importance de demander la permission à l’avance et de bien les sélectionner, les invités. À la place, on allait visiter sa chambre et, en y  entrant, elle avait fait une petite remarque négligente : « Excusez-moi, c’est un peu en désordre, cette imbécile de femme de ménage a encore oublié de venir ce matin », ce qui m’avait valu un énorme coup de coude planté dans les côtes de la part de Pascale, vers laquelle j’avais failli me tourner (Qu’est-ce qui te prend ?) avant que d’en avoir compris la signification évidente : Putain, en plus,  ils ont une femme de ménage ! »

Tss…

Nelly l’avait perdu de vue, cette fille. Aux dernières nouvelles, elle avait fini prof d’anglais et l’on pouvait se demander si ce n’était pas un peu de la mobilité descendante, tandis que, si l’on y réfléchissait, Nelly s’était finalement hissée à un niveau totalement inconnu de toutes les générations confondues de sa famille, c’était sûr, et même pas besoin de remonter jusqu’aux crève-la-faim du Moyen Âge ou aux culs-terreux début du 19e siècle, sans compter les prolétaires de l’industrie textile et de la mécanique. Sinon que Pauline avait dû finir par épouser Godefroy et qu’elle  donnait peut-être des cours d’anglais rien que pour s’amuser, aux filles de ses amies ? Ou alors elle avait monté une boîte de formation, qui sait ?

Nelly avait pris conscience de la différence en triant les chèques à la SLB, dont le siège social se situait en dehors de la ville, dans les collines, mais avec un service de cars très pratique, à condition de ne pas rater celui de 7h15. Par rapport à ses précédents jobs d’été, aux PTT, ça ne changeait pas beaucoup en termes de travail (trier les chèques et les tamponner) mais il se trouve que les tables étaient mixtes, c’est-à-dire qu’il y avait aussi des préposés et pas seulement des préposées, ce qui fait que les conversations étaient encore plus édifiantes, tout en se ressemblant beaucoup. Dave, par exemple (en vrai, il se prénommait Roger mais tout le monde l’appelait Dave, sans doute à cause des trois cheveux blonds qui lui tombaient sur l’œil) avait eu un franc succès en racontant son épopée du samedi soir avec le type du contentieux, celui qui bossait au troisième étage. Ou plus exactement sa soirée avec une copine à lui, très sympa, très accueillante (et tout et tout) mais que quand, lui, Roger, était sorti de la chambre et qu’il avait dit à Max (le type du contentieux dont le vrai nom était Christian) : « À ton tour, elle est d’accord ! », eh bien, le dénommé Max ou Christian s’était défilé de la façon la plus piteuse. Incroyable, non ? Roger-Dave n’arrivait pas à comprendre ce non-sens. Il faisait des efforts, pourtant, mais ça dépassait son entendement :
– Le type, je lui prête ma copine, elle veut bien, et lui… il s’en va. Comment vous expliquez ça ?
– De la timidité ?
– Une forme d’impuissance ?
– Une maladie vénérienne ?
– Ou, non, plutôt la trouille d’en attraper une, à mon avis.
– Ah ben, non alors, ah ben, dans ce cas, ce serait rudement vexant pour moi, avait répété Roger en boucle, complètement estomaqué par cette dernière hypothèse

Les explications étaient donc allées bon train mais personne autour de la table n’avait trouvé quelque chose de plausible. Il en était seulement resté l’idée, vague et informulée, que ce Max n’était décidément qu’un petit branleur timoré, de surcroît mal poli. Pas de respect, comme on dirait aujourd’hui.

Nelly s’était bien gardée d’émettre une quelconque suggestion. À la fois parce qu’elle aurait dû avouer que ce Max-Christian lui était apparu comme un type doté d’un peu de bon sens (normal, on va dire) mais que cela ne correspondait apparemment pas à l’opinion dominante, et aussi parce que ses précédentes tentatives pour s’intégrer à la conversation lui avaient toujours valu le même commentaire, en guise de conclusion définitive : « Tu verras, quand ça t’arrivera ! Tu verras…» Elle avait bien conscience de n’être que « la petite stagiaire » et les petites stagiaires, comme chacun sait, il est clair que ça ne connaît pas la vraie vie, celle que la vraie vie se chargera de lui faire comprendre comment c’est la vraie vie, alors c’est imparable, tu verras. Le « Quand ça t’arrivera », quant à lui, était arrivé avec toutes leurs histoires de polichinelle dans le tiroir, qui laissaient Nelly bien songeuse. D’aussi loin qu’il m’en souvienne, se disait-elle, que ce soit à la SLB, à la BNP et même aux PTT, on ne peut jamais trier des chèques sans entendre parler de polichinelles. En l‘occurrence, le polichinelle s’était pointé à l’occasion du mariage d’un autre Christian, qui lui n’avait pas de surnom, prévu pour la semaine suivante (le mariage), et en blanc. Ce Christian-là était un type brun de taille moyenne, assez mince, brillamment coiffé et porteur de chemisettes bien repassées, qui semblait proclamer en permanence : « Je suis Rital et je le reste !», tout en restant finalement assez discret, comme si le rôle du beau mec qui en sait plus long qu’il ne veut bien le dire lui suffisait. Et dans le verbe et dans le geste, malgré tout, il avait mimé combien il attendait ce mariage avec impatience, parce qu’il l’avait là, deux doigts sur la pomme d’Adam, et que j'en ai marre d’attendre, tu comprends...
– Ah bon, parce que tu n’as pas… ?
– Oh, pas question ! Je suis un mec sérieux, moi, et le mariage c’est sérieux. Sans compter qu’avec un polichinelle dans le tiroir, impossible de se marier en blanc… Jocelyne a commandé la robe, que je n’ai pas vue d’ailleurs, et on fera la jarretière et tout et tout, c’est la tradition…
– Mais, euh, avait glissé Nelly, un polichinelle ce n’est tout de même pas… enfin, on peut l’éviter, non ?
– Tu verras, quand ça t’arrivera.

Ah, ah, ah, tu verras, avait repris tout le monde en chœur. C’est bien vrai qu’elle verra, la petite, la vraie vie se chargera... tout y était passé. Ce qui fait que Nelly préférait la boucler, en général. Au lycée, à cette époque, on parlait beaucoup de pilule (pas encore du lendemain), de plaquettes oubliées et aussi de quelques avortements (elle avait même dû accompagner une copine chez une gynécologue à qui on pouvait faire confiance, en ce sens qu’elle n’en parlerait pas aux parents) mais ce n’était certainement pas à elle de s’autoproclamer experte en vraie vie. En revanche, elle n’arrivait tout simplement pas à faire coïncider les deux histoires, celle de Roger-Dave et celle de Christian. C’était laquelle, la vraie vie, celle dans laquelle on pouvait « prêter » sa copine au mec du troisième étage ou celle du mariage en blanc, sans le polichinelle mais avec la jarretière ? Apparemment les deux, puisqu’ils semblaient tous du même avis. D’accord, mais ça voudrait dire dans ce cas que le monde se divisait en deux, comme les filles, peut-être. Qui couche et qui couche pas ne sont pas dans le même bateau, c’est ça ? Quelque part, c’est une philosophie qui aurait bien plu à ses parents mais tous ces gens-là étaient beaucoup plus jeunes… Alors qu’en penser et qui croire ?

Ou alors… Si ce n’est donc la génération, c’est le milieu ?

À un moment, ils s’étaient intéressé(e)s aux stagiaires. Tout le monde savait que pour un job d’été, on donne la priorité aux enfants des salariés de la boîte et ils voulaient savoir. La petite blonde à côté de Nelly avait dit « Monsieur Radier » et la fille d’en face « Madame Gendraux », alors ils en avaient parlé et échangé sur les mérites comparés de madame Gendraux et de monsieur Radier, en termes aussi bien de symp-attitude que d’échelons dans l’organigramme. Elle est sympa, Gendraux, un peu sèche, parfois, mais c’est normal, elle est sous-chef à la direction des prêts. En revanche, Radier, c’est un bon pote, avait dit Dave sous le regard soulagé de la petite blonde. On joue au foot ensemble tous les samedis.

– Et toi, Nelly, tu connais qui ?
– Euh…
– Tu ne veux pas le dire ?
– Non, mais je ne le connais pas vraiment, je ne sais pas ce qu'il fait… Ma copine m'a juste dit qu'il travaillait à la SLB et que si je voulais...
– Tu connais le chef du parking, c’est ça ? avait-il ajouté, rigolard, et tout le monde s’était bien fendu la pipe.
– Non, mais c’est le père d’une copine, en fait, je ne l’ai jamais vu…
– Dis-nous le nom, dis-nous, on le connaît peut-être…

Alors, elle avait donné le nom du père de Pauline et, là, stupéfaction, tout le monde s’était tu. Grand silence, consternation. On n’entendait plus voler une mouche et, comme le disait souvent le père de Nelly, même plus un portefeuille. Nelly avait failli tamponner le chèque de travers et, apparemment, Roger-Dave également, puisqu’il s’était étranglé au milieu de sa phrase et avait simulé un genre d’attaque d’apoplexie… Après, il s’était donné de grandes tapes sur les cuisses mais personne ne parlait plus, le tampon ou le stylo en l’air, afin de lui laisser la primeur de dévoiler l’information.

Pas sympa, le père de Pauline, acariâtre ? Sous-chef dans une direction de merde ? Catastrophe ?

Non, ce n’était pas ça…

C’était juste LE directeur de la banque, le père de Pauline, le président du directoire, le grand chef à cinq plumes. Ils le voyaient à peu près une fois par an, à l’Arbre de Noël, ou alors en photo sur les pages du rapport d’activité ou de quelques journaux. Ils avaient du mal à en parler et, depuis maintenant, c’était devenu encore plus impossible, parce qu'il faut bien comprendre que les murs ont des oreilles.

Catastrophe également, tu me diras. Après ça, qui allait encore oser vouloir faire l’éducation de Nelly au sujet de la vraie vie ?

Remarque, et tant pis pour la vraie vie, c’est exactement à partir de cet instant qu’elle avait commencé à devenir jolie. D’accord, il y avait sa nouvelle coiffure, et aussi le fait qu’elle avait minci (pas maigri, minci) mais à compter de ce jour, plus personne n’allait lui parler comme si elle avait douze ans. On peut même se demander si Roger-Dave n’allait pas commencer à la draguer.

Sauf que… beurrkk.

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