Sur la suppression de l'ENA, en réponse à Laurent Mauduit

... avec toute mon estime. Une petite histoire, exhumée d'il y a bien longtemps.

Il faudrait donc un peu la démystifier, cette école, non ? Comme l’a dit un jour l'une de mes condisciples, sur une ou deux promos de cent, il y en a peut-être trois ou quatre qui finissent ministres mais, ce que personne ne voit, c’est que tous les autres sont là pour faire de la figuration. Et à commencer par chef de bureau. Ça vous fait rêver, vous, chef de bureau ? Ou même le grade d’après, sous-directeur ?

Chez Simenon, dans les enquêtes du commissaire Maigret, ce ne sont jamais des personnages bien sympathiques, les sous-directeurs, toujours à cheval entre bureaucrates rances et notables satisfaits, des sortes de semi-pedzouilles, et même Josée L. le reconnaissait, disant que si vous voulez mon avis, Louise, en vérité, les gros bataillons qui en sortent, de cette école, bataillons à mon avis beaucoup trop nombreux au regard du nombre d’infirmières, de policiers et surtout de magistrats dont nous aurions besoin, partent pour longtemps se coltiner ce que l’on appelle pudiquement du management de proximité, voilà, du management de proximité. Et la fonction publique est manifestement surencadrée, alors que les bureaux sont vides, non ? Ce qui fait qu’à la fin, on n’a d’autre issue, en fin de carrière, que de se contenter de postes un peu inutiles de chargés de missions (souvent très vagues) ou encore d’aller peupler les corps de contrôle, petits ou grands. Et dans ces derniers, on est toujours rejoint, surtout dans les grands, entre parenthèses, par tous les dégagés des cabinets ministériels, qu’ils aient ou non passé le moindre concours et qu’ils soient ou non dotés de la moindre compétence en matière de contrôle. D’où un embouteillage manifeste aux derniers échelons des plus hautes fonctions de la République, ma chère, pensez-y.

Elle était, à cette époque, bien proche de ce fameux  placard et, sur ce thème, elle parlait toujours avec beaucoup de conviction :

- Sauf que le management de proximité, ce n’est pas trop glamour, je ne sais pas ce que vous en pensez ? C’est sans doute pourquoi un voile pudique est jeté sur cette ingrate activité par tous ceux qui sortent un jour du soi-disant cénacle, ce qui explique la perpétuation du mythe. Et aussi le fait qu’il se trouve toujours quelqu’un pour proposer de la supprimer, cette école, et ainsi mettre fin aux privilèges, alors que c’est le contraire, à mon avis. Dans le temps, il y avait des concours séparés et je n’ai pas souvenance que la plèbe y ait été gagnante. Il paraît même qu’aux Affaires étrangères, on vous demandait de faire un exposé à table, vous imaginez ça ? Il fallait faire un exposé tout en se battant avec les couverts à dessert, à poissons, avec les fourchettes à huîtres et tout le tintouin, sans oublier de ne pas mettre les coudes sur la table…

- Et ben, dites donc, ça ne m’aurait pas arrangée.

- Et je ne sais pas si vous avez remarqué, Louise, chaque fois que quelqu’un propose de la supprimer, cette école, le quelqu’un en question est toujours soutenu par tous ceux qui vous expliquent qu’ils n’y ont rien appris, dans cette école, rien du tout. Mais sans doute savaient-ils tout avant, ceux-là ? Ils savaient tout avant, à vingt-deux ans. Et à mon avis, ils n’apprendront plus jamais rien après, ces petits galopins suffisants. Vous n’êtes pas d’accord ?

- Euh, oui, moi, en ce qui me concerne, comme je ne savais pas grand-chose, enfin, pas les couverts à huîtres, en tout cas, j’ai beaucoup appris. Sans doute pas ce que l’on cherchait à m’y faire apprendre, d’accord, mais j'ai beaucoup appris, tout de même. Sinon que même ma mère, chaque fois qu’elle bute sur un obstacle dans la rue, une sortie mal commode ou un panneau indéchiffrable, ne peut pas s’empêcher de s’exclamer : « Vraiment mal fichu, ce truc ! C’est encore un énarque qui a dû y penser ! »

- Et ben, voilà.

Et me revient ainsi dans la figure ce même refrain de la vie d’avant : « Contre les énarques, qui n’y comprennent rien, et pour la classe moyenne, la seule à payer des impôts.» 

À Strasbourg, un jour, s’est pointée une journaliste qui voulait absolument savoir qui était fils ou fille d’ouvrier, dans la promo. Je crois que c’était pour faire un article qui dirait qu’il n’y avait aucun enfant d’ouvrier, dans cette école. Chaque fois qu’elle croisait un élève, elle lui posait donc la question :

- Vous êtes fils d’ouvrier, vous ?

- Euh, non…

- Et, vous, vous êtes fille d’ouvrier ?

- Euh, non, je ne pense pas.

- Et vous ne connaîtriez pas quelqu’un, dans la promo, qui serait fils ou  fille d’ouvrier et dont vous pourriez me donner le numéro de portable ?

- Euh, non, je ne vois pas, il vaudrait mieux chercher chez les internes. Ceux qui ont passé le concours interne ou le troisième concours ont tous fait quelque chose avant : Rémi était masseur-kinésithérapeute et Laurent éducateur spécialisé, je crois. Peut-être que leurs parents étaient ouvriers, on ne sait jamais, mais je ne les connais pas bien, je connais mieux les anciens de Sciences Po…

- C’est quoi, le concours interne ?

- C’est une voie spéciale, pour ceux qui étaient déjà fonctionnaires. Il y a aussi le troisième concours, pour ceux qui viennent du privé.

- Ah, non, ça ne m’intéresse pas.

 ...

J’ai quand même cherché à la rencontrer, pour lui parler de Papi et de Tata Jeannie, tu penses bien, ou même de la mobilité ascendante des Trente Glorieuses, qui nécessitait quand même un peu de temps et un peu plus de deux générations pour passer de la case « ouvrier » à la case « ministre », sauf  accident de l’Histoire comme une rencontre inopinée avec Nicolas Sarkozy ou François Hollande, mais apparemment, la troisième génération ne collait pas au sujet.

- Et vous étiez quoi, vous, avant de passer le concours ?

- Agrégée d’histoire.

- Et vous avez fait Sciences-Po ?

- Non, hypokhâgne-khâgne.

- Ah, alors vous faisiez déjà partie de l’establishment.

- Euh, je ne sais pas si on peut dire ça, non…

- Quelqu’un m’a dit que la moitié de la promo interne, c’était des faux, des agrégés...

- Je n’y avais jamais pensé mais ce n’est pas faux, même si je ne vois pas pourquoi ce serait des faux. C’est juste que l’enseignement n’a plus tellement la cote, en ce moment, alors on se cherche un point de sortie. Plusieurs de mes amies sont même devenues journalistes mais, en ce qui me concerne, comme je n’avais pas trop de relations (à vrai dire, elle commençait à m’énerver, cette greluche) j’ai préféré passer un concours, c’est la seule chose que je sais faire.

- Et bien, vos parents ne sont pas ouvriers, non ?

- Non, mais…

- C’est bien ce que je disais.

Elle était repartie un peu brusquement terminer ses interviews et, fort heureusement, elle avait fini par tomber sur le fils d’un avocat assez célèbre en ce temps-là, qui habitait dans le huitième arrondissement, tout près de l’avenue Foch, avait fait Sciences-Po et connaissait personnellement Marguerite Yourcenar. Il descendait d’une famille comptant au moins une princesse de Guermantes et avait fait ses études à Stanislas, si bien que, comme la journaliste était elle-même une ancienne de Janson-de-Sailly dont le père connaissait tout le gratin parisien, ils s’étaient découvert quelques relations communes et avaient sympathisé. Il eut la faiblesse de lui confier qu’à la mort de sa tante, il s’était vu légataire universel d’une fortune considérable et gérait ainsi, pour son compte personnel et à vingt-trois ans, un portefeuille financier de l’ordre de huit-cents millions de francs de l’époque.

Bingo, elle avait regagné ses pénates, plus que ravie. Excellent, tout ça, elle tenait son article.

 

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AOC : https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/270518/miscellaneous

 

 

 

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