Qui sait maintenant où elle est ?

Pour celles et ceux qui ont le temps (une dizaine de pages), une nouvelle que j'avais écrite au temps de l'affaire DSK. Une histoire de poulailler et de dîner mondain.

« Le seul homme dans tout le poulailler, est le technicien sanitaire », ai-je entendu à la radio, la semaine dernière… C’était dans le cadre d’un reportage sur Elsa, « dont le célibat étonne, même en milieu rural », a précisé la journaliste. Mon Dieu, pauvre Elsa, me suis-je dit. Pauvre Elsa, si petite et si blonde, qui traîne toutes les pauvres bêtes, tout le long du chemin et de la journée, le veau, la vache, le cochon, la couvée, et avec le chien encore, et parfois dans la boue... Et le soir, quand sonne l’angélus, entre chiens et loups, elle est toute seule, Elsa, en plein milieu du poulailler. Avec le technicien sanitaire. Et comment je suis bête, moi aussi, moi qui ne sais rien de la paille et des cochons.

 Moi qui croyais que c’était le coq, le seul homme de tout le poulailler…

Remarque, c’est peut-être une idée, ça. C’est bien ce que je leur ai dit, d’ailleurs, à ce dîner, pire qu’une section du parti socialiste… Que des quadras, ou alors qui sont devenus des quinquas, mais sans s’en rendre compte… C’est bien ce que je leur ai dit : maintenant que le nôtre a du plomb dans l’aile, de coq, on pourrait peut-être le remplacer par le technicien sanitaire, qu’en pensez-vous ?

Vous ne comprenez pas ? Non ? Cela ne m’étonne pas, remarque.  Quand j’écris, je ne sais pas, mais quand je parle, en tout cas, je dois avouer que je n’arrive pas toujours à me faire bien comprendre. Et cela me joue des tours, souvent. L’autre jour, par exemple, personne n’a compris. Pourtant, ce que je disais était frappé au coin du bon sens. J’ai essayé de le raconter à ma copine Myriam, aussi, pour voir :

- Tu sais, je m’en souviens bien, Myriam, c’est le jour où le voisin de Luc nous a raconté qu’il était mort, il y avait des témoins.

- Mort, mais de qui tu parles ?

- Et bien, de lui, du voisin de Luc, de celui qui était mort.

- Ah bon ? Et il t’a raconté ça comme ça, le voisin ? Il t’a dit « Je suis mort. » et, ensuite, il t’a raconté ça ?

- Oui, tout à fait. Je lui ai même répondu : quelle chance, ce n’est pas si souvent que l’on rencontre quelqu’un qui est mort et qu’on peut en parler…

- Non, ça c’est sûr, ce n’est pas si souvent. Tu as bu ?

- Non, pas du tout.

- Ah bon. Et alors, c’était où, cette mort ?

- Et bien, c’était à un dîner…

- À un dîner ? Tu vas encore à des dîners, toi, tu as le courage ?

- Oui, je vais à des dîners. Celui-là n’était pas très amusant, je le reconnais, et je n’avais pas très envie d’y aller, non plus, parce qu’il y avait aussi mon ex, tu sais, l’autre… Et qu’en général, je n’aime pas trop aller à des dîners où il y a mon ex, mais bon… D’autant plus que sa copine, sa copine, elle est… Mais, bon. Au départ, rien que de très normal, d’ailleurs, ce dîner. On n’y a même pas parlé de la concurrence, de football ou de fric. Le seul sujet de conversation, bien évidemment, ce jour-là, c’était sur la question de savoir si un homme nu pourrait… ou pas. Un homme nu qui sortirait de sa douche, dans un hôtel de luxe à New-York, sur le coup de midi, tu vois, ou un peu plus tard peut-être, ou alors en peignoir ou peut-être pas, et bien, s’il aurait le temps matériel d’engager la conversation et de lui parler...

- Lui parler, mais à qui ?

- Et bien, à la femme de chambre, ne fais pas l’idiote. À la technicienne de surface.

- Ah, je vois, mais lui parler de quoi ?

- Et bien, disons, par exemple, de l’inflation et de la désinflation… Ou alors de l’internalisation des externalités positives, du renouveau du circuit post-keynésien, cet animal triste, ou même de la courbe de Phillips, peu importe…

- Alors là… Mais pourquoi aurait-il dû lui parler de ça ?

- Il n’aurait pas dû, ce n’est pas ce que je veux dire, mais il fallait bien qu’elle en prenne conscience, tout de même, de son intense pouvoir de séduction... Et qu’à l’issue de sa présentation, et même sans son PowerPoint, d’ailleurs, qu’elle soit à la fin tellement fascinée, tellement hallucinée, même, ou tombée en pâmoison, la pauvre, que la fellation se serait imposée d’office.

- D’office ?

- Oui, comme ça : d’office et sans le PowerPoint.

- Tu as fumé la moquette, ou quoi ?

- Non, moi non, pas du tout.

- Et les autres, alors, ils en pensaient quoi ?

- Dit comme ça, ils trouvaient que j’exagérais, comme d’habitude. Mais tout de même, tu sais, à ce dîner, la fille de la com, là, celle que je n’aime pas…

- ?

- Mais si, tu sais, la folle…

- …

- Mais si, tu sais bien, celle qui se pend au cou de tout le monde et qui hurle "Chéri, chérie, tu es là, toi, comment tu vas ?"

- Celle de Asset Management?

- Non, l’autre, celle qui se pend au cou de tout le monde, sauf quand on n’est pas directeur…

- Ah, celle de Equity Development ?

- Non, l’autre, celle qui a des talons de dix-huit centimètres…

- Ah, alors celle de Partners Coaddicts?

- Non, bon, laisse tomber, on ne va pas toutes les passer en revue, ça me reviendra. En tout cas, elle le connaissait.

- Qui ?

- Et bien, lui, l’homme de la douche… D’ailleurs, ça me revient, elle vend des savonnettes, cette fille. C’est la fille de chez Procter… Si, tu sais, tu l’as vue chez mon copain Luc… La copine de l’écrivain…

- ?

- Si, l’écrivain, celui qui écrit…

- Pff, parce qu’il y a des écrivains qui n’écrivent pas ?

- Oui, bien sûr, il y en a, chez Luc.

- Chez Luc, à mon avis, il y a surtout des mecs qui écrivent et qui ne sont pas écrivains.

- Oui, c’est vrai, mais celui-là, il écrit un truc à thèse sur la mondialisation.

- Oui, alors, peut-être… Je crois que je l’ai déjà vu, celui-là. En tout cas, l’autre jour, chez Luc, il y avait un mec qui parlait de la mondialisation et je peux te dire qu’on en a soupé, de la mondialisation, même si je ne suis pas restée dîner. Et alors ?

- Alors, cette nana le connaissait.

- Qui ?

- Le mec de la douche.

- Celui qui était mort ?

- Non, l’autre, fais un effort… Enfin, bon, il est mort lui aussi, le mec de la douche, d’accord, mais ce n’est pas au même niveau. Cette semaine, tout le monde n’a parlé que de ça… Et même, dans l’ascenseur de ma boîte, entre deux étages… Je n’ai pas pu m’empêcher de dire au type du sixième, qui en parlait avec ses collègues, justement, qui leur disait « Il paraît qu’il y a des traces d’ADN, et blablabla… » Je lui ai répondu « Je ne vois pas du tout de quoi vous parlez » et tout le monde a éclaté de rire. Encore plus efficace que la fête des voisins, pour que les gens se parlent, cette histoire…

- J’ai quand même du mal à te suivre, moi, en tout cas.

- À Manhattan, ma chérie… The frenchman in New York, like an alien… Ça t’étonne ?

- Ce n’est pas d’une grande clarté mais ça m’étonne, oui… Et alors ?

- Alors, elle était d’accord avec moi, la fille de la com.

- Là, elle avait du mérite. Moi aussi, je voudrais bien être d’accord avec toi, et je fais tout mon possible, d’ailleurs, mais tu admettras… D’accord sur quoi, en définitive?

- Et bien, sur ce que ça révèle, cette affaire : de l’hypocrisie et du droit de cuissage, du sentiment d’impunité, de celui qui grandit avec la richesse, et encore plus avec le pouvoir… Du machisme ambiant de ce pays latin qui fait semblant que tout va bien, de combien nous nous épuisons à faire semblant (de ne pas être coincées), de comment nous nous efforçons de passer à travers les gouttes au milieu de tous ces vieux crocodiles… De cette génération qui se fout de notre plaisir, à nous, de comment ils se croient tous irrésistibles, tous autant qu’ils sont, et de comment, dès lors ça ne marche pas, ils te renvoient soudain à ta petitesse, la tienne… Comment, à ce moment-là, ils se drapent dans leur dignité, dans leurs costumes, leurs décorations, ma petite fille… Comment ils te donnent des leçons, aussi, ma chérie, et comment ils se tiennent, ensemble, dans leur establishment… Comment ils te déroulent tout leur catéchisme, tous autant qu’ils sont…

- Non, tu plaisantes, elle pensait vraiment tout ça, la fille de la com ?

- Arrête, tu te fiches de moi. Elle, au départ, elle pensait qu’on lui avait savonné la planche, à l’homme de la douche. Normal, pour une fille qui vend du savon, mais comme elle le connaissait, tout de même, elle disait aussi que ce n’était pas propre, d’avoir fait semblant, tout le temps, de dire que ce n’était pas grave, et de le protéger autant…

- Ah, il a été protégé, tu crois ?

- Oui, et pas qu’un peu… Et de la part des femmes, aussi. Ce mur d’admiration, ce cocon d’indulgence… C’était lui, en fait, le seul homme dans tout le poulailler, et comme un coq en pâte, encore… Au fait, le coq, d’ailleurs, c’est un oiseau domestique mâle, tu le savais ?

- En tout cas, ce qui ne m’étonne pas, c’est que personne ne te comprenne. Tu as une de ces façons de toujours sauter du coq-à-l’âne, de mélanger tout et n’importe quoi, c’est renversant. Il y avait qui, à ce dîner, à part ton ex, la copine de ton ex et la fille de la com ?

- Oh, il y avait de tout, à ce dîner… Des types  de gauche, surtout, qui se fendaient de descriptions émues de leurs conscriptions de gauche, et où tant de jeunes femmes se font violer, n’est-ce pas, dans les ascenseurs ou les parkings, mais pour ajouter, bien sûr, que la présomption d’innocence… Deux types de droite, aussi, et qui en profitaient pour la ramener sur une tonne de sujets sans rapport… Puisqu’on n’a pas toujours respecté leur présomption d’innocence, figure-toi, à tous ces mecs vautrés dans les conflits d’intérêts et qui ne s’en rendent même pas compte… C’est d’ailleurs bien ça, le plus révélateur. Lorsqu’ils sont au sommet, ils croient que la loi, c’est fait pour les autres. De bonne foi. Ils n’imaginent pas une seconde que c’est fait pour eux. Pas une seconde. Ils prennent des décrets, pour dire qu’on n’a pas le droit de rouler vite, par exemple, mais sitôt sortis de leur bureau, ils n’ont de cesse de dire à leur chauffeur d’aller plutôt à fond la caisse… Et roule ma poule, ce n’est pas pour eux, les limitations, c’est pour les autres…

- Tu n’exagères pas, là non plus ?

- Non, pourquoi est-ce que tout le monde me dit tout le temps que j’exagère ? Ils font embaucher leurs filles, leurs femmes, leurs maîtresses, leurs beaux-frères, et à grand renfort de renvois d’ascenseur, mais ensuite, quand tu les prends en flagrant délit de contradiction, ils te regardent la main sur le cœur, en hoquetant : mais comment, comment, comment peut-on me suspecter ? Moi qui suis tellement… Et tous leurs copains viennent se rouler par terre, aussi, pour t’expliquer, pareil, comment peut-on le suspecter, lui ? Lui qui est si grand, si dévoué, la droiture même, et digne, et dont je jure la main sur le cœur qu’il est tellement… Tellement quelqu’un de tellement bien… Et sur les marchés, il y a toujours une vieille, je ne sais pas si tu as remarqué, une vieille, quelque part… Avec son panier, ses œufs, son fromage, pour dire qu’il est tellement gentil… Et qu’on l’aime bien, et qu’il en a fait tellement, pour sa ville… Comme si c’était le sujet.

- Là, c’est vrai que ce n’est pas tellement le sujet, mais là, je suis d’accord… Pour la vieille avec son fromage, en tout cas.

- Et toi, pendant ce temps, tu fais de la formation et tu expliques à n’en plus finir à tous ces petits fonctionnaires, ou flics, ou  ces postiers, pompiers, ou ce que tu veux, qu’éviter les conflits d’intérêt, c’est déjà ne pas te mettre dans une situation où tu pourrais seulement être suspecté de… Rien que ça, mon gars, ne déjà pas se mettre dans une situation où tu pourrais… Et même que c’est la gloire de la République… Grandeur et misère du métier, de ne pas se mettre dans cette situation, juré-craché. Alors, forcément, tout ce petit monde te regarde bouche-bée. Elle nous prend pour des cons, qu’ils se disent, ça se voit. Et, quelque part, tu te dis qu’ils n’ont pas tort, non plus, alors tu te mets à douter…

En y repensant, celui qui m’a le plus énervée, tout de même, à ce dîner, c’est l’avocat. Il s’écoutait parler, ce type, insupportable. D’une componction, d’une absolue certitude de sa propre objectivité. Après avoir décrit avec tellement de finesse le système judiciaire américain, tellement objectif dans sa description, tellement posé, méthodique, pointant du doigt les contradictions… Et pour finir, le faisant observer, le poussant devant nous comme une poignée de jetons sur un tapis de casino, l’argument de choc : le petit faisceau de faits concordants. Et bien, d’après le petit faisceau de faits concordants, l’homme de la douche était sorti « détendu », de l’hôtel… Voilà, et tout le monde a discuté de ça pendant cinq minutes : est-ce qu’il est sorti détendu, de l’ascenseur ? Et alors, c’est cela, le sujet ? Qui t’a dit que seuls les innocents seraient détendus ? Qui t’a dit que les coupables seraient anéantis ? Et quand il n’y a « pas mort d’homme », encore ? Et sur un tel sujet, la détente ? Et quand, de l’autre côté, il ne s’agit que de gluance, de dégoût, et de ce que l’on crache sur la moquette. Et de la peur, aussi, mais de celle de l’autre… De sa peur panique, de l’infinie panique de cette pauvre Elsa, de la conscience hébétée de son humiliation ou de sa fin prochaine…

Comme dans ce film avec John Travolta, quand elle est sous la douche et qu’il s’approche, encore, qu’il va la casser, la broyer… Et que John Travolta arrivera trop tard… Avec un pic à glace, je crois… Ou je ne sais plus, mais c’est du Brian de Palma qui fait penser à du Hitchcock. Et que le rideau se couvrira de sang et qu’on a tellement peur… Comment peut-on le savoir à l’avance, que ce n’est pas un serial killer, l’homme de la douche, et qu’il a la Légion d’honneur ? Qu’il ne s’agit que de, juste de, comment, déjà ? Ah oui, de troussage de jupes, ou de troussage ancillaire… Comme dans les romans de Simenon ou les aventures de Fanny Hill… D’une innocente frasque, d’un badinage coquin, parce que nous, nous ne sommes pas coincées, nous. Pas comme les Américaines, ces puritaines sans humour. Pas non plus des Suédoises ou des Norvégiennes, ces fêlées de la parité… En définitive, et comme l’a dit mon ex, à ce dîner, la seule explication, c’est qu’il attendait une escort-girl, le mec de la douche… Oui, la seule explication, c’est ça. Il avait commandé une gâterie, et quand la fille du Bronx s’est pointée, il a cru que… Voilà tout. Et pendant qu’il disait ça, mon ex, sa copine gloussait, elle n’arrêtait pas de glousser tout le temps, elle était extasiée, cette pintade. Ridicule… J’étais dans un de ces états, je ne te dis pas. Ulcérée.

Ensuite, je ne sais plus trop comment cela s’est passé, ensuite, ou comment ça s’est fondu-enchaîné, je ne sais plus… On a peut-être parlé des ascenseurs, encore une fois, parce que celui de Luc est toujours en panne… Toujours est-il qu’a un moment donné, quelqu’un a fini par réaliser qu’il y avait quelqu’un qu’on ne connaissait pas, à ce dîner. Pas de la bande, personne ne l’avait jamais vu. Et d’ailleurs, il était seul…

Tout d’un coup, la fille de la com s’est penchée vers lui… Entre parenthèses, elle en a aussi profité pour lui mettre sous le nez la petite bretelle rouge de son décolleté, cette garce, parce que, sur cette question (la question du mec tout seul dans le poulailler), en tout cas, et bien je peux te dire qu’elle en connaît un rayon… Pour faire ça, elle est allée plonger, littéralement plonger sur la table d’en face, parce que, tout de même, il n’était pas trop près… Comme c’est grand, chez Luc, et qu’on était assez nombreux, ce soir-là, il avait placé plusieurs tables, en quinconce, avec un genre de buffet dans l’autre pièce, ce qui fait qu’on était à la fois assis et debout, et qu’on circulait en permanence. On circulait comme on pouvait, entre les grains de taboulé et les graines de tapas, puisqu’on n’est plus la génération de la poire et du fromage, non plus, et que depuis le début, on avait tout de même éclusé pas mal de bouteilles… Bon, mais je reviens à mes moutons, ne nous égarons pas. Elle s’est penchée vers lui, donc, et à gorge déployée, si je puis dire : - Ah, mais au fait, au fait, je rêve, vous êtes qui, vous ? Puis, elle s’est retournée, dans un grand cliquetis de bracelets :

- Chéri, chéri, tu ne m’avais pas dit ? Tu as aussi invité ton voisin ?

Hi, hi, a gloussé l’autre pintade, celle de mon ex. Elles étaient bien faites pour s’entendre, ces deux-là.

- Non, c’est vrai, je ne t’avais pas dit, lui a répondu Luc. Je ne te dis pas tout, d’ailleurs, heureusement. Et personne n’a rien remarqué, c’est vrai, mais c’est parce qu’il ne se remarque pas tout de suite, monsieur mon voisin, n’est-ce pas, Jérôme ?

- C’est vrai, je suis souvent un peu invisible.

Au moment où il a dit ça, et où tous les regards venaient de se poser sur lui, il a souri. Et au moment où il l’a fait, et bien, tout le monde s’est demandé, presque en même temps, comment on avait fait, tous, pour ne pas le remarquer plus tôt…

En tout cas, et pour être plus franche, moi, à ce moment-là, c’est ce que je me suis demandé. Non parce qu’il aurait été extraordinaire, cet homme-là, ce n’est pas ça, et d’ailleurs, c’était un peu vrai qu’on ne le remarquait pas tout de suite, mais dans le sourire, dans le sourire, il y avait, je ne sais pas, comme une forme d’humilité. Une drôle de forme d’humilité, une forme d’humilité rare, et qui tranchait avec le reste. Ou de tendresse, peut-être. Ou plus exactement, tu aurais voulu que cette forme d’humilité devienne une forme de tendresse, qu’elle se transforme, pour toi, en quelque chose de plus précieux et qui devienne de la compréhension. À partir de ce moment-là, tout le monde était devenu plus clairement conscient de sa présence, très attentif à ce qu’il allait dire, et même le brouhaha venait de diminuer. Tout paraissait un peu plus filtré, et en même temps plus aiguisé. Chacun des bruits de voix, aigus ou plus graves, se détachait des autres, distinctement… La voix de la fille de la com, qui piaillait toujours : ah mais, alors, d’abord, comment, comment il se fait,  et pourquoi… Pourquoi, tu n’as pas, mon chéri, et pas avant ? C’est ton voisin de campagne, c’est ça, celui qui peint dans sa cambrousse ? D’ailleurs, je voulais t’en parler, d’ailleurs, je ne savais pas… On va promouvoir l’expo, tu sais, il fallait que je t’en parle, et la voix plus basse, de Luc, qui semblait murmurer, moqueur :

- C’est parce que tu étais mort, que tu ne venais plus, n’est-ce pas ?

Luc a dit ça d’un ton un peu négligent, sans y attacher trop d’importance, si bien qu’on a failli rater ce que cette annonce avait de particulier. Au bout d’un moment, tout de même, quelqu’un a réagi.

- Comment ça, tu es vraiment mort ?

- Oui, tout à fait, a lâché le voisin, un peu pensif. J’étais mort. Tout à fait. L’année dernière…

- Bon, mais tu es ressuscité, maintenant ? Remis d’aplomb ? Et j’imagine qu’il y a une explication, a dit mon ex (il a toujours besoin d’une explication.)

- Tu es allé à Lourdes, au moins ? a soudain demandé sa copine, d’un ton infiniment sincère et compatissant.

- Ne raconte pas n’importe quoi.

Là, il faut aussi préciser qu’il lui faut des explications rationnelles, à mon ex, si bien qu’elle va sans doute faire long feu, sa copine. En tout cas, ça ne m’étonnerait pas.

 - Oui, il y a forcément des explications, sans doute, en tout cas le cœur s’est arrêté. De battre, mon cœur s’est arrêté ! Et donc, j’étais mort. Cliniquement mort. Dans un parc. Les gens passaient, déambulaient dans le parc, ils ne me voyaient pas (encore un clodo, ou alors un soulôt), et moi j’étais mort, je ne les voyais pas non plus.

- Ah ben, non, forcément, a souligné la copine (Christiane, je crois qu’elle s’appelle Christiane mais, en fait, je m’en fous. Je m’en fous complètement.) Puisque tu étais mort, forcément, tu ne pouvais ni voir, ni entendre, c’est sûr. Et ça fait quel effet ?

- Mais, ne raconte pas n’importe quoi, il n’était pas dans le coma, il était mort, c’est ce qu’il te dit, alors il ne pensait plus… (C’est bien ce que je disais, ça commence à faire beaucoup de bâches, tout de même, et dans la même soirée…) Et comment tu t’en es tiré ?

- Une femme, une Roumaine. Elle était sur un banc, elle a compris, elle est allée chercher les secours… Ils sont arrivés, avec un défibrillateur, et ensuite on m’a emmené, et… Je ne me souviens plus de rien.

- Alors là, c’est décevant. Et tu n’as même pas revu le fil de toute ta vie, et à l’envers ?

- Non, désolé.

Il a l’air de s’excuser, il est charmant.

- Est-ce qu’au moins, cela a changé ta façon de voir les choses ?

Il ouvre les deux mains, qui sont fort belles, et fines, et il dit :

- Forcément.

- Et ta façon de peindre ?

Alors, il redit :

- Forcément, aussi…

Il le dit toujours de son air désolé, fataliste, un peu charmeur, tout de même, une toute petite étincelle noyée dans la brume du regard, un peu chaud, un peu liquide. Des prunelles pailletées…

À partir de là… À partir de ce moment-là, plus personne ne pouvait le voir comme quelqu’un de banal, surtout pas moi.

En ce qui me concerne, ce genre de panneaux, je tombe toujours dedans, c’est mécanique. Exactement comme avec les hommes qui sont laids, et bêtes. Ceux qui sont laids, carrément répulsifs, dès qu’ils sont idiots, nécessairement, je me dis qu’ils sont gentils. C’est plus fort que moi. Je n’arrive pas à réaliser qu’on peut être moche, bête, et pas forcément gentil.

Avec le voisin de Luc, cela dit, on n’était pas dans ce cas de figure. Il était si beau, il me plaisait bien, le voisin de Luc. C’est juste que je ne m’étais pas rendue compte… Il n’avait presque rien dit, en fait. Rien d’ineffable, en tout cas, rien qui aurait pu m’aider à le situer. À part qu’il était mort, forcément, et aussi son air désolé.

Donc, dans l’ascenseur, inévitablement, je me suis lancée :

- Hum, et bien, tu ne voudrais pas me la montrer, ta peinture ?

Ce n’est que bien plus tard, que j’ai réalisé que c’était le même mécanisme. Pareil. Un type qui est mort et ressuscité ne peut pas être banal, ou lâche, ou sans intérêt. Il ne peut tout simplement pas. Ni même cruel, ou tordu. Il ne peut tout simplement pas. Il est, forcément… Je veux nécessairement qu’il soit. Je plaque du mécanique sur la réalité, je lui invente un nom, un visage, une aura qu’il n’a sûrement pas. C’est toujours comme ça, j’invente. C’est nécessaire, c’est obligé, je suis fautive...

Ensuite, va savoir s’il était détendu, en sortant de l’ascenseur…

Moi, j’étais dans un parc, je ne voyais plus, je n’entendais plus…

C’est le rapport de l’attorney, qui le dira, la main courante au commissariat de l’arrondissement… Et ensuite, le jugement mais sois tranquille, je ne me laisserai pas faire.

Norman Jean Baker / Qui sait maintenant ou elle est... (Serge Gainsbourg)

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