Un dîner rue de Solférino

Aucun rapport (ou si peu) avec l'actualité. Un dîner de retrouvailles où l'on parle de quelques écrivains. (Épisode 1)

Retrouvailles dans le 7e arrondissement

 

Elle habite dans un quartier très chic, Pauline, maintenant. Très haussmannien, si vous voyez ce que je veux dire, au moins 200 mètres carrés.

En fait, mais ne le dites à personne, c’est rue de Solférino, presque en face du siège du Parti socialiste. Elle a gardé son humour d’avant, puisqu’elle n’a pas pu s’empêcher de me raconter que lorsqu’ils avaient cherché l’appartement dans Paris, avec Franck, ils étaient tombés sur une annonce disant « Sans vis-à-vis », ce qui les avait pliés de rire, vu l’état dudit parti à cette époque (vers 2006, c'est fou ce qu'on oublie vite.)

Il travaille dans le négoce international, Franck, il fait des affaires.

Pas forcément besoin d’avoir fait HEC pour ça, il a suffi que son oncle passe un coup de fil, car il connaissait les héritiers Truc-Chausson, son oncle, et c’est pour ça. N’empêche qu’il n’est pas autant l’héritier que le fils de la princesse de Guermantes, celui qui, de coups de fil en coupe-files, a pu passer de conseils d’administration en cabinets ministériels sans jamais avoir démontré un quelconque génie. Lui, il n’a pas commencé tout en haut, Franck, mais plutôt près du milieu, si vous voyez, et c’est pourquoi il doit se battre. N’empêche qu’il a fait des affaires et que, jusqu’à présent, ça a bien marché. Un jour, il partira, il ira rejoindre la dame de Singapour, mais Pauline ne le sait pas encore.

Qu’on ne s’y trompe pas, il est très sympa, ce Franck, et je l’aime bien, il a un je-ne-sais-quoi, une touche d’humanité, comme qui dirait une faconde.

Il joue au tennis, là-bas, dans le Midi, il est inscrit dans un club de tennis, il est classé, et il y croit. Il est chaleureux, aussi, touchant, parfois... Quand il aura rejoint la dame de Singapour, il aura du mal, le pauvre : les hivers à Courchevel, les bateaux de croisière, la thalasso qui coûte la peau des fesses et les pensions en Suisse, ça se gagne tout ça. Et ce salaud qui lui a dézingué tout son plan de redressement, le jour du comité de direction et devant tout le monde… Le pervers, le salaud, le tordu. Il faudra bien qu’il s’accroche, Franck, pour que l’autre n’ait pas sa peau.

Donc, je l’aime bien, mais c’est simplement qu’ils ont la conjugalité éprouvante.

En dépit de ses airs très comme il faut, elle se permet beaucoup de cinq à sept, Pauline, toujours dans des hôtels très chics où, paraît-il, ils font des réductions… Il paraît même que plus c’est chic et luxueux, plus ils font des réductions. Alors, tu vois, inutile d’hésiter ou de se pointer au Formule 1 d’Aubervilliers quand le sixième ou le huitième arrondissement sont si accueillants.

Quant à lui, il est très jaloux, Franck, c’est ça le problème, très jaloux. Pas très fidèle non plus, mais très jaloux. Même si elle ne faisait rien, même si elle l’attendait tranquillement tous les soirs à la maison, il serait jaloux quand même, et leur vie passée avait toujours été jalonnée par des questions, des interrogations, des scènes et des réconciliations, des promesses non tenues, auxquelles les amies d’autrefois avaient toujours été associées, quand il fallait une couverture : je dirai que j’étais avec toi et que nous avons passé la soirée au cinéma ou que ta mère nous a invitées…

Nous nous étions revues, rencontrées par hasard rue du Bac, tandis que je sortais d’une réunion et qu’elle venait de faire quelques courses au Bon Marché. Ah, oh, mais c’est bien toi, ça me fait tellement plaisir, il y avait si longtemps… De fil en aiguille, nous nous étions installées dans la brasserie du coin du boulevard, et nous avions commencé à faire le point, à nous congratuler et à nous remémorer les bonnes années.

Elle n’avait pas encore divorcé, Pauline. Elle avait quitté l’enseignement très vite, pour faire du journalisme, puis de la peinture, puis de la critique littéraire. En ce moment, elle ne faisait rien et elle hésitait, car on lui avait proposé une collaboration dans un grand journal de stylisme, avec des perspectives de devoir passer une partie de l’année à New-York ou à Boston, mais Franck allait peut-être partir dans une filiale en Asie. Ce serait une vie qui aurait du charme et, en tout état de cause, où l’on avait des facilités pour être servie, mais elle ne savait pas, elle se voyait plus à Paris. Elle aimait Paris. Au pire, sa belle-sœur n’excluait pas de monter une galerie de peinture boulevard Saint-Germain, ou alors une épicerie bio dans le Marais, elle n’était pas trop fixée (ça dépendrait du bonus de fin d’année de Guillaume, son mari) ce qui permettrait à Pauline, de toutes les façons, de trouver une occupation si jamais elle décidait de ne pas suivre Franck. On en était là. Et toi ?

- Oh, euh, moi…

- Tu es toujours avec Thomas ?

- Non, pas du tout, je l’ai quitté en 1987. Je m’étais installée un temps aux Batignolles, dans un appartement que je payais au noir car il n’était pas destiné à la location (il était sur le bail du café-tabac du coin et le gérant, ne souhaitant pas l’occuper, ne pouvait pas non plus le louer officiellement, donc il me le sous-louait, au black) et dont j’ai fini par me faire virer par un huissier, sur dénonciation des voisins. Vu le prix du mètre carré, ils espéraient récupérer l’appart. J‘ai donc dû déménager mais, dans l’intervalle, j’ai rencontré Vincent. Nous nous sommes mariés en 1990 et nous avons deux enfants mais, voilà, on est en instance de divorce. C’est fou comme ça prend peu de temps, de résumer une vie, non ?

- En tous les cas, tu n’as pas changé, toujours aussi caustique. On s’entendait rudement bien, n’empêche, à cette époque, que des bons souvenirs…

Elle était toujours aussi belle, et aussi très chic. Elle avait la même coiffure lisse que d’antan, des vêtements donnant toujours l’impression d’avoir été achetés la veille, clairs, impeccables, pas une tache, des vêtements ruineux, incroyablement classiques mais jamais vieux jeu, exactement la stature de Cate Blanchett dans le Blue Jasmine de Woody Allen. Le même calme apparent, d’une froideur diaphane, à mon avis beaucoup plus froide que les héroïnes de Hitchcock pourtant réputées froides, comme Grace Kelly ou Eve Marie Saint.

- Je t’admirais, quand j’étais en khâgne, tu sais, je voulais être toi. J’admirais ta nonchalance et ton aplomb. L’insolence de ceux qui ont toujours eu ce qu’ils voulaient… Je me souviens de la fois où tu as pris le métro sans ticket et qu’un contrôleur t’a arrêtée. Comme tu n’avais pas de carte d’abonnement mais que tu lui jurais que tu en possédais une, il a accepté de noter ton nom, dans son carnet, et tu lui as dit, sans sourire, que tu t’appelais Emma Bovary. Et il t’a crue. Voilà qui m’a toujours ravagée, qu’il t’ait crue, et qu’il ait noté « Emma Bovary » dans son carnet… Moi, je n’aurais jamais osé. De toutes les façons, avec mes cheveux dans le nez, la vieille chemise de mon père, les sabots de bois, il ne m’aurait pas crue.

- Aucun souvenir de cette histoire mais moi aussi, je t’enviais. Tu avais ta cour, mine de rien, et tu faisais toujours rire tout le monde. Tu avais l’air de t’intéresser aux cours beaucoup plus que moi, avec souvent de meilleures notes...

- Je n’avais pas le choix, fallait bien que je réussisse, pour pouvoir partir. Manque de bol…

- Cela n’a plus d’importance, maintenant, non ?

- Oui, oui, tout à fait, je viens même de passer chef de pôle.

- Et ?

- Et, ça va, je ne me plains pas, je gagne assez bien ma vie. Même bien, pour être franche, et je ne vois vraiment pas qui pourrait me plaindre, pas le Français moyen, en tous les cas.

- Mais ?

- Oh, mais non, mais rien…

- Pas même un petit manque ?

- Tout le monde a des petits manques.

- C'est vrai, je reconnais que… Il faudra en tous les cas qu’on en discute, un autre jour, mais, là, je dois y aller, Louise. Est-ce que tu es libre vendredi soir ? Franck a invité deux copains à lui, et moi une amie d’autrefois que tu as peut-être croisée.

- Ah, oui, ok, ça me ferait vraiment plaisir

...

Je me demande toujours ce qu’il faut apporter, dans ce genre d’occasion. Un vin, mais lequel et à quel prix ? Un champagne ? Au dernier moment, j’ai opté pour une bande dessinée, un gros relié de Les frustrés de Claire Bretécher, avec un tout petit bouquet. Au pire, ça ferait décalé, genre cadeau régressif, ce qui paraît adapté lorsque l’on retrouve quelqu’un que l’on n’a quasiment pas revu depuis plus de dix ans et que nos chemins se sont éloignés.

J’avais bien fait de me poser la question, d’ailleurs, et de ne pas arriver avec ma bouteille de jaja et mon pot de rillettes, comme pour les bœufs de mon copain René, toujours situés dans des endroits plus obscurs de l’est parisien où l’on déballait joyeusement les goûteuses victuailles en arrivant, car le petit dîner sans façons était, en fait, très orchestré.

Un maître d’hôtel m’a ouvert la porte et le buffet de l’apéro était déjà dressé dans le double-living, non loin du quart de queue qui semblait comme posé dans un coin, tant les dimensions de la pièce étaient impressionnantes (si bien que je ne suis pas certaine, finalement, qu’il ne s’agissait que d’un quart de queue.)

Derrière le buffet, attendait sagement un autre gugusse, carrément en livrée de Potel et Chabot. Des années plus tôt, du temps de mon admiration pour Pauline, cette amie imaginaire qui m’avait accompagnée si longtemps, j’aurais sans doute été gênée par ce décor et ce contexte mais depuis, heureusement, j’ai un peu roulé ma bosse et je me laisse moins impressionner par si peu.

Ce dîner n’est donc pas un pensum, d’autant plus que je me souviens un peu de Lisa. Elle a fait une khâgne, elle aussi, abandonné l’enseignement, elle aussi, et vit maintenant avec un danseur de tango.

En définitive, on n’est que sept, le danseur de tango n’a pas pu venir, quel dommage, mais on est sept devant les assiettes Hermès, sept aux prises avec les couverts Christofle et les fourchettes à huîtres. Il y a Franck et il y a Pauline, plus Lisa et moi, ça fait quatre. Plus le copain de Franck, son copain d’HEC qui travaille aussi dans le négoce international. Plus Firmin et son épouse (comme il a dit en la présentant, ce qui fait que je n’ai pas retenu le prénom), ça fait sept.

Ce Firmin, je ne le connais pas, mais je ne l’aime pas bien. Il a une aventure avec Pauline et Franck ne le sait pas. Pas plus que Pauline ne sait que Franck partira avec la dame de Singapour, certes, mais cela ne me rend pas Firmin plus sympathique pour autant. D’ailleurs, quand je dis que je ne le connais pas, Firmin, ce n’est pas tout à fait vrai, c’est plutôt qu’on m’a parlé de lui, souvent. Il fait dans la haute fonction publique, il est très intelligent… On s’est croisé, parfois, mais à chaque croisement, il y avait toujours quelqu’un, dans le couloir, quelqu’un pour fredonner un petit air, pour fredonner sans y toucher, Maréchal…  Fa-la-do, fa-ré-do, Maréchal, nous voilà…

Donc, je ne sais pas, j’ai comme une réticence…

...

C’est un drôle de dîner, on y parle de la Concurrence.

Franck y croit.

Il croit à beaucoup de choses, Franck. Il nous brosse un portrait idyllique et sans nuances de la Concurrence. Par exemple, tu fermes une ligne de chemins de fer, mais pas de problème, où est le malheur ? La Concurrence se pointe, avec sa petite main invisible, pas de problème. Les entrepreneurs affluent, les lignes de cars se multiplient, les ouvriers s’enrichissent, la Concurrence officie et tout le monde est content.

Même Firmin est un peu gêné. Il est réac, c’est un fait, mais il n’est pas si con.

Le copain d’HEC ne dit rien, il s’appelle Moreno. Depuis le début de la soirée, je cherche à me rappeler son prénom, suis sûre de l’avoir déjà vu quelque part, en plus,  mais j’ai oublié. De toutes les façons, pas grave, tout le monde l’appelle Moreno.

Il est classé au tennis. 

Je ne sais pas s’il y croit, à ce classement, ou alors s’il s’en fout.

Je crois qu’il s’en fout un peu.

Il s’en fout, parce qu’il a beaucoup d’argent, vraiment beaucoup d’argent, il en a toujours eu, d’ailleurs son père est promoteur immobilier sur la Côte d’Azur, c’est dire… Alors, il s’en fout, il est très rigolo. Pour un peu, il pourrait choisir de traverser le douzième arrondissement en patins à roulettes et de se faire élire, mais il n’en voit pas l’intérêt, il s’en fout vraiment et la conversation sur la concurrence l’ennuie. Elle l’ennuie visiblement. Visiblement, il aimerait mieux parler des filles, Moreno, des nanas, des greluches, des minettes… Depuis qu’il a rompu avec Delphine, déjà deux jours, qu’il n’a pas revu Miranda depuis la semaine dernière, il est en cale sèche, Moreno. Pauline est déjà maquée, Franck est son meilleur copain, il sait très bien qu’elle se tape Firmin, on ne va pas en rajouter.

Quant à moi, quant à moi, je ne sais pas, mais ça ne lui dit pas… On verra. Tout à l’heure il me ramènera, dans son coupé décapotable. Tout à l’heure, il me déposera chez moi, mais je ne suis plus une minette, plus tout à fait. Il préfère les minettes, Moreno, je le comprends.

La conversation s’étiole, parce qu’on n’a plus grand-chose à dire, ni sur la concurrence, ni sur le tennis.

Puis elle dérive…

Lisa dit d’une toute petite voix :

- Je suis allée à Madrid, la semaine dernière. Avec mon amie Nadia. Il y avait une expo sur le portrait. El espejo y la mascara, le miroir et le masque. C’était fascinant, parce qu’ils avaient fait venir des tableaux de toute l’Europe et des Etats-Unis, des Picasso, des Miro, d’accord, mais pas seulement… A Madrid, il y en a tellement, des Picasso, mais nous, on est tombées en arrêt devant Egon Schiele… Renversant. C’était bien mieux qu’à Paris, parce qu’il n’y avait pas beaucoup de monde et qu’on pouvait regarder les tableaux tant qu’on voulait… Autorretrato con farodillo chino, je n’en dors plus… Le blanc, tu crois que c’est du blanc, mais jamais je n’arriverai à composer le blanc de cette façon, à le malaxer pour de bon, jamais…

- C’est vrai que le blanc, ce n’est pas simple, lui répond soudainement l’épouse de Firmin.

- Comme le noir, d’ailleurs. Ce n’est pas pour frimer, ce n’est pas ça, mais quand tu regardes certains tableaux, tu sais que tu es très loin, très loin, que tu n’y arriveras jamais. Certains te touchent, tu ne sais pas pourquoi, et d’autres moins, c’est vrai, mais tu sais que tu n’y arriveras pas.

- Guernica, c’est noir et c’est blanc, c’est gris, ça te fait quelque chose ?

- Oh, Guernica, El Guernica, c’est tout de même très impressionnant. Je ne te dis pas que cela me touche picturalement, non, c’est autre chose. Sans doute la dimension historique, la guerre, les corps, les femmes en morceaux, l’impact des bombes, c’est tout de même très impressionnant, Guernica. Immense…

Puis on se regarde, toutes les quatre, parce qu’à ce moment-là, Franck s’étrangle avec son Château-Margaux. Il se penche un peu en avant, il file une grande claque dans le dos de son copain Moreno, qui s’étrangle à son tour :

- Tu vois, Moreno, tu vois... Quand je te disais, qu’il n’y pas que le cul et le fric, dans la vie…

Immense, non ?

- Franck, tu exagères, le reprend Pauline, je ne sais pas pourquoi tu affectes de te faire passer pour un plouc en permanence mais, quand même, tu as bien visité des trucs, vu des films ou lu des bouquins, dans ta vie, quand même…

Placid et Muzo, hoquette Franck, Bennet et Mortimer

- Non, SAS, s’exclame Moreno, soudain émoustillé, Mourir pour Zanzibar ou Magie noire à New-York, par exemple.

- Et comme film, Les Tontons flingueurs, ajoute Firmin, qui se prend au jeu.

- Non, là tu triches, Firmin, et on en a pour un moment, parce que tout le monde a toujours quelque chose à en dire, des Tontons flingueurs, et toujours les mêmes choses… C’est universel, ce film, à réconcilier tout le monde.

-Y connaît pas Raoul, surtout…

- Faut reconnaître que c’est tout de même une boisson d’homme, ce Château-Margaux, ho, ho, ho…

- Même que j’ai connu une Polonaise qui en buvait au petit déjeuner…

- Ça va, ça va, on vous croit sur parole, vos connaissez toutes les répliques par cœur. Qu’est-ce que tu lis, toi, Lisa, en ce moment ?

- Et bien, j’ai acheté le nouveau roman de Marine L. Je l’aime beaucoup, Marine, elle écrit merveilleusement bien, merveilleux. Ça coule comme du sable, c’est lisse, c’est harmonieux. Le seul inconvénient, je me faisais la réflexion l’autre jour, c’est qu’elle n’a rien à dire, Marine, rien. Pourtant, c’est lisse, c’est harmonieux, ça coule comme du sable...

- Peut-être qu’il faut lui laisser le temps de vieillir ?

- Oui, peut-être. Elle était prometteuse, pourtant, cette fille, et c’est dommage. J’ai vu qu’elle avait écrit un nouveau livre, alors je l’ai acheté, mais pas encore lu. Ça s’appelle L’enfant, pas l’enfant de Vallès, non, le sien.

- Sûrement qu’elle a eu un bébé, alors elle publie un truc sur l’enfant, normal.

Là-dessus, Franck émet un sifflement :

- Dis donc, vivement qu’elle s’achète une maison de campagne !

- Tu es bête !

- C’est comme Juliette V., tu vois. Je ne l’ai pas acheté, le livre de Juliette, tu penses bien, mais ma belle-sœur travaille dans la presse. Donc, elle en reçoit plein et elle me l’a prêté. J’avais hâte de le lire, à vrai dire, ce bouquin. Son père, la villa de Marrakech, sa mère… La femme de son père, si belle, tous les deux si beaux… Et cette mannequin, là, cette mauvaise fille, cette chanteuse qui lui pique son mari. Incroyable, non ?

- Hi, hi, je vois qui tu veux dire. Mais il est si beau, son père ! On le connaît bien, d’ailleurs, tu te souviens ? La prof de philo nous traînait à toutes ses conférences.

- Je veux, et quand il relevait la tête, à la fin de la conférence, je ne te raconte pas… Il se prenait la tête dans les deux mains, il rejetait ses cheveux en arrière, mon dieu qu’il était  beau… On était toutes amoureuses de lui, dans la classe. C’est bien simple, on était toutes amoureuses de lui.

Je me demande si Pauline parle sérieusement. Cela dit, je n’ai rien à dire, en ce qui me concerne, car je connaissais par cœur la préface ou l’avant-propos d’un de ses livres, dans le temps : Staline n’est pas mort à Berlin, ni au XXe congrès, il continue de hanter notre Histoire, ou à peu près.

- Qu’est-ce qu’il écrit bien, mais qu’est-ce qu’il écrit bien, c’est beau, ça a du souffle…

Là, Moreno n’en peut plus :

- Je jette l’éponge, ça me dépasse. On irait se servir un petit cognac au salon, Franck, ou alors un poker, tu serais d’accord Firmin ?

Ils se lèvent et ils nous laissent toutes les trois, Pauline, Lisa et moi. L’épouse de Firmin, qui n’a encore quasiment rien dit de la soirée, hésite un peu, puis se lève également, elle les suit.

- Tu joues au poker, Anne-Marie ? lui demande Pauline, tandis qu’elle passe la porte.

- Non mais, tant pis, je ferai le mort.

Mais le mort, c’est au bridge, pas au pok…

- Chut, laisse-là, chuchote Pauline. Si elle veut y aller, et si ça lui fait plaisir de surveiller Firmin, pourquoi pas. D’ailleurs, le portefeuille, c’est elle, alors, si elle veut veiller au grain…

Puis elle reprend, à voix beaucoup plus haute : - Alors, Lisa, tu l’as lu, le bouquin de Juliette ?

- Pas vraiment, je n’ai pas accroché, j’ai trouvé le propos ténu : quand elle est malheureuse, qu’elle déménage dans le 7e, ça ne me fait rien… Quand elle reste toute seule devant la cheminée, sans manger, quand elle n’a même plus envie de revoir la maison de Marrakech, ça ne me fait rien non plus, je ne sais pas pourquoi. Et quand elle rencontre Paolo, pareil, ça ne me fait rien. C’est triste à dire, mais je m’en fous un peu de Paolo. Et, pareil, quand elle attend un bébé, je m’en fous un peu, de ce bébé…

On la regarde, on attend la suite…

- La seule chose, c’est que l’autre grande perche, là, celle à la guitare, je ne peux pas la blairer non plus, on se demande pourquoi. Elle l’appelle Terminator, dans le livre, ça m’a fait un bien !

- Oui, alors là, d’accord, mais c’est maigre, quand même, question littérature…

- Tu as raison mais ça fait du bien et, je vais te dire, après tout, pourquoi pas. Ce livre, il m’avait tellement ennuyée que je l’avais jeté dans le hall, en attendant de le rendre à Béatrice. Avec celui de ce John, qui en vend des millions d’exemplaires, et que j’avais acheté aussi.

- Le vendeur de livres ?

- Oui, le vendeur de livres.

- Pourquoi tu l’avais acheté, alors ?

- Et bien, parce que je ne savais pas. Je n’avais jamais rien lu de lui et je ne savais pas, mais, l’autre jour, à la librairie, une dame s’est tellement extasiée, toutes mes amies l’ont lu, on me dit que c’est excellent, enchanteur, un grand écrivain, patin couffin, que j’ai voulu vérifier, pour ne pas mourir idiote.

- Et alors ?

- Je n’ai pas dépassé la page vingt-cinq. C’est l’histoire d’une fille qui est invisible. Non, elle est morte. Elle est morte, mais elle devient invisible. Enfin, je ne sais plus… J’ai craqué au moment où il explique : « John jeta un pull en cashmere sur ses épaules et sortit. » Un peu plus tôt, il avait chaussé une paire de baskets de toile beige, et il était sorti aussi. Il n’est pas exclu que quelques pages plus loin, il se soit vêtu d’un lambswool crème avant d’aller promener le chien mais je ne le saurai jamais. Comme je n’avais pas le courage d’attendre sa prochaine sortie pour savoir s’il enfilerait un blouson, ni de quelle couleur, j’ai laissé tomber.

- Donc, tu mets Juliette dans le même paquet que John ?

- Non, pas du tout, Juliette c’est ennuyeux et relativement bien écrit mais elle en vend peu, tandis que John, c’est ennuyeux aussi, très mal écrit à mon avis, mais tout le monde se les arrache, ses bouquins. Il faudrait qu’il me donne la recette. Je peux écrire à peu près n’importe quoi mais je n’ai pas d’imagination, moi, c’est ça qui est con.

- Remarque, Proust aussi, il disait ça, qu’il n’avait pas d’imagination.

- Proust, déjà, il avait de la chance de ne pas être obligé de bosser et, à mon avis, s’il publiait aujourd’hui À la recherche, il pourrait chercher longtemps, parce que je ne vois pas bien qui trouverait encore le temps de le lire, s’il était inconnu et même pas passé à la télé, et même parmi ceux qui comprennent encore les imparfaits du subjonctif et les futurs antérieurs… Cela dit, au sujet de Juliette, le plus drôle de l’histoire est que Rose, la baby-sitter de mes enfants, m’a emprunté le livre.  Elle fait aussi un peu le ménage, Rose, parce que ce n’est pas avec ce que je la paye mais, heureusement, elle a trouvé un truc à la cantine de l’école. Elle a ramé, cette fille, elle vient d’Amérique latine et, l’ennui, c’est qu’elle n’est pas encore naturalisée et qu’elle n’a pas droit aux stages. La carte de séjour ça ne suffit pas, pour les stages. Et quand tu habites le 9-3, pour la carte de séjour, faut se lever de bonne heure. J’ai encore vu un reportage l’autre jour, la préfecture est débordée…

- Oui, je l’ai vu aussi ! Entre parenthèses, le reportage se terminait par un couplet sur les « méandres de l’administration », elle a bon dos, l’administration, comme si c’était la faute des fonctionnaires…

- Laisse tomber, Louise. Et alors, Rose et le livre ?

- Je sais que sa mère a divorcé, là-bas, et qu’elle a élevé seule ses trois enfants, en France. Je sais aussi que quand elle y retourne, en Équateur, elle a l’impression d’être riche. Ce sont les enfants qui me l’ont dit, ou plutôt que sa famille a l’impression qu’elle est riche. Elle, elle sait bien. Elle est rudement intelligente, Rose, c’est incroyable le nombre de livres qu’elle lit. En français, en plus. J’espère bien qu’elle va bien s’en sortir... 

Bon, mais j’étais quand même étonnée qu’elle me demande le livre : « Il vous intéresse Rose ? Vous voulez le prendre ? C’est ma belle-sœur qui me l’a prêté mais, pas de problème, vous me le rendrez la prochaine fois. Ça vous intéresse ? » Et elle me répond : « Si, oui. Je sais, je sais qui c’est. En ai entendou parler... »

Ah bon ?

Et voilà que j’ai fourgué le livre de Juliette à Rose. Me demandais bien ce qu’elle allait penser de la villa de Marrakech ou des heures passées à se lamenter dans le 7e, ou du bébé avec Paolo… Je n’y pense plus mais la semaine d’après, je retrouve le livre, bien rangé dans la bibliothèque. « Vous l’avez lu, Rose, ça vous a plu ? », et là, elle me dit :

- Ah oui, madame, a qué si, vraiment… Vraiment. 

- Ah bon, ah bon, vraiment, ça vous a plu, et qu’est-ce que vous en avez pensé ?

- Oh la pôvre, oh la pôvre, mais alors, la pôvre…

- La pauvre ?

- Ah oui, la pôvre, elle est si malheureuse…

-…

- On voudrait l’aider, elle est si malheureuse… Elle se plaint tout le temps, quand même, mais elle est si malheureuse… 

 

Alors, tu vois, on n’est jamais certain de quoi intéresse qui.

 

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Prochain épisode : Moreno

A paraître samedi 21 avril

 

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