Gare du Nord (3)

Le volet.

Le volet

Tentative de restitution d'un retable baroque.¹

 

 

Stabat, un volet.

Attaché au mur par chacun de ces deux a, de chaque côté de la fenêtre, à peu près perpendiculaire au mur.

Ça bat ou plutôt stabat un volet. Stabat et ça crie. Stabat et ça a crié.

Stabat et ça grince et ça a crié un volet.

[…]

Et on peut le gifler…

 

Francis Ponge, Pièces

 

 

garedun
La voyante du carrefour Vaugirard-Convention voit trois gares dans ma vie. Trois gares, pas une de plus : la gare de Lyon, la gare du Nord et la gare de l’Est, comme dans un Monopoly cassé où il manque la dernière. Je suis fascinée par la caravane de la voyante, que j’ai toujours vue là, au carrefour Vaugirard-Convention. Elle est un peu affaissée, rongée de rouille, mais sa décrépitude a des airs de fête foraine et sa vieille carcasse semble régner sur tout l’arsenal hétéroclite qui encombre le lieu : l’appareil du vendeur de marrons chauds, la pile de planches des travaux publics, une rangée de pavés, et même un marteau-piqueur… Il fait déjà bien sombre, dans le froid de décembre, et la caravane est éclairée. D’un réverbère, d’un arbre de Noël, du fil coloré qui divise la place et tombe dans le soir, elle est éclairée. Autour, l’espace un peu incertain des villes animées, le bruit de la circulation, la foule qui se presse aux passages piétons.

C’est le logis de la voyante, c’est son antre et je suis entrée. Est-ce qu’elle s’appelle Madame Irma ?

Elle trône au milieu des coussins de velours, brune et bien replète, fardée. Elle prend la pose du Bouddha fatigué, toute ruisselante de ses bijoux en toc et boudinée de sa robe de soie. Électrique, bleue de soie noire, étrange. Quand elle parle, j’entends qu’elle roule un peu les r, comme un vieux maquignon de pacotille.Elle me fait tout le cinéma de la voyante et j’apprécie. Sa main grassouillette dispose un peu les cartes alignées sur la table, la table en formica de la caravane de mon rêve. Sa main grassouillette veut prendre la mienne et je la lui laisse.

- Approche, ma fille, approche un peu.

Ce qu’on se dit je ne vous le dirai pas. La voyante sort la dame de pique, elle me regarde, elle me fixe, elle voit la gare de Lyon, le quai de la gare de Lyon…

...

Le jour de la gare de Lyon, c’est un après-midi de juin. Emma Rougegorge a presque vingt ans (ça, évidemment, personne ne lui dira que c’est le plus bel âge de la vie) et elle est seule, assise en tailleur à même le quai. Elle n’a plus beaucoup d’argent, les parents ne lui ont donné que ce qu’il fallait. Elle n’est même plus tellement propre, un peu déchirée, elle baisse la tête. Elle a échoué dans cette gare bien avant l’heure. Bien avant l’heure, échoué dans cette gare, échouée sur le quai.

C’est comme une crucifixion banale, de celles qui n’ouvrent pas les portes du Paradis, c’est le jour où j'ai raté Normale Sup, ou alors Louise ou Pauline, je ne sais plus. Première sur la liste supplémentaire. Et même s’il y a pire, c’est certain, je peux donner des exemples, la guerre, la famine, le sida (ou même l’élection de Donald Trump, pourquoi pas), il faudra vieillir encore beaucoup, vivre encore une ou deux vies, avant que d’en avoir fini avec cette journée-là. Ce n’est pas seulement une question d’échec, c’est autre chose. C’est un avenir qui part, c’est un possible qui s’en va, un possible de tous les possibles.

Comme tous les possibles qui s’en vont à vingt ans. 

La liste supplémentaire n’est d’aucune consolation. L’anxiété, au contraire, le scrupule, parce qu’Emma ne peut tout de même pas souhaiter qu’il arrive quelque chose à quelqu’un pendant les vacances… Non, je ne peux pas... Un précipice, une falaise, un accident : Agnès accroche un peu sa robe, Thomas se penche un peu de trop, ses baskets de toile viennent riper sur le rocher luisant, et puis voilà, ce n’est plus lui, ce n’est plus elle, c’est moi. Non, je ne suis pas comme ça…

Faisons le compte des responsabilités, la faute à qui ? La faute à qui puisqu’il faut bien désigner un responsable ? Et bien, la faute à Francis Ponge, voilà. Voilà, c’est de sa faute à lui, c’est la faute du volet, du sapate, mais moi je n’y suis pour rien.

Je ne sais pas si vous connaissez Francis Ponge, mais c’est rudement costaud, Francis Ponge. La critique de la raison pure, à côté, c’est de la petite bière. Enfin, presque. Dans Pièces, il y a soixante-trois poèmes, soixante-trois poèmes bien hermétiques, avec des noms limpides : La cruche, Les olives, La pomme de terre, et même L’eau des larmes. Aucun n’est aussi abscons que Le volet.

La preuve est que mademoiselle Collard a dit, texto :

- Je plains celui ou celle qui tombera sur le volet car je n’y comprends rien.

C’est bien la preuve. Et encore, je dis le volet mais le titre exact, c’est « Le volet, suivi de sa scholie ». L’un d’entre vous sait-il ce qu’est une scholie ?

Levez le doigt.

Moi je ne l’ignorais pas, tu penses. J’ai bien vu les cinq lignes dans la dernière strophe (juste avant la scholie). J’ai bien vu que ces cinq lignes en lettres capitales figuraient la représentation même d’un volet. Parfaitement. La représentation physique, matérielle, d’un volet. Un volet strié de longues ouvertures par lesquelles passe la lumière du jour, comme au petit matin, quand tu somnoles et que tu n’as pas le courage de te lever. Certes, mais que manquait-il à ces cinq lignes ? Que manquait-il ?  Ce n’est pas faute d’avoir cherché (moi) ou d’avoir essayé de me le faire dire (eux), sauf que je ne l’ai jamais dit et qu’ils ne me l’ont pas soufflé. Il manquait la ponctuation, voilà. La ponctuation. À quoi ça tient, la vie. Il manquait la ponctuation sur un volet.

Au fait, la ponctuation, ça vous fait penser à qui ?

À qui ? À personne ? À vrai dire, je vois bien que vous ne suivez pas, parce que ça devrait vous faire penser à Breton. André Breton.

 

REMARQUE VOUS AVEZ RAISON VOUS AVEZ SUREMENT RAISON

MOI NON PLUS JE N'Y AI PAS PENSE RENE

QU'IL N'Y AVAIT PAS DE PONCTUATION SUR LE VOLET BRETON

 

Quand on y réfléchit, Ponge ne peut tout de même pas être platement comparé à un surréaliste… Donc, Breton, André Breton, je ne pouvais pas y penser, je ne pouvais tout simplement pas. Je ne pouvais pas non plus leur dire qu’il s’agissait d’un sapate (un sapate c’est quelque chose de plus précieux enfermé dans quelque chose de moins précieux), parce qu’avec Pauline, la veille, on avait les comptés ou cru les compter. La cruche, Les olives, Ebauche d’un poisson. 

Et bien non, raté. Il fallait peut-être compter à rebours mais un, deux, trois, si c’est bien, un, deux, trois, ça se termine par le volet.

Parce que Le volet est un sapate, et toc, parfaitement.

Et je ne saurai jamais ce qu’il y a de plus précieux dedans.

 

À quoi ça tient, la vie, à un volet, un sapate, un accident de l'histoire. Et mademoiselle Collard avait raison : la terre n’est pas bleue comme une orange et je détesterai toujours, ensemble Francis Ponge et les surréalistes. Je ne vivrai jamais la vie des filles riches et des lecteurs délicats, on ne me bombardera jamais à la tête d’une entreprise publique, on ne me demandera jamais d’écrire des discours mémoriels pour le Président du Sénat, je ne rencontrerai jamais le futur Sartre ou le futur Gallimard, j’ai raté, j’ai tout raté, et c’est à cause de ce foutu volet et de ce damné sapate. Maintenant, il va falloir aller faire ce qu'ils disaient, de l’histoire avec de la géographie.

 

 (1) Sous-titre emprunté à Claude Simon, Le Vent

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