Et si Elle venait pour qu'on en parle...

L'histoire d''une fille qui ronchonne dans sa cuisine et qui se prend pour Marguerite Duras ou qui aimerait se prendre pour Marguerite Duras. Une certaine déprime de la classe moyenne, aussi, entendue comme celle qui prend tous les jours le métro et qui a des problèmes de plomberie.

 Son nom de Venise dans Calcutta désert

Son nom d'avant dans un métro bondé

Que faire ?

 

Et si Elle venait...

 

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Le petit me demande « C’est quoi un travesti ? » On regarde les variétés à la télévision, le concours de l’Eurovision, et le commentateur commente. Le moment le plus réussi, c’est quand l’autre commentateur lui dit que la chaîne de télé a mis tous les moyens pour la réussite de la soirée, tous les moyens, vraiment, et que le premier lui répond : « Oui, ils ont mis toi et moi ». À part ce moment là, ce n’est pas très drôle, ni très bon musicalement parlant, loin s’en faut. Ni renversant. On regarde, parce que le groupe français (qui terminera péniblement pénultième ou à peu près) plaît bien à mes enfants. Ce n’est pas très engagé non plus, ni sulfureux, ni rien. À part ce chanteur ukrainien…

- Un travesti c’est un homme qui se trav… qui se déguise en femme, euh, non, qui se comporte en femme, euh, d’ailleurs il a le droit…

Au fait, est-ce qu’il a bien le droit ? Est-ce qu’elle a disparu cette foutue loi qui interdit de se travestir, sauf pour Carnaval? Je n’en sais rien, passons. Il fait ce qu’il veut cet Ukrainien, c’est ça l’idée.

- Bon, travestir, ça ne veut pas dire exactement se déguiser, ça peut être abstrait, aussi, travestir. Par exemple quand on dit qu’on travestit la réalité, ça veut dire qu’on ne la regarde pas en face.

Les enfants vous posent de ces questions. Travestir, travestir, et moi, qu’est-ce que je travestis ? Rien. Ou plutôt si, tout, comme tout le monde, mais rien de ce que je travestis ne fait de moi une star, c’est un fait. Si on regarde les choses en face, bien en face, ce n’est pas de ma faute.

Non, ce n’est pas de ma faute : je ne suis pas née sur les bords du Mékong et je ne suis jamais allée à Saïgon.

Si j’étais née sur les bords du Mékong, ou partie toute petite en Cochinchine, si j’avais vu Saïgon, arpenté les longues avenues de Vinhlong et rêvé des jeunes filles en fleur à l’ombre des villas de l’ancien Cambodge, si j’avais cheminé, légère, le long des rizières miroitantes, tout aurait changé. Si j’avais traversé les villages des poivrières, couru les marécages et les bras du Mékong, j’aurais un amant chinois et je construirais l’histoire de ma vie. Si j’avais cheminé là-bas le long des rizières miroitantes, je saurais les mots. Dans la limousine noire où tu me parlerais, je saurais les mots, je saurais tous les mots.

L’histoire de l’amant chinois commencerait dans la torpeur d’un été qui ne se passerait pas à Saint-Robert-des-Bois, où il fait toujours trop chaud quand il ne fait pas gris, pas plus qu’à Palavas, non plus, à se cogner le parasol sur une plage bondée. Ni à la Roche-sur-Yon, à se baisser, à ramasser des moules impropres à la consommation parce qu’il faut bien distraire les enfants. Demain, on visitera l’aquarium du Croizic, c’est promis, et ce soir c’est pizza. Sur le vieux film 8mm de mon enfance, on ne me verrait plus sautiller sans cesse, radieuse et les joues rouges, engoncée dans mon pull marin. Je n’aurais plus de jupe plissée façon sixties, ni deux couettes qui tressautent, ni de pull marin. J’avancerais légère, vêtue de la robe diaphane, couronnée du chapeau couleur bois de rose. Du chapeau bois de rose de l’homme qui me l’aurait donné, de mon amant chinois. Je n’aurais pas épousé Denis la première fois, et encore moins Jean-Pierre la seconde. Je raconterais l’amant chinois et j’aurais du talent. J’aurais tellement de talent que j’aurais même le droit d’être chiante. Par exemple, je reviendrais de Lépanges-sur-Vologne et je déjeunerais avec François Mitterrand. Puis, comme je serais encore vivante, je finirais par prendre le thé avec Nicolas Sarkozy. C’est comme ça, et ainsi va la vie.

Ou encore, je ferais la cuisine dans ma cuisine et la journaliste de Elle viendrait pour qu’on en parle. De ma cuisine, de ce que je mets dedans, de comment je presse l’ail et de comment je tiens la louche, penchée sur la casserole en fonte. Je lui dirais que cette casserole, je la tiens de ma grand-mère, qui vivait à Saint-Robert-des-Bois, et ça intéresserait tout le monde. Absolument tout le monde.

Alors que là, dans ma casserole en fonte, toute seule dans ma cuisine, je commence à en avoir marre. C’est vrai, ça, je fais la cuisine pour tout le monde, tous les jours, tous les week-ends, je mitonne du navarin et du bœuf mironton, même des trucs assez réussis parfois, et tout le monde s’en fout, même Jean-Pierre.

A bien y réfléchir, d'ailleurs, c’est même Jean-Pierre qui s’en fout le plus.

Pourtant, j’aurais des choses à dire, si la journaliste de Elle venait. Je lui parlerais de ma chef de service (Josée L, sublime, forcément sublime), de mes trajets en métro, de la dalle et du minéral, de Paris qui m’angoisse et de mon nom d’avant. J’aurais même des choses à dire sur Mai 68, que je n’ai pas vécu parce que je n’avais que six ans. Je lui dirai aussi que je préférerais travailler moins. Pour tout dire, si je pouvais travailler moins et gagner plus, ça m’arrangerait.

Du temps a passé, on a bien vieilli. Enrico Macias et tout Mireille Mathieu, on ne va pas y revenir. La tente Maréchal et la remorque Erka, les parents en maillot qui dansent sur Luis Mariano, on ne va pas y revenir non plus. Et je n’entrerai pas dans un cabinet, ni de droite, ni de gauche, car je suis très éloignée de la politique. Très éloignée.

Très éloignée peut-être pas de la politique d’avant, peut-être pas de quand il y avait des barricades, peut-être pas de la politique de quand il y avait des idées, mais en tout cas de la politique d’aujourd’hui, de celle qui demande, de celle qui réclame.

Je suis malade, qu’allez-vous faire pour les malades ?

Mes parents sont vieux, qu’allez-vous faire pour les vieux ?

Je divorce (du moins pas encore mais ça ne saurait tarder) qu’allez-vous faire pour les divorcées ?

Et moi aussi, je vieillis, qu’allez-vous faire pour les gens qui vieillissent, à part le Viagra, qui ne me concerne pas. Et remboursé par la Sécu, encore, le Viagra, pas comme les pilules nouvelle génération, je vous demande un peu… Cette politique là, il ne faut pas trop s’étonner qu’elle vous empile des catalogues disparates de mesures à peine cohérentes et de recettes qui ne marchent pas. C’est une politique de solutions. La réponse tout de suite mais la question, je ne sais plus, j’ai oublié la question. Et j’ai mis trop de sel dans le potage, il va être trop salé, encore une fois, et tout le monde va râler…

De toutes les façons, je suis très éloignée de la politique. Je prends le métro tous les matins et personne ne fera jamais rien pour les gens qui prennent le métro. Il suffit d’avoir été bloquée un jour à Châtelet les Halles, les mains entravées par le sac de la voisine, les pieds écrasés par un type forcément très pesant, d’avoir pensé, toutes ces fois là, à la signification du mot wagon (mirador, barbelés), pour savoir que personne ne fera jamais rien pour les gens qui prennent le métro. Et sûrement pas la politique. Parce que faire de la politique, si j’en juge par ce que je vois à la télé, c’est le début de la liberté : c’est au moins commencer par ne plus prendre le métro.

Pas sur une base régulière en tout cas, pour visiter, je ne dis pas.

D’ailleurs, ce n’est tout de même pas parce qu’on prend le métro tous les matins qu’on est moyen, je vous rassure. On n’est jamais moyen. On n’est jamais à l’exacte confluence de tous les déciles, on n’est jamais à la médiane, ni à la moyenne. On n’est jamais Monsieur Tout le monde, pas plus que Der Deutsche Michel. Comme pour les impôts. On en paye toujours plus que les tous les autres, c’est clair, c’est même très clair que c’est nous, exactement nous, qui en payons le plus, pas les autres.

On n’est donc jamais moyen, sauf quand on est vraiment dans la merde. Là, quand on est dans la merde, on ne dit plus qu’on est moyen, on dit qu’on est descendu, qu’on a raté une marche, qu’on est tombé de l’échelle ou de l’escabeau. Autrefois, on disait aussi que l’ascenseur social est en panne, mais comme il n’y a plus d’ascenseur ou qu’il est toujours en panne, on n’en parle même plus. Ce qui fait que c’est sans doute ça, la caractéristique la plus commune de la classe moyenne : l’obsession de ne pas descendre, de ne pas rater une marche. C’est une constante, comme pour les filles et les garçons, exactement comme pour les filles et les garçons…

Quand on interroge une cohorte de filles et de garçons, que répondent (depuis toujours) les garçons et que répondent (encore) les filles? Les garçons répondent qu’ils ont peur de ne pas être forts, les filles qu’elles ont peur de ne pas être heureuses. C’est vrai, c’est très juste, d’ailleurs je l’ai lu dans le Télérama de la semaine dernière. Et c’est bien ça, qui fait la différence, c’est bien ça. Beaucoup plus, à mon avis, que cette fumeuse histoire de l’orgasme clitoridien (qui ressemble) et de l’orgasme vaginal (qui ne ressemble pas).

Parce qu’il ne faut pas croire, j’ai lu le rapport Hite, aussi, quand j’étais petite. Le vrai, en cachette, celui que j’avais rapporté de la Librairie des femmes, bien planqué sous une pile de feuilles de copie doubles…

Ça non plus, ça n’existe plus, la librairie des femmes… Ni la prostituée Ulla donnant des conférences de presse au cœur du quartier chaud, ni les coups de gueule de Gisèle Halimi au journal de vingt heures... Pendant qu’on en parle, je me demande bien pourquoi elles ont tant milité, d’ailleurs, nos aînées. Pour que toutes ces greluches se fassent regonfler les lèvres, peut-être ? A grand renfort de collagène ? Même la fille de Myriam lui a dit ça, l’autre jour : Et si je me faisais regonfler les lèvres, tu en penses quoi, maman ? Quinze ans, elles ont quinze ans et voilà mon rêve, le collagène. J’hallucine, non mais j’hallucine…

Bon, mais ça me fait quand même penser qu’en ce moment… En ce moment…

Je ne sais pas trop ce qu’il a dans la tête, Jean-Pierre, en ce moment, mais franchement…

Ou alors…

C'est vrai qu’il commence à en avoir l’âge, Jean-Pierre, de s’en trouver une autre. Une plus jeune, c’est bien connu… Une qui l’admirerait… Une qui le rendrait fort. N’importe laquelle de ces greluches, moulée dans son jean taille basse qui lui fait des grosses fesses, et qui lui ferait du gringue et qui lui dirait qu’il est fort, que c’est lui le plus grand… Qui lui dirait même que jamais, oh grand jamais, dans toute l’histoire de la boîte, depuis les débuts du commencement de la direction informatique, personne n’avait vu une présentation Power-Point aussi réussie de la migration de Word vers Open office. Personne. C’est toi le plus fort, Jean-Pierre, avec ton Power-Point. Le plus fort, le plus grand, le plus beau. En un mot, le meilleur…

Remarque, ça m’étonnerait.

Déjà qu’il n’est pas causant et qu’il passe toutes ses soirées sur Internet, je ne vois pas bien quand il aurait le temps d’aller reluquer les fesses des autres, Jean-Pierre…

D’ailleurs, s’il s’en est trouvé une autre, tant mieux, je le lui laisse.

Je-le-lui-laisse, à l’autre, à ses grosses fesses.

Bon débarras.

Je lui fais un joli paquet cadeau avec toutes ses vieilles chaussettes sales, avec toutes ses avanies, toutes ses petites misères d’hypocondriaque, et basta, roulez jeunesse…

Non mais.

Alors, pour autant, que faire ? Que faire ? Par où commencer, comme l’écrivait déjà Lénine en 1904 ou un peu avant… Je n’ai pas vérifié la date, je ne vous le cache pas, mais depuis que les références historiques se galvaudent, depuis que Jaurès, le pauvre, a retourné sa veste, depuis que le culte de l’argent roi est entré par surprise dans l’héritage de Soixante-huit, je suis beaucoup moins regardante sur les citations.

Que faire ?

 

Là, je ne vais pas vous répondre, parce que, tout d’un coup, l’eau de la machine à laver vient d’envahir la cuisine...

Tout d’un coup, sans prévenir, elle a ruisselé le long du mur, elle s’est infiltrée sous l’évier, elle dessine de petites rigoles sur les dalles et j’ai les pieds dans l’eau. Ça miroite, ça scintille, c’est tout mouillé...

On n’est pourtant pas sur les bords du Mékong, loin s’en faut...

Elle ne chemine pas, légère, loin s’en faut.

Ou alors, les pieds dans la rizière, les orteils bien englués ! Ou même le cul par terre, hein, pourquoi pas, parce que ça glisse, cette saloperie, c’est tout savonneux...

La vérité, c’est que j’en ai au moins pour une demi-heure à éponger. Sans compter que le parquet du couloir va être foutu, c’est sûr, que je vais devoir appeler le plombier et que ça va me coûter un max d’euros.À tous les coups c’est encore une putain de cochonnerie dans le tuyau. Que faire ? Qu’est-ce que je vais faire, mais qu’est-ce que je peux bien faire ?

...

Et où il est, Jean-Pierre ?

 

- Jean-Pierre ! Tu pourrais venir voir dans la cuisine ? Il y a de la flotte partout…

 

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