Le Visiteur (3)

Je me lève dans une drôle de brume...

Le Visiteur (3)

 

Je me lève dans une drôle de brume, je traverse le couloir, mais je sais bien où je l’ai rangée, cette lettre… Avec les vestiges, les mille et une versions de l’écriture de La gare, une version de la lettre de Musset ou de Chopin à George Sand, celle qui dit « Quand voulez vous que je couche avec vous ? » à condition de souligner tous les premiers mots du poème, ce que j’avais fait, bien sûr, à l’époque, d’une écriture bien appliquée, violette, le tout caché dans le Lagarde et Michard. Tout de même, quand on y songe... Elle répond : Cette nuit.

"Nuit peut-être à  l’honneur"... Dans une autre version, elle répond "Nuit à ma renommée et répugne à mon âme", mais ce n’est pas cohérent. Peu importe, cela dit. Elle en avait de la veine, cette George, qu’on puisse hésiter entre Chopin et Musset. Et je ne vois pas bien qui, aujourd’hui, pourrait encore envoyer une lettre pareille. La seule fois où un gars est venu s’effondrer dans mon bureau pour me dire qu’il était follement amoureux de moi, c’était le plus moche de toute la boîte, le plus vieux, le plus cuistre et le plus prétentieux. Pour te donner un exemple, il envoyait des avis de réunion en grec, pour faire chic, mais il ne connaissait même pas la différence entre les sigmas du milieu et les sigmas de la fin des mots, cet imbécile. Alors, le coup du poème, il se serait planté, c’est sûr. En plus, le texte grec disait en substance « Nous sommes bien peu de chose, en ce bas monde », pas mieux que ça. Je l’ai fait traduire par un copain… Et aucun rapport avec la réunion, cela va de soi. Bon, cela dit, c’est vrai que je digresse beaucoup mais tout de même, je n’aurais couché avec lui pour rien au monde, et pas que pour l’honneur. Ah, la voilà ! Au-dessus de la pile des vestiges, la lettre de la maison d’édition…

Je retourne dans la cuisine où Myriam est assise. Restée, plutôt. Elle est à califourchon sur le tabouret, elle a trouvé un vieux fond de Jack Daniels, se sert un dernier verre et a carrément taxé mon paquet de clopes. À croire qu’elle en fume trois à la fois. Remarque, ça nous changera, d’habitude, elle arrête quand je recommence et elle recommence quand j’arrête.

- Tu veux la lire, la voilà, la lettre : « Madame, votre roman est peu passionnant et il est difficile pour le lecteur de s’imprégner de votre univers. Les réflexions de votre héroïne sur son mari, Jean-Pierre, sur la politique, sur la dépression, n’apportent pas grand-chose. La trame narrative est insuffisante, donc le lecteur n’est pas encouragé à entrer dans votre jeu fictionnel et son esprit s’égare ». Signé : Catherine Martin.
- Catherine Martin ??
- Oui, alors ça, c’est le plus drôle, tu vois. Comme je ne voulais pas l’envoyer sous mon vrai nom, le roman, j’avais choisi un pseudonyme : Catherine Martin. Et c’est justement Catherine Martin qui me répond, c’est fou, non ?
- C’est surtout assez plouc, Catherine Martin, comme pseudonyme, tu ne crois pas ?
- Non. Je ne vois pas pourquoi, d’abord. D’autant plus que je me suis réellement appelée Catherine Martin, à un moment donné de ma vie. Quand j’avais épousé Denis. Il s’appelait Denis Martin, Denis. Alors moi, forcément, Catherine Martin. J’avais mis ça parce c’était « mon nom d’avant ». Comme dans les films et les romans de Marguerite, tu comprends : son nom d’avant dans Calcutta désert, sauf que moi, c’était dans le RER...
- Pff… Et tu crois vraiment que quelqu’un a compris ça ?
- Oui, tout à fait. Mon copain René, tu sais, l’agrégé de lettres, je t’ai déjà parlé de lui. Il a dit, comme ça : il faut tout de même lire bien mal pour ne pas comprendre que la dépression est, dès le premier chapitre, un prétexte ontologique pour regarder le monde en face, loin de la sublimation à laquelle procède la grande Marguerite… Toi, tu refuses de sublimer la maison de ta grand-mère et la piscine municipale où tu as rencontré le fils du garagiste.
- Dis donc, ça sonne bien, mais s’il a dit ça, c’est parce qu’il te connaît.
- Boh…
- Ou alors, parce qu’il est agrégé de lettres ?
- Bah…
- Ou tout simplement parce qu’il est déprimé, ton copain ?
- Tu crois ? Tu as sans doute raison. René est assez familier de la déprime. En tout cas, je les imagine, dans la maison d’édition. Pas déprimés, pliés en deux, les mecs : « – Catherine, eh, Catherine, celui-là il est pour toi, c’est toi qui t’y colles ! – Moi, et pourquoi moi ? – Ah, ah, c’est ça le plus fort, tu vas rire ! Encore une hystérique qui nous fait part de ses états d’âme et, pour une fois, l’hystérique, ce n’est pas Yolande Folamour, mais tu ne devineras jamais… Elle s’appelle Catherine Martin, tu imagines ça ? – Ouais, mais c’est dégueulasse, d’abord,  statistiquement, elle a beaucoup plus de chance de tomber sur moi que sur les autres... – T’inquiète, ma poule, tu lui torches la lettre type et ne te plains pas, t’es payée à l’heure... » Tu vois, c’est ça qui a dû se passer. Et l’autre …
- Oublie ! Méprise ! Tu ne vas tout de même pas te miner pour cette Catherine Martin.
- Peut-être, mais finalement, elle n’a pas complètement tort, cette fille. Ça manque de trame fictionnelle et même de suspense.
- Ah bon, c’était policier, ton truc ?
- Non, pas du tout, mais il n’y a pas que dans le policier qu’il faut du suspense. Il faut bien qu’on attende quelque chose, qu’on attende de savoir ce qui va se passer.
- Tu crois ? Pas toujours. Parfois, il ne se passe rien. Comme dans certains films, par exemple. Moi, j’aime bien, les films où il ne se passe rien. Tu passes du temps avec les gens, il ne se passe rien, tu es bien… À la fin, tu as envie que ça continue. À l’époque, quand on était allé voir Le Rayon vert, d’Eric Rohmer, moi j’avais bien aimé. Bon, en sortant, Fernand avait dit que ça manquait de cow-boys et d’indiens, mais moi, j’avais bien aimé. Dans le genre, il y avait aussi L'année dernière à Marienbad, et j'aimais bien aussi.
- C’est vrai, mais c’est parce que tu t’attaches aux personnages. Ils ont quand même un peu de chair. Tu les situes. Moi, dans mon roman, il n’y avait rien de tout ça. C’est ce qu’elle a dit, la fille, qu’elle ne me situait pas. Elle a même cru que c’était un roman sur Jean-Pierre et la dépression, alors que pas du tout. Elle n’a même pas lu, elle a juste survolé  la table des matières.
- Et la politique, alors, c’était quoi ? Elle dit que tu parles de politique et de dépression.
- C’était que je parlais de Sarkozy, tout le temps, surtout quand j’étais fâchée, et aussi de Nicolas, moins souvent, quand j’étais un peu moins fâchée…
- Pas très original.
- Maintenant, peut-être pas, mais pas à l’époque, si. À l’époque, c’était en 2007. Et en 2007, quand j’ai envoyé  le bouquin, France Info nous bassinait tous les matins de tous les jours avec la demi douzaine de syllabes de son nom, presque sur l’air des lampions : Nicolas est passé par ici, Sarkozy repassera par là, et c’est Carla qui lui a répondu... Ce n’était pas très tendance, à l'époque, d’être fâchée avec lui, ils ont oublié, tous… J’étais même très fière, parce que j’avais aussi l’autre grande perche dans le collimateur, avec sa guitare...  Et elle aussi, c’était avant... Le texte datait de quand il était encore avec Cécilia, tu comprends. Personne ne savait, même pas lui.  Un peu comme si j’avais écrit l’année dernière... une nouvelle sur Glucksmann et une autre sur Salamé. Alors, tu vois, c’était comme une forme de prescience…
- Une prescience politique ou une prescience people ?
- Un peu les deux, tu sais bien que je mélange. Entre parenthèses, il n'y a pas que moi et, entre-nous, c'est même un festival... Je me demande... Il faudrait relire les travaux sur l'endogamie de classe sociale. Figure-toi que, l'autre jour, j'ai lu un truc qui disait...
- Non, reste avec moi, on lira ça plus tard. Tu vas faire quoi, maintenant ?
- Et bien, reconstituer une trame narrative, je ne vois que ça. Trouver un jeu fictionnel, comme elle le dit. D'ailleurs, depuis que j'écris sur Médiapart, ça va beaucoup mieux.
- Vraiment ?
- Vraiment, je crois même que mes mill... enfin mili, enfin, non, que mes nombreux followers vont m’aider. Ils m’ont déjà donné plein d’idées.

- Tss... On n'est pas sorti de l'auberge, alors.

- Non, mais si j’étais toi, je ne sortirais pas non plus et je resterais dormir ici. Il y a des brosses à dent neuves dans la salle-de-bain, des serviettes dans le placard, installe-toi et fait comme chez toi. J'en ai pour deux minutes, juste quelques sms à passer, et je te déplie le canapé.

 

(Peut-être à suivre)

L'évolution-du-taux-dendogamie-de-classe-sociale-en-france

 

 

 

 

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