La mémoire de l'O (4)

Il n'était donc pas très étonnant qu'elle se fût retrouvée là...

Il n’était donc pas très étonnant qu’O se fût retrouvée là, avec ceux qui deviendraient plus tard les futurs copains de l’ex-futur président, ou tout au moins des gars du même tonneau. Certainement pas Dodo la Saumure ou les péquenots de Lille, mais bien toutes les sommités dotées d’une grande puissance (intellectuelle) à qui il ferait visiter le FMI aux frais du contribuable ou des subsides occultes d’une quelconque boîte du BTP ou de l’ingénierie, en compagnie de dames ayant le sens du voyage et un grand appétit de culture. N’empêche que l’une d’entre-elles avait fini par réaliser – c’était marqué dans Le Monde, quel choc ! – que son consentement n’était finalement pas si éclairé que ça, face, si l’on peut dire, à un assaut final d’une rare violence ou tout au moins d’une grande crudité.

Pour en revenir au roman de Nelly, le registre n’était peut-être pas le même mais tant de lectures avaient interféré avec la trajectoire de sa vie qu’à la fin tout se mélangeait…

« Amaury est débordé, commença Maryse, débordé. Il a un emploi du temps, vous ne pouvez pas l’imaginer. C’est pourquoi il lui arrive si souvent de mettre à profit ses trajets en voiture, pour faire passer des entretiens à nos pensionnaires. Même s’il n’est pas le directeur, comme vous le savez, il est le président de la fondation et il va de soi qu’il s’intéresse personnellement à l’avenir professionnel de nos élèves et que l’existence du réseau qui entoure le Business Center Ldt est un « plus » que nous mettons souvent en avant dans nos plaquettes. Nos étudiantes peuvent ainsi accéder à un riche carnet d’adresses, se faire des relations, enfin vous voyez… En tous les cas, certaines, ajouta-t-elle après un instant de réflexion, celles qui ont du potentiel, c’est ça, du potentiel. Et qui peut douter aujourd’hui que du potentiel, plus des relations, est le meilleur moyen de réussir ? D’où l’entretien, pour bien vérifier que nous sommes sur la même longueur d’ondes, vous comprenez ?  Donc, si vous voulez bien me confier Maud, je lui montrerai sa chambre tout de suite. Elle sera logée juste à côté de Priscilla, qui est ma propre sœur et qui connaît déjà bien les lieux, et pourra, en conséquence, la « mettre au parfum », si vous me pardonnez cette expression un peu désuète.

Elle en fait toujours trop, Maryse, se dit Priscilla, qui attendait dans le couloir. Les deux autres ploucs, la vieille en Chanel et son mec en Loden, on l’air d’y croire, mais bon… Quant à la fille, cette Maud, je vais effectivement la mettre au parfum, pareil que pour le petit garçon du livre de Christiane Rochefort, celui que je préfère. Au moment où Josiane arrive dans la pension de famille, avec le père, la mère, la marmaille et que tous les autres gros beaufs, confits d’importance, ne savent que parler de leurs bagnoles et qu’ils n’ont tous que des 2CV, 4CV ou des Tractions dans lesquelles on s’entasse à six ou sept, les pauvres blaireaux, mais qu’ils se gargarisent quand même de la Jaguar, de l’Alfa, de l’Aston et des autres Ferrari pendant que les femmes écossent les petits pois. C’est pour ça qu’à la fin du séjour, au moment où elle croise les nouveaux arrivants, Josiane le lui dit, au petit garçon :

« Il y avait un petit garçon dont l’air dégoûté me plut. Dommage, on aurait pu s’ennuyer ensemble. En partant je lui dis : « Qu’est-ce qu’on s’emmerde ici tu vas voir. » Histoire de lui donner du courage, il n’y a pas de raison. »

Parce que le chauffeur avait fini par l’emmener rue de Washington, je crois, et que les hauts tabourets du bar avaient la particularité d’être recouverts d’un genre de cuir ou de skaï assez frais, si bien qu’il était difficile de s’y jucher avec élégance, surtout quand on ne porte pas de *** et que le petit bout de peau, entre les *** et votre ### reste à découvert, d’où une grande sensation de… froid. En essayant de comprendre toutes les allusions de la partie fine, elle avait fait de l’équilibrisme toute la soirée sur son minou, cette pauvre O, un peu comme lorsqu’on vous invite à donner une conférence, que vous montez sur l’estrade et que vous vous apercevez au dernier moment qu’il n’y a pas de chaises, ni de bureau, mais qu’il faut aller s’asseoir sur des poufs, autour d’une petite table basse (c’est plus « décontracté ») et que forcément, ça va être galère… Parce que parler de Stuart Mill pendant des heures et en serrant les genoux, assise sur un pouf, tout en tenant le micro et en essayant de lire vos notes sans basculer en arrière et que tout le monde voie votre culotte, je voudrais t’y voir.

Ensuite, elle ne savait plus trop bien ce qui s’était passé, à part l’histoire de la plus jeune sœur de O, complètement allumée, la fille, parce qu’elle attendait avec ferveur le moment de rencontrer à son tour le Maître – ce qui permettait de repartir en soins esthétiques divers et coûteux – avec toutes les autres bonnes femmes en transes, afin qu’il fît son office, quelle extase, puis qu’il la marquât au fer rouge ou lui passât un anneau dans la lèvre (la petite ou la grande, je ne sais plus), comme un genre de piercing pour bien lui faire comprendre, comme à sa sœur, qu’elle était à lui, et d’une, et que de l’autre, plus ça fait mal plus c’est délicieux.

Cela dit, c’est un point de vue qu’on ne trouve pas seulement dans l’œuvre de Pauline Réage, loin s’en faut. Relisez un peu Montherlant, si vous ne me croyez pas. La première fois dans Les jeunes-filles de Montherlant, c’est d’une violence ! Encore un qu’on lui avait conseillé de lire, que l’école lui avait conseillé de lire, même… Et cette fois-ci, rien à voir avec l’esprit délétère de Mai 68, c’était une œuvre estampillée à laquelle personne ne trouvait rien à redire. Et encore que je ne vous parle que de la vraie littérature, d’ailleurs, de la bonne. Parce qu’il y en a aussi de la mauvaise, et vous savez ce que c’est, la mauvaise : le mauvais littérateur, il tire à la ligne, il écrit, tandis que le bon littérateur… il écrit. Alors, c’est facile, il n’y a vraiment que ces pauvres gallinettes pour ne pas s’en apercevoir.

« Vengeance, s’écria Priscilla, vengeance ! S’il croit qu’il va s’en tirer comme ça, le pignouf, c’est qu’il ne me connaît pas ! Je vais te lui faire bouffer ses roubignoles que ça va le calmer. »

 

À suivre…

Peut-être une petite pause (j’ai du boulot par ailleurs et c’est important pour l’alimentation) mais le prochain chapitre pourrait s’appeler Le déclin de l’Empire.

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