Kinshao

Pour dire mon soutien à la pétition sur les enfants nés de GPA, et plus généralement à tous les mineurs sans-papiers, une nouvelle écrite en 2007, bien avant le "discours de Grenoble". Pour dire l'infinie solitude de ces enfants qui n'ont pas d'identité, pour dire le contraste entre "nous" et "les autres". Et que dix ans après, rien n'a changé.

Kinshao

 

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Le meilleur copain de mon fils s’appelle Kinshao. Je le connais peu, je ne le vois jamais. J’entends parler de lui, un peu, un tout petit peu, car mon fils est très secret.

La seule fois où je l’ai vu, je prenais le café sur la terrasse avec un ami. Il faisait beau, nous nous prélassions, heureux. Nous ne faisions rien d’autre que de prendre le café mais ça pouvait sembler suspect. Nous avions déjeuné tard, la chambre était bien rangée, volets baissés.

Je n’ai fait que croiser Kinshao. Ils sont entrés tous les deux dans la cuisine, alors que j’en revenais avec le sucre. J’ai dit « Bonjour », et comme tous les adolescents de cette époque, de toutes les époques, comme mon fils, il n’a qu’à peine répondu. « B’jour». Il baisse la tête, il tortille son grand pull, une chose informe sur une autre chose informe, un pantalon trop large, qui se termine par des franges. Comme celui d’Arnaud, comme celui de Morgane, des autres, et de tous ceux que je connais. Puis ils sont partis, juste un truc qu’ils avaient oublié, et seul mon fils a jeté un œil distrait sur la terrasse avant de sortir : « Ah, tiens, tu es là toi, allez salut, on y va ».

Quand mon fils est revenu, le soir, il n’a rien dit au sujet de la terrasse. Rien du tout. Maman, tu sais, tu ne sais pas, tu sais ce qu’il a dit, Kinshao, quand on est parti ?

 - Non

- Il a dit « C’était qui, la fille ? »

 J’ai hésité à comprendre.

 - Moi ?

 - Oui, toi, tu te rends compte ! J’ai dit, ben, c’est ma mère, il ne me croyait pas, il croyait que tu avais 25 ans...

C’est normal, tu sais. Les ados ne savent jamais quel âge on a. Pour peu qu’on soit bronzée, qu’on revienne de vacances, qu’on ait enfilé un jean, ils ne peuvent pas savoir qu’on a près de 45 balais. Moi, quand j’avais ton âge, je ne savais jamais quel âge avaient les autres, surtout les vieux. Cela dit, tout de même, tout de même, la maman de Kinshao… Il y a de grandes chances qu’elle n’ait pas le loisir de traîner dans sa cuisine, pieds nus et en jean, la maman de Kinshao, non ? Je l’imagine plutôt comme une vraie mère, une de celles d’autrefois, une de celles qui s’inquiètent et qui luttent, tendues, une de celles qui construisent des barrages… Tu me l'as dit, n'est-ce pas ? Le textile et les machines à coudre ? Qu'ils sont partis et qu'il n'y avait pas d'autre possibilité pour garder la petite sœur ?

Parce que Kinshao n’existe pas, non. Il n’a pas d’identité, pas de papiers. Comment veux-tu exister, quand tu n’as pas d’identité et pas de papiers ? Même si l'on te trouve assez bon pour te coller en apprentissage, à démonter des bagnoles, encore heureux, d’ailleurs, que le CFA ne demande pas les papiers… Et je ne m’étonne plus que mon fils me dise que les Chinois ont inventé le zéro (ou les Arabes), parce qu’il est rudement bon en maths, Kinshao. Il l’était. Maintenant il démonte des bagnoles.

Alors, parfois, le soir, dans la nuit, je fixe le plafond. Je fixe le plafond parce que je ne crois plus en Dieu, depuis longtemps. Depuis longtemps,  je ne vois rien au-delà du plafond, rien dans la nuit. Je pense à son destin, au mien. Je me demande ce que je ferais, je me demande ce que je serais, si j’étais Kinshao. Moi. Dans le grand tourbillon de l’histoire, moi, quels seraient les chemins à prendre, et comment je penserais… Je serais qui ?

On est qui ? D’un côté Johnny, qui va chercher cette petite fille en Chine… La petite fille ira en Suisse, et nous on achètera Gala, ou Voici, qui s’extasient, cette histoire est si belle… De l’autre Kinshao, qui fera quoi quand il aura dix-huit ans ?

Alors pourquoi tu ne le régularises pas, Sarkozy ? Pourquoi t’en prendre à lui ?

Là, je le sais bien, on ne s’adresse pas de cette façon au Président de la République. Non. Mais après tout, c’est toi qui a commencé, dans les banlieues, entres hommes. Alors je continue, entre hommes.

Pourquoi tu ne le régularises pas ? Tu n’as qu’à dire, comme ça, que c’est fini. Et c’est tout. Comme pour le protectionnisme. La France de Colbert, tout le monde la croit protectionniste, alors qu’elle ne l’est même plus. Tandis que les États-Unis, qui le sont, tout le monde fait semblant de croire qu’ils ne le sont pas. Parfois, c’est vrai, mieux vaut dire qu’on ne l’est pas, et le faire, que dire qu’on l’est, et ne pas le faire. Tu sais bien qu’ils vont s’évaporer dans la nature, les parents de Kinshao, qu’ils laisseront les machines à coudre, à l’endroit où elles sont, ou qu’un autre les emportera, que l’atelier rouvrira, un jour, ailleurs, mais qu’ils ne retourneront pas en Chine. Tu le sais. Dans la Chine de l’enfant unique, qu’est-ce qu’elle deviendra, la petite sœur, née en France, toute seule, pas lui, né en Chine, parti à deux ans. Tu le sais.

D’ailleurs, on n’a même pas de quoi les payer, les charters. Alors même s’il n’y a rien à faire pour eux, pour leurs parents, qui continueront à s’échiner sans bruit dans le bruit des machines, pourquoi ne pas les régulariser, les enfants ? Les enfants qui ne sont pas plus Chinois que Français, parce que Kinshao n’est même pas né en France, et que ses parents ne parlent pas vraiment le français. Ni celui des Gaulois, ni un autre. Mais pas non plus le chinois de Confucius.

Même ton électorat ne t’en voudra pas. Même Tata Jeannie, qui a toujours voté à droite, qui a failli glisser Le Pen, et qui se dit raciste. Parce que quand il s’agit des enfants, Tata Jeannie, elle voit les enfants kurdes à la télé, elle fond :

- Oh, les pauvres, oh les pauvres petits. J’espère qu’on va leur donner à manger, qu’on va les tenir bien au chaud. Et qu’ils auront le droit de rester, quand même, car si ce n’est pas une misère…

Alors on est qui ?

Elle ira en Suisse, cette petite fille, et ce n’est pas pareil, je sais. On achètera Gala, on achètera Voici, ce n’est pas pareil. Elle est régularisable, cette petite fille, même si elle devient Belge, on ne sait jamais. Et elle parlera français. Parfaitement. A que oui, elle causera français parfaitement. Peut-être même anglais.

Et même, on parie? Dans vingt ans, elle vendra des chansons, comme Carla.

 

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