Le Visiteur (4)

Léa Salamé quitte l'antenne de France Inter et "L'Émission politique" de France 2, le temps des élections européennes. Voilà qui va nous dévaster les Gilets jaunes.

Le Visiteur (4)

 

À l’heure du petit déjeuner, la cuisine bénéficie d’un maigre rayon de soleil. C’est traversant, ce qui n’est déjà pas si mal, sinon que ça ne traverse pas du bon côté : tu es à l’est à l’heure où tu te couches, et à l’ouest à l’heure où tu te lèves. Comme une petite métaphore, finalement… Elle est assez grande, cette cuisine, ce qui n’est pas si courant à Paris, et j’ai pu y caser le meuble des années cinquante de Tata Jeannie, repeint en gris. (J'avais hésité entre gris, taupe ou marron glacé de chez Farrow and Ball, mais finalement, je l'ai repeint en gris.)

Quand je me lève, Myriam est déjà dans la cuisine, à s’affairer pour trouver du café, étant donné que le canapé du salon n’est pas ce qu’il y a de plus confortable. France Inter me catapulte dans les oreilles : « Léa Salamé quitte l'antenne de France Inter et "L'Émission politique" de France 2, le temps des élections européennes. »

Anéantie, je me pose sur le deuxième tabouret.

- Et encore, me dit Myriam, tu n’as pas lu la suite : Raphaël Glucksmann culpabilise grave, de « cet acte d’amour incroyable ».
- Lala, je ne vois pas ce qu'il y a d'autre à ajouter.
- Remarque, ça va nous faire des vacances...
- C'est sûr que Léa Salamé, elle est tellement pénible que même quand elle interroge Jean-François Copé, ou plutôt qu'elle le passe à la question, à la fin, je finis par être d'accord avec Copé.
- Non, quand même pas ?
- Oh, ça, je ne sais pas. Cette manie qu'ils ont, tous, de chercher la petite phrase, de vouloir les faire basculer pour qu'ils sortent une énormité qui sera ensuite reprise par toutes les chaînes, ça me met hors de moi. Ça me rappelle le débat Fabius-Chirac, vu par Thierry le Luron :  quelle est la couleur du drapeau français, répondez par oui ou par non ! Aphatie sur France-Info, c'était pareil.
- Tu veux du café ? Je ne savais pas laquelle il fallait prendre, la Nespresso ou l'autre, alors j'en ai fait des deux.
- Sans compter que même si elle se tire, leur Madame Léa, on peut faire confiance à Nicolas Demorand pour prendre la relève, chers amis auditeurs...
- Ou alors du thé ? Il y avait un pot avec des machins Breakfast Tea...
- Non, ça c'est pour ma mère, quand elle passe à la maison. Je prends du café de ch'ti, le matin. Ça dure plus longtemps et ça revient moins cher.
- Alors, pourquoi t'as une Nespresso ?
- Pour faire parler les idiots et au cas où George Clooney passerait dans le coin.
- ...
- Excuse-moi, en définitive, c'est comme les imprimantes, les Nespresso : pas si cher à l'achat mais ça tombe tout le temps en panne et bonjour le prix des consommables...
- Dis-donc, à mon avis, tu es en train de virer Gilet jaune, toi...
- Non, c'est impossible, totalement hors de portée.
- Pourquoi ça ? À cause de la cafetière ?
- Tu rigoles, ils me verraient forcément comme une jaune, les Gilets jaunes, un genre de traître ou d'infiltré.e. J'ai beau faire, j'ai beau dire, par exemple qu'on ne naît pas bobo mais qu'on le devient, je suis forcément une ennemie de classe. Quand on n'a pas de voiture, qu'on achète son panier bio une fois par semaine et qu'on crèche dans Paris intra-muros, on est forcément devenue une ennemie de classe.
- Donc, du côté de Salamé, de Glucksmann et de toute la clique, alors ? C'est quoi, la différence ?
- La différence, c'est ce que je passe mon temps à me demander, figure-toi. Les Gilets jaunes, pour moi, ça révèle une souffrance, et cette souffrance, je la connais. Je la connais bien, parce que c'est celle de ma famille. C'est celle de moi, quand j'étais au collège, c'est celle de moi quand j'étais au lycée et que j'étais invitée à l'anniversaire de Pauline, que je parcourais les 200 m2, que je mesurais la différence ou plutôt que je la voyais, que je l'entendais. C'est celle de la honte de toutes ces conversations : "À Pâques, nous louons habituellement un grand chalet près d'Avoriâz, toute la famille peut s'y retrouver, c'est rudement sympâ, mais cette année Grannie a décidé d'inviter tout le monde à Verbier, en Suisse... Ce sera sympâ aussi, il y aura tous les cousins de mon mari, ceux de Genève... Et vous, Corinne, que faites-vous pour les vacances ? Ahh... ? En camp... mais quand vous dites du camp... c'est vraiment du camping ? Comme dans les films ? Avec une tente ? – Euh, non, madame, avec une caravane. Et aussi une Renault R16. Avant, on avait une Ami 6 et une remorque Erka, mais maintenant, on a une R16... une TS, même. – Mais c'est charmant, très charmant, comme un genre d'expérience, en quelque sorte ? – Euh, oui c'est ça, madame, une expérience..."

Alors, tu vois, c'est le même genre de honte et de colère, c'est ça qui fédère, et c'est déjà ça.

Après, c'est une autre histoire, mais je la raconterai une prochaine fois. Si je me souviens d'un conseil, c'est qu'il faut faire court.

 

 

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