Un dîner rue de Solférino, 3e édition

A la demande générale - faut le dire vite et sans ciller - une nouvelle édition, revue et aug... découpée. Plus court, plus maniable, plus facile à lire dans le métro. Or donc, du troisième chapitre consacré à la passion (la vraie) l'auteure ne livre ici que les prolégomènes. Un peu fumeux, mais c'est quand même d'après Stendhal.

La passion, la vraie

 Prolégomènes

 

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De la passion, Louise n’avait, à vrai dire, qu’une vision purement littéraire et qui se limitait (pour l’essentiel) à Stendhal. Elle savait que ça ne dure pas, étant entendu que cela ne résiste pas au quotidien, même au dix-neuvième siècle, et que cela commence toujours par une phase de cristallisation, puis de béatitude, jusqu’à ce que l’on décristallise, plus ou moins vite. Par exemple, au moment où tu es dans la phase de béatitude, tu ne remarques même pas que le type s’est vautré dans la boue, que ses pantalons godaillent et qu’il devrait aller se faire couper les cheveux. Même s’il est petit et frileux comme un chihuahua. Tu penses même que s’il était vêtu d’un sac de pommes de terre, tu l’aimerais quand même. Et pareil pour le fric. S’il élude au moment de l’addition, tu te dis qu’il a dû oublier, cet étourdi, comme c’est mignon. Ensuite, quand tu commences à décristalliser, tu commences aussi à tout remarquer, qu’il ronfle, qu’il se gratte le nez, et même, un jour, tu trouves que son haleine, si délicieuse autrefois, commence à coincer un peu.

C’est donc assez déprimant, que cet amour-passion et, comme le dit un jour un auteur de bandes dessinées fameux dans les années quatre-vingts, L’amour propre… ne le reste jamais très longtemps. Souvenir de L’Echo des Savanes et de Martin Veyron… Ou alors, il faut mourir : comme Roméo et Juliette, Tristan et Yseult, Paul et Virginie ou même, comme elle l’avait expliqué à Moreno, la belle Ariane et le beau Solal, dans Belle du Seigneur, encore que, dans Belle du Seigneur, on commence à les voir se déliter bien avant qu’ils ne meurent.

D’accord, il y a des contre-exemples célèbres, des histoires magnifiques fondées sur une vraie complicité, quand l’amour devient de la tendresse irrépressible, comme Elsa et Aragon, Sartre et Beauvoir (encore que) et Montand et Signoret, encore plus que néanmoins.

Ou alors, Josette et Paulo, mais ça, on ne le sait pas.

...

Louise n’était donc absolument pas préparée à ce qui l’attendait, lorsque le danseur de tango se pointa à l’horizon. Pourtant, elle n’était pas dupe, tous les ingrédients étaient réunis, à commencer par ce premier dîner, puisqu’il n’était pas là. Le fait que Lisa, une amie de Pauline évoluant dans ce milieu si comme il faut, cette Lisa elle-même si intello, puisse vivre avec un danseur de tango, voilà qui plongeait Louise dans un abîme de réflexions duquel le fantasme et les arrière-pensées n’étaient pas totalement absents.

Un danseur de tango ! Comment elle a fait, l’autre, pour se dégotter un danseur de tango, alors que je ne vois tous les jours que des êtres si ternes, passionnés de leurs chiffres et de leurs egos, toujours à me parler de leurs chiffres et de leurs egos, mal sapés comme le diable et même, quelquefois, avec des poils dans les oreilles ou se grattant le nez, subrepticement, quand on ne les voit pas, et à repartir ensuite dans leurs délires : voilà ce que je pense et parce que c’est comme ça, et tu devrais me faire un reporting, Louise, une synthèse, un déroulé de tes objectifs, pourquoi pas un business plan, et je pense qu’au comité de direction de février, ce n’est pas pour te désavouer, tu penses, mais tu pourrais proposer une réforme des procédures, toi aussi, des mois que je te le demande. Et moi, quand j’étais à ta place, moi, je l’ai proposée, la réforme, je l’ai portée, même si ensuite je suis parti, d’accord, mais il reste que j’ai un bilan… Je sais, et je l’ai dit à la ministre, qu’on peut faire mieux avec moins, il suffit de le vouloir, et je sais aussi que tu n’es pas aidée, d’accord, mais c’est aussi ton challenge personnel, que de savoir mobiliser tes troupes, et d’ailleurs tu exagères, elle est très bien mademoiselle Boulard, elle m’a dit,  l’autre jour, que jamais elle n’avait apprécié autant la période de quand j’étais président du comité, parce que, pour elle, j’étais un grand président, moi, c’est ce qu’elle a dit. Et j’avais de l’autorité et du charisme, voilà, c’est ce qu’elle a dit. Ce n’est pas moi qui le dis, d’ailleurs, c’est elle. Maintenant que je suis parti, on m’a confié deux autres présidences, alors, c’est bien la preuve, d’abord, ça ne s’invente pas le charisme, finalement…

- Euh, oui, mais ta mademoiselle Boulard, elle dit aussi qu’on a toujours fait comme ça et qu’on ne va pas changer. Alors, comment je fais, moi, pour combiner mademoiselle Boulard et la réforme ?

- Cela, ce n’est pas à moi de te le dire, mon petit. Mais si je peux te donner un conseil, tu devrais te détendre. C’est important, pour un cadre, d’être un peu au-dessus, distancié, et de ne pas toujours se laisser happer par les événements. Crois en ma longue expérience. Moi, tu sais…

Pff, et dire que Louise était là à les écouter parler, alors que d’autres se prélassaient avec des danseurs de tango ! Je ne pourrais pas le rencontrer, moi, le danseur de tango ? Lui ou un autre, d’ailleurs, il a sûrement des copains… Danseur de tango ou de flamenco, de salsa, de zumba, de lambada, inutile d’être trop regardante, ça me changera bien. Je pourrais demander à Vincent, remarque, parce que dans sa promo de l’école d’ingénieurs, dans sa promo, il y avait un mec, tu vois, qui est devenu danseur de tango… Incroyable, non ? Le même genre de virage que Julien Clerc ou Jean-Jacques Goldmann, sauf qu’il avait l’air de crier famine, ce pauvre danseur de tango… Il nous avait même envoyé une lettre, un jour, une publicité pour le chalet du bois de Vincennes, là où l’on voit tous ces couples d’un âge, et surtout ces femmes seules, maquillées et endimanchées comme pas permis, de noir, de rouge et de bijoux qui brillent, se diriger vers le bois… En tous les cas, j’espère qu’ils sont en toc, les bijoux, sinon ce n’est pas prudent… Pas plus que les talons aiguille ou les sandales de danse à hauts talons, d’ailleurs, à partir d’un certain âge, une fracture à la cheville, c’est le début de la fin.

On n’y est jamais allé, au chalet, bien entendu, parce Vincent et la danse… Même le jour de notre mariage, il avait fallu le supplier…

 

 

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