Un dîner rue de Solférino, 7e épisode

Comment cristalliser en deux temps trois mouvements...

La passion, la vraie

Béatitude

 

 

machinee
Il passe me chercher, il conduit bizarrement un peu sans regarder… Il n’y a pas de place mais quand il en voit une il fait demi-tour, très vite, d’un doigt léger sur le volant, très léger, il trouve toujours la place. Il ne râle jamais, il trouve toujours la place, sa place, même garé sur un monticule et même en marche arrière, même dans un  angle obscur, sans y toucher, sans en parler, comme ça... Il a toujours ce même sourire amusé, comme si rien n’était jamais un problème… Il se glisse dans ma vie, comme ça dès le premier jour, à occuper la place en ne parlant de rien, de sa voix douce ou alors de banalités banales… Et toi ? Ah moi, oui, mais toi ? Moi aussi, tambien. Il ne parle jamais de Lisa, jamais, il parle de moi, de lui, de nous… On cherche un peu le resto, il croyait que la coulée verte était vraiment une coulée et qu’elle était vraiment verte, avec des restaurants en hauteur et de l’eau qui coule un peu comme sur les bords de Marne, comme chez Gégène, il a dû voir La belle équipe ou alors Le beau Serge, je ne sais plus, je confonds toujours un peu les deux… Il ne parle jamais de Lisa, jamais d'elle, il parle de moi, de lui, de nous… Je ne parle pas non plus de Lisa, elle est devenue invisible, comme dans le roman du vendeur de livres ou alors elle est morte, je ne sais pas, mais je parle de lui, de moi, de nous… Le nous ça me fait un choc, un drôle de choc, il a dit nous. Nous, il a dit nous, nostra vida… Et tou verras, tou verras, je t’emmènerai, je te montrerai, je te dirai, yo té dirai… Un jour nous irons, no me digas, promenons-nous dans les bois pendant que le loup y est pas… Est-ce que tou es plûtot jazz ou plutôt classique, Louise ?

- Euh, moi… Alors, plutôt jazz, alors...

Ça existe le Kobbé du jazz ? Tout le jazz ? On commence par quoi, Glenn Miller ou plutôt Miles Davies ? Plutôt Miles Davies, je crois, parce qu’au moins je l’ai vu, oui c'est ça, je l’ai vu Ascenseur pour l’échafaud… Alors que le reste, à part la trompette de Tonton Roger qui n’était pas du jazz, d’ailleurs… Ou alors, Petite fleur ? Il me semble qu’on avait un 45 tours dans le temps, un vinyle…

- Chet, par exemple, Chet, tou connais Chet Baker ?

- Oui, un peu… Il se piquait beaucoup, non ?

- Tou es drôle, Louise. Pauline n’avait pas menti, quand elle parlait de toi, tou es drôle et tiens, prend-le, le disque, essaye de l’attraper, il est dans la boîte à gants, non, pas celle-là, l’autre… Et s’il te plaît, tou l’emporteras, yo té lé donne, pour toi.

Et je me penche un peu dans la voiture à la recherche du CD, je me penche aussi mais je fais bien attention, bien attention, pas encore, ne pas le frôler. Et lui aussi fait très attention, très attention, de ne pas m’effleurer, c'est comme dans un film au ralenti... On bouge au ralenti, on savoure le tempo on arrête le temps, tous les deux et que nos mains ne se touchent pas surtout pas, pas encore, et rien que ce ralenti de rien, rien que ce tempo et rien de plus, rien que cet effleurement qui n’a pas lieu, de ce qui n’a pas eu lieu c’est déjà l’aveu, comme l’aveu informulé de ce qui va se passer… Alone togetherYou and the night and the music… Il est tendre, c’est d’une sensualité le son de la trompette et comme on est loin de la musette et de la fête foraine, et même des petites fleurs de Sidney Bechett, fanées, oubliées… Ensemble tous les deux, puis toi et la nuit et la musique, de tous les morceaux celui que je préfère, comme une plainte aiguë, une interrogation lancinante, toi et la nuit, toi et la musique, It nether entered my mind, je n’y avais jamais pensé, toi non plus, jamais… You’d be so nice to come home to et tu as bien fait de venir, si tu pouvais me voir, maintenant, Time on my hands, You in my arms, oh oui, dans tes bras, encore…

Et il s’est glissé dans ma vie comme ça, son corps à lui s’est glissé dans ma vie sur moi, dans moi, par moi et avec moi, son corps à lui, son corps à moi, comme un chihuahua frileux et comme le tramway nommé désir, comme l’insoutenable légèreté de l’être, comme un souffle sur ta joue, mon cœur, comme un barrage contre le pacifique, comme les enfants du jazz, corps et âme, comme Alabama song et nous deux, tous les deux au-dessus du volcan, sous le volcan, dans le volcan, dans la poudrière et je ne sais pas encore que ça finira par les raisins de la colère, bonjour tristesse et la déchirure, la fracture et cent ans de solitude, pas encore. Parce que ça ne finira jamais, que ce n’est plus de la gymnastique ou de la corrida, que c’est lui, que c’est moi, que c’est nous tout mélangés… À nous lécher de nos salives et à nous mouiller de nos sucs, à nous respirer de nos haleines, tout mélangés. À nous mordre de nos morsures et à nous aimer de notre amour, infini… et pourtant, je sais, je le sais. Je sais bien que je vais souffrir, je le dis légèrement, trop légèrement, parce que je ne le sais pas encore vraiment... et qu'avant c’était dans les livres et qu' après je ferai de la littérature.

Et je lui parle, aussi, je parle avec lui, même quand il n’est pas là. Même quand je fais du repassage, je lui parle. Je mets le film d’Almodovar, c’est pénible, ces films qu’ils ne savent pas sous-titrer pour les malentendants… En espagnol comme en anglais, je voudrais bien les sous-titres en espagnol ou en anglais, moi, je n’y comprends rien, dans la langue parlée. Je voudrais bien la langue écrite mais je ne veux pas non plus qu’on me la tourne en français, cette histoire… Le soliloque de l’amour, c’est un truc magique, c’est quand je lui parle de tout, de rien, et qu’il me répond toujours, toujours dans le sens où je peux lui répondre. Tu comprends ? Si, yo comprendo, mi amor, entiendo. Y tu ? Mi tambien, mi amor. Tu l’as vu, toi, le film d’Almodovar, Habla con Ella ? J’ai pensé à toi, tu sais, hablo avec toi, tout le temps, mucho, même quand tu m’oublies.

- Je ne t’oublie jamais, Louise.

- Bien sûr que si, tu m’oublies… Tout le temps. Tu n’es là que par intermittences.

- C’est compliqué, tou sais, complicado

 

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Prochain épisode Le silence

Avant cela, une petite suite ou un épilogue.

Épisode précédent : https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/220418/un-diner-rue-de-solerino-6e-episode

 

 

 

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