L'histoire, face à l'obscurantisme

Dans les années quatre-vingts, quand on enseignait l'histoire et qu'on disait un truc qui ne plaisait pas aux familles, on se faisait crever les pneus de la voiture...

L'acte d'hier nous dit que la barbarie a monté de plusieurs crans. Que l'islamisme radical a ouvert une brèche dans laquelle peuvent s'engouffrer tous les cinglés fanatiques et psychopathes de la terre. Qu'il sera difficile de les arrêter, parce qu'il suffit d'un couteau ou d'une tronçonneuse. Qu'une partie du monde est plongée dans l'obscurantisme, avec des années de retard, disons-le, parce qu'il faut aussi se souvenir des guerres de religion et du massacre de la Saint-Barthélémy (1572).

Dans le même temps, on les a laissés tous seuls, les profs d'histoire-géo, tout en leur assignant ce rôle d'éclaireurs, d'éveilleurs de consciences, de promoteurs des valeurs républicaines et de la laïcité, dans un monde où le fait religieux semble exploser (même si dans les faits et les statistiques, c'est sans doute plus sujet à caution). Et les élèves de quatrième, ils ont douze ans. Douze ans. Ils sont à cet âge si difficile où le conflit des valeurs entre la famille et l'école est presque impossible à dénouer. Ils commencent tout juste à visualiser ce qu'est une échelle de temps, c'est à dire à se représenter le passé par rapport au présent et à la succession des événements. Cette capacité, ils l'acquièrent en général entre la classe de cinquième et la quatrième.

Alors, je sais ce qu'on va lire et entendre, le combat pour la liberté d'expression, il faut tenir bon, demander à tous les journaux de publier les caricatures... Tout le monde sait ce qu'on va entendre et je suis d'accord en partie, j'ai même manifesté pour, au lendemain des attentats contre Charlie. En partie seulement, parce que la laïcité, on ne peut pas la faire entrer dans le crâne, comme ça, à des gamins de douze ans. En 1984, déjà, je me suis fait traiter de salope par une élève de cinquième, qui a tambouriné sur la porte de la classe pendant une demi-heure sans que personne n'intervienne. Plus tard, dans les années quatre-vingt dix à Science Po, il fallait y aller mollo avec Hitler, voilà qui semblait surprenant mais il avait quand même créé des emplois, ce brave homme, et je me suis encore fait insulter au sujet de la torture en Algérie, que c'était quand même une bonne idée pour contrer les fellaghas.

À Sciences-Po, j'ai tenu bon, en estimant qu'ils avaient l'âge de raison. Au collège, non, je n'ai pas eu le courage, trop explosif, trop inflammable. Déjà. Un cours sur la liberté d'expression, je choisirais Voltaire ou Montesquieu, et je les laisserais venir. Parce vouloir faire à tout prix de l'histoire un enseignement du présent, ça ne se décrète pas. C'est un truc qui doit maturer, l'histoire.

Quand j'étais en Terminale, il me semble que la guerre d'Algérie n'était pas au programme et que l'Occupation en France, tout juste. C'était bien exagéré, d'accord, mais il est sans doute exagéré, aussi, de vouloir aujourd'hui laisser des profs d'histoire, tous seuls, soigner toutes les fractures de la société.

Très grande tristesse de ce jour, parce qu'il est mort de cette mort abominable, mais aussi parce qu'on va encore tout déverser dans tous les sens, que tout le monde va s'écharper et qu'on n'en sortira pas grandis.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.