Les trois sujets intéressants, dans la vie

Enfin, de la France vue par les Grands-Bretons, notamment. Hommage au second degré, en ce jour anniversaire de la mort de Pierre Desproges (1939-1988)

Au début des années 1990, je me suis trouvée à Londres, pour un petit bail. Enfin, un petit bail, façon de parler vu le prix du square meter, mais bon, disons que j'y ai passé un certain temps, un temps suffisamment long, en tous les cas, pour avoir contracté le syndrome de tous les expatriés du monde, voire de quelques touristes, à savoir que je sais tout de ce pays, l'Angleterre, et même du Royaume-Uni : je peux en parler des heures avec autorité, on m'écoute, vu que j'y suis allée.

Et comme vous le savez sans doute aussi, nos amis les Rosbifs sont flegmatiques. Il n'est donc pas facile de se faire des amis, là-bas, et de marcher un jour sur leur gazon, d'autant plus qu'après avoir franchi le seuil de leur pavillon (dit cottage de banlieue) il faudrait encore affronter le lunch ou le dinner, ce qui pour un.e Fransquillon.ne normal.e, n'est pas une mince affaire et demande beaucoup de force morale, de courage et de politesse, cette dernière n'étant pas la chose du monde la mieux partagée chez nous (d'après eux.) Avec les Écossais, les Irlandais, les Australiens, les Zimbabwéens, c'est un peu plus facile, ce sont comme les Métèques ou les Périèques de la City, ce qui fait que j'avais quand même des copains, rassurez-vous.

Maintenant que j'ai épuisé un pourcentage non négligeable des poncifs et des clichés de tout poil sur la perfide Albion, quid des années quatre-vingt dix, à Londres ? Quel était le sujet qui alimentait toutes les conversations, à la cafète, devant le distributeur où would you like to fix me a coffee, Harry ? No sugar, please.

Et bien, vous ne me croirez pas, mais en tant que j'étais la frenchie de la boîte (pour les filles, ils ne disent pas trop la froggie, ils sont plus polis) le sujet, le main subject sur lequel j'avais autorité et qui a fait beaucoup pour ma popularité (Emma doesn't understand anything, really, and she massacrate's allègrement la langue de Shakespeare, but I must say she's got a jolly good sense of humour) c'était, c'était, it was... la fille cachée du président Mitterrand, sortie du puits avec son curious prénom de bibliothèque, rien que ça !

Étonnant, non ? mais il faut dire à la fois que les Britishes lisaient beaucoup plus la presse que les Frenchies et, curieusement aussi, que dans la plupart de leurs feuilles de chou.x, s'étalaient tous les jours (qu'il pleuve ou... qu'il pleuve) d'incroyables tartines sur la France, alors qu'en France, on ne parlait jamais d'eux (à part de temps en temps, la Reine ou Lady Di dans le Gala ou le Voici de l'époque.) D'où leur féroce jealousy, à mon avis.

Ce qui explique sans doute que le débat sur Mazarine tenait du dialogue de sourds :

- Shocking, n'est-il pas, Emma ?

- Oui, ça tu peux le dire, old chap.

- A damned political scandal, isn't it ?

- Comment ça, political ?

- Well, yes, I mean, for your president, it's a real damage.

- Ça will écorned son image, tu veux dire ?

- Yeah, amazing, unbelievable !

- Yes, indeed, mais ce n'est pas son image à lui, qui est écorned, pour l'instant, c'est celle de l'autre...

- Who do you mean ?

- Et bien, le Tesson, le putain de journaliste qui a osé le dire à tout le monde...

- You are pulling my leg ?

- Non Harry, c'est l'exacte vérity, et arrête de me dire à tout bout de champ que je te tire la jambe, c'est agaçant, à la fin. C'est comme ça, la France, les histoires de cul, en France, c'est plutôt valorisant. However, on n'aime pas les balances, c'est tout. Alors le jour où viendra le temps de #Metoo, tu verras, vous pourrez aller vous rhabiller.

- You are... teasing me ? I thought you loved political subjects ?

- Yes, mais on en a une très haute idée, de la politique, figure-toi. On ne va pas la galvauder pour si peu, c'est même le sujet le plus intéressant à nos yeux.

- Alors là, I dont't believe it, le sujet le plus important pour vous, c'est le food.

- Le food ?

- La bouffe, comme vous dites. Chaque fois que j'ai été invited en France, chez various friends, il n'y a pas un repas, not a single one, I promiss, où anybody n'a pas parlé de bouffe à un moment ou à un autre et, souvent même, tout le long du repas. Incredible, isn’t it ? 

- Donc, tu veux dire, la bouffe, le cul, la politique, c'est ça les trois sujets intéressants, dans la vie ? C'est de cela, qu'il faudrait que je parle, à ton avis, pour me lancer ?

- No, no, no, my dear. If you want to tirer la couverture à toi, believe my grande experience, you'd better replace la bouffe par le fric... I give you a piece of advice, moi ce que j'en dis...

- Le cul, le fric, la politique, tu veux dire ?

- A few, my nephew, tu verras !!

 

In my younger and more vulnerable year, my father gave me some advice that I've been turning over in my mind ever since.

Dans mes jeunes années, et les plus vulnérables, mon père me donna un conseil que, depuis, je ne cesse de méditer.

F. Scott Fitzgerald, The Great Gatsby

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Bon, en cette "journée Desproges", on peut faire durer un peu le second degré, n'est-il pas ?

Du sexe, du flouze, de la politique, ne ratez pas le nouvel épisode de Un dîner rue de Solférino, qui vous fera oublier ensemble Dallas, Dynasty et les Karda-chiants.

Sortie le 21 avril.

 

 

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