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Billet de blog 18 octobre 2020

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Et non, les profs ne sont pas non plus des maîtres à penser...

Sur France Inter, ce lundi matin, Thomas Legrand disait qu'il faudrait que les journalistes aident les profs... C'est très gentil, Thomas, vraiment gentil. Je n'aime pas dire du mal des gens, mais voilà, c’était vraiment gentil.

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En l'écoutant, je me disais c'est bizarre, je ne suis pas d'accord avec lui, pour une fois. Cela dit, je l'avais prévu, que personne ne serait d'accord. Il disait, en substance, que les journalistes pourraient venir aider les profs, pour qu'ils ne soient plus tous seuls.

Oh, ouiii, quelle bonne idée ! Le journaliste viendrait et il aiderait le prof à mettre en lumière l'actualité, puis on débattrait, une fois la lumière faite et dans un climat apaisé, de la tolérance et des valeurs républicaines.

Et on prendrait quoi, comme support pédagogique ? Le Monde, Libération, Le Figaro, Mediapart ou Charlie, Mediapart et Charlie, ou les autres ? Je te fiche mon billet qu'on n'arriverait déjà pas à se mettre d'accord sur le ou lesquels. Ensuite, il faudrait prévoir une séance de deux heures, au moins, parce que tu sais, Thomas, les petits sixième, les cinquième et les quatrième, il leur faut du temps pour s'installer, surtout quand ils reviennent de la piscine et qu'ils ont encore les cheveux mouillés. Si tu tiens compte des manteaux, des cartables, du boucan que ça fait et de la circonstance qu'il faudra vite séparer Jordan et Ahcène qui viennent de se castagner dans le couloir (au sujet d'une barre de shit, à mon avis, ou alors à cause de Belinda, peut-être), si tu tiens compte de tout ça et qu'il faudra finir environ 10 minutes avant la fin, de façon à ce qu'ils ne ratent pas le premier service de la cantine le temps de tout replier, eh bien, il ne restera pas lourd pour installer une ambiance sereine et faire la lumière. Je ne dis pas que ce n'est pas possible, de prévoir une ou deux journées "banalisées", comme on dit, mais ce n'est tout de même pas avec ça qu'on va changer leur quotidien, aux profs.

Voilà pour les détails pratiques, mais sur le fond ?

Et bien, sur le fond, j'hésite. D'habitude, ce sont plutôt Léa, pardon, madame Léa et Prince Demorand, qui nous font le coup des journalistes omniscients, qui pensent plusse et mieux que les autres, savent tout sur tout et passent leur temps à s'interviewer de concert en recommandant leurs propres bouquins à les uns les autres, tout en prenant le ton convenu qui va bien, celui de la hauteur de vue, avec le recul du vieux sage ou du vrai philosophe... Toi, en général, c'est plutôt une chouette dissertation de Sciences Po, pleine de balancement circonspect, et j'avoue que, très souvent, j'aime bien. Bon, mais ce lundi matin, j'ai quand même tiqué. C'est quoi, un débat dépassionné sur les valeurs de la République ? Un, deux, trois, liberté, égalité, fraternité ? Ce n'est pas... un tout petit peu plus compliqué ?

Charlie, dans ma jeunesse, je le lisais parce que c'était provocateur, parfois un peu dégueu, ou plus exactement souvent beaucoup dégueu, notamment les histoires de cul. Je n'avais pas forcément l'idée de remonter à la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, entrée dans le bloc de constitutionnalité seulement en 1971, vous me direz. Or, la DDHC, si l'on s'en souvient, proclame en son article 10 que "Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses (on a bien noté la réserve), pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi." Elle dit aussi, en son article 11, que "La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi." On est donc en face de deux libertés ou droits qui ne sont pas absolus, et c'est bien là tout le problème.

Face à des libertés qui ne sont pas absolues, on est bien obligé de réfléchir, de composer, de nuancer. Et le monde a changé. Quand je parle de Charlie Hebdo, j'ai encore des sanglots dans la voix mais il se trouve que mes enfants, qui ne sont pourtant pas musulmans, me répondent avec une drôle de grimace, un peu comme si je parlais de Détective : " – Oui, mais quand même, il est raciste, ton truc, ou alors bien limite...
– Mais non, c'est du second degré, c'est de la provocation, c'est...
– Trente-quatrième degré, alors.″

Je le déplore, parce qu'un symbole, ça ne tombe pas comme ça, mais je suis bien obligée de le constater. Ce qui fait que je doute, et même de l'opportunité de les avoir publiées une nouvelle fois, les caricatures, je doute. J'ai douté en découvrant quelle était la violence des réactions, au Pakistan. J'ai douté en me disant que puisque c'est la guerre, entre nous et les terroristes, est-ce qu'on a encore besoin d'une agression ou d'un acte de guerre contre d’autres États de la planète, contre tous ces gens qui crèvent de faim, qui vivent sous la dictature et qui croient en Dieu ? Et dans le même temps que je me disais ça, je me disais aussi : non, non, tenir bon, y'en a marre, de ne rien pouvoir dire, de s'autocensurer, merde, mort aux vaches et mort au pape ! Et si l'on veut les promouvoir, les valeurs de la démocratie et de la tolérance, impossible de lâcher là-dessus.

Donc, et qu'on me comprenne bien : je ne dis pas ça pour qu'on me soutienne ou qu'on m'insulte. On peut le faire, pas de souci, ça ne changera en rien l'ordre du monde. Ce que je veux dire, plutôt, c'est comment peut-on enseigner dans le doute ? Sur du doute. Sur quelque chose dont on ne sait plus bien ce qu'on en pense soi-même. Sur quelque chose dont le prof d'à côté pense peut-être l'inverse. Pas dans une classe de terminale du lycée Louis-le-Grand ou d'Henri IV, pas à l'École alsacienne ou à Stanislas, là peut-être qu’on peut essayer en y mettant quand même des pincettes, mais dans une classe de collège, du collège unique où il y a tout le monde, c’est très variable, en définitive, les limites de ce qu’on peut dire.

Vous allez répliquer que ce n'est pas vrai, que non, qu'on pense tous la même chose des fondamentaux des valeurs de la République. Et bien, non, ce n'est pas vrai non plus. Il suffit de lire le journal et les commentaires de billets pour voir que ce n'est pas vrai, même sur les fondamentaux. Et pourquoi ? Et bien, ce n'est pas vrai parce que tout le monde donne son opinion, et qu'on a le droit d'ailleurs, aucun souci. Sauf que les opinions, normalement, la connaissance elle s'en fout. Et que les profs, leur objet, c'est la connaissance, pas les opinions de l'actualité.

C'est bien ça, je trouve, qu'on a fini par oublier à force de circulaires, en passant par les directives sur la laïcité et... la lettre de Guy Môquet. Je ne pense pas qu'elles aient toutes été faites pour aider les enseignants, lesdites circulaires, mais je me trompe sûrement... Dans les sciences dures, on peut encore tenir bon, dire que la terre n'est pas plate et toussa... On peut faire de l’ex cathedra. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne sera pas contesté − Qui es-tu, pour me dire que la terre est ronde ? Qu’est-ce que t’en sais ? – mais, à titre personnel, on peut au moins se rassurer en se disant qu’il n’y a pas de doute possible. En revanche, pour les sciences humaines, c'est beaucoup plus compliqué parce que tout le monde croit qu'il sait, vu qu’il a une opinion. Et même les journalistes, d’ailleurs, tellement ils pensent bien l’actualité.

Donc, la seule posture possible, c’est la neutralité, sinon que même la neutralité, c’est encore relatif et compliqué. Sur l’ensemble des sujets, multiples et de niveaux très différents que ça pose : l’intégration, le collège unique, les fichés S, les méchants imams et les bons, la laïcité ouverte et la plus dure...

Quand j’enseignais en quatrième, ce qu’ils avaient mis au programme, c’était : « Baroque et classicisme ». Et en cinquième : « La Chine des Song ». À l’époque, je trouvais ça zarbi, mais finalement...

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