Un dîner rue de Solférino, 9e épisode

Le doute. Fin de la SAISON 1

Le doute

 

 

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Il n’était pas complètement clean, Moreno, pas vraiment blanc-bleu non plus, dans cette histoire, et il aurait pu me le dire, même si je n’entendais rien, ne voyais rien et, même, à la fin, ne disais rien non plus, comme les trois petits singes, le sourd, l’aveugle et le muet… J’avais commencé à décristalliser un peu, d’accord, et même bien avant l’affaire du sms collector, c'est-à-dire que je commençais à percevoir vaguement que, parfois, je m’ennuyais, avec Marco, que c’était de l’ennui, mes bâillements. Quand il me parlait de lui, souvent, ou peut-être pas de lui directement mais de l’air du temps, surtout, de l’air du temps comme une protection, et pas non plus de Lisa, jamais, toujours tabou, mais finalement de rien, en définitive, car lorsqu’on s’interdit de parler de l’essentiel, que ce soit à table ou ailleurs, il ne reste plus grand-chose à en dire, finalement, de sa vie ou de soi.

Ou alors, on peut parler du travail, du taf, parce que c’est comme l’éducation des enfants, les chiens ou les maisons de campagne, le taf, ça meuble aussi, mais c’est là que ça commençait à devenir bizarre, le taf, parce que je n’avais toujours pas compris ce qu’il faisait, dans la vie, pas vraiment… J’avais bien compris qu’il n’avait jamais été danseur de tango, que c’était une forme de private joke, à cause d’une réflexion de Pauline, un jour qu’il s’était pointé chez eux avec du gel dans les cheveux, gominé, ce qui fait que depuis, ils avaient pris l’habitude de l’appeler le danseur de tango, d’où ma méprise du premier soir, au dîner, ça j’avais bien compris, mais le truc du jardinier, alors là, c’était louche de louche, même si je ne voyais rien.

En définitive, et comme il apparaîtrait plus tard, c’était un homme de paille, Marco, ou alors une éminence grise, mais cela, je n’arrivais pas complètement à le déterminer, à cause du barrage de la langue. Le barrage de la langue, ça m’a toujours fascinée, je ne sais pas quoi en penser, du barrage de la langue… Je ne parle pas des gens complètement bilingues, comme Jane Birkin, par exemple, encore que c’est un mauvais exemple, Jane Birkin, vu l’accent qu’elle se trimballe encore, après, après… combien ? Au moins cinquante ans passés en France, n’est-il pas ? Mais bon, là, on voit bien que c’est du chiqué, c’est pour le glamour, pour le fun, to be or not to be

Pour en revenir à Marco et au barrage de la langue, je me demande toujours,  au sujet de ce qu’il est convenu d’appeler les « couples mixtes », si le barrage de la langue, ça aide ou ça n’aide pas (à dire les choses)… À la fois parce qu’il me semble que cela permet d’en dire plus, c'est-à-dire oser en dire plus, et surtout pour le sexe et la mort… Par exemple, quand je lis Le Dalhia noir ou le Black Dalhia de James Ellroy, ça m’aide beaucoup de le lire en anglais, de ne pas tout comprendre, pour supporter la minutie de l’autopsie, le corps sectionné à la taille, les bras retournés à angle droit et la bouche fendue de la lame de rasoir, est-ce que la chair a été arrachée de la même manière du côté droit que du côté gauche ? Je vous épargne la suite, mais je préfère ne pas tout comprendre, comme dans les romans de Bret Easton Ellis ou Nécropolis, celui de Lieberman… Et pour le sexe, je me dis que quand on n’a pas beaucoup de vocabulaire, mais sans être un ou une demeuré.e, sinon, ça ne marche pas, on y va un peu plus franchement, un peu plus directement, en osant dire ce que l’on n’oserais jamais dire en français de France…

Donc, ça va plus vite, en quelque sorte, mais, en même temps, à cause des niveaux de langue, pas du niveau de nos connaissances, mais des niveaux, des différentes façons dire mes hommages madame, mes respects monsieur le Préfet ou salut mon pote, ça boume ? - ce qui fait que lorsque je m’adresse à l’épicier, à la boulangère ou au plombier, je ne parle pas tout à fait de la même manière que lorsque je suis en réunion ou que j’engueule mes enfants – il est très difficile de cerner le niveau, justement, celui de son interlocuteur. Au début, quand tu apprends la langue, tu bredouilles et cela n’a pas d’importance mais, ensuite, le risque est de devenir trop cérémonieux, trop pompeux, comme cette vieille grammaire anglaise dans laquelle un monsieur Ophrys, sûrement encore un copain de Lagarde et de Michard, celui-là, nous apprenait qu’il était interdit, absolument interdit de dire me too et qu’il fallait absolument dire so do I, pour dire moi aussi, ou neither do I, pour dire moi non plus. Sauf que tous les Anglais, tous les Américains, tous les Acadiens le disent, me too (sans compter le #) et moi aussi, et sûrement Donald Trump, aussi, paraît qu’il a la grammaire d’un enfant de cinq ans… C’est pour cela que je ne savais pas déterminer s’il était sans doute "l’homme de paille", Marco, pas seulement le jardinier, ou alors "l’éminence grise", quand tout est arrivé, je n’arrivais toujours pas à le situer… Peut-être agent double, aussi, mais ça, je ne l’ai perçu qu’après…

Il y avait eu des alertes, incontestablement, et c’était peut-être aussi le début de la décristallisation, par exemple quand il s’adressait au père de Lisa, au téléphone, à la fois si respectueux et si affectueux, je me disais il a l’air de bien l’aimer, et aussi de le respecter, il le flatte un peu, quand même, mais on voit bien que c’est de la déférence, et qu’il l’aime bien… Sinon qu’une autre fois, il parlait encore à une sorte de pédégé ou de président du directoire, je ne sais plus lequel, et il lui parlait de la même façon, ça m’a troublée : celui-là de pédégé, ce n’est pas le père de Lisa, il ne l’aime pas, alors pourquoi lui parle-t-il avec la même intonation, à lui passer de la brosse ? Et le troisième, cette huile du Medef, d’après ce que j’ai capté, il lui passe encore de la brosse, non ?

Et quand nous sommes retournés tous les deux à l’Opéra et qu’à l’entracte, il m’a lâchée, carrément laissée choir en bas de l’escalier, sans me présenter, ni rien, sans même faire un geste d’excuse, juste pour aller se vautrer devant ce couple, le vieux et sa greluche, à leur sourire, à leur parler en aparté d’un air de confidence, à les monopoliser à tel point que plus personne ne pouvait approcher, et à ne même pas revenir, si bien que j’ai dû regagner mon fauteuil toute seule et qu’ensuite, quand il a fini par se glisser dans la salle, c’était encore un imprévu, un impromptu, un contretemps, et qu’il allait simplement me ramener chez moi, en voiture, puis il devrait filer, qué mala pata, quelle poisse, encore une urgence…

La désillusion, la desillusiόn, mon amour, c’est comme dans Une maison de poupée, ensuite ça va très vite… Est-ce qu’elle part, Nora ? Est-ce que je pars ? Ce soir-là, j’aurais mieux fait de filer à l’entracte, moi aussi, il aurait eu l’air con, en revenant… Et je l’ai ressassé si souvent, que j’aurais pu partir à ce moment-là, si souvent… Sauf que je n’ai pas eu le courage, si tu pouvais me voir en ce moment, quand je repense à la nuit, à toi, à la musique… Je n’ai pas rêvé pourtant, c’était tellement bien, la nuit et la musique, et je croyais aussi qu’il était mon ami, tellement longtemps que je lui parle, alone together

It nether entered my mind, je n’y avais jamais pensé, jamais, que tu t’étais glissé dans ma vie comme un caméléon, à me passer de la brosse à moi aussi.

 

Fin de la Saison 1

 

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