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Billet de blog 19 août 2021

8- La vraie vie (3) ou le séminaire

À la façon du Nouveau roman, elle aurait bien décrit, minutieusement, l’allure de Nelly quand elle se relisait. Comme en surplomb, des années après...

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À la façon du Nouveau roman, elle aurait bien décrit, minutieusement, l’allure de Nelly quand elle se relisait. Comme en surplomb, des années après. Le jeu des ombres sur le mur, dans La jalousie, le patron du café qui range les chaises dans Les gommes, et aussi le souvenir de La maison du triangle d’or, introuvable dans la bibliothèque, disparu, épuisé, alors que le seul passage qui flottait encore un peu dans sa mémoire et dont elle aurait voulu vérifier… disons l’exactitude, lui faisait penser, on ne sait trop pourquoi, à un président, un vice-président, un premier président ou n’importe lequel de ces sommités satisfaites, sans doute à cause de l’autorité et de la main qui s’égare. Gare aux gares et à l’égarement, lui dit-elle, ne me regarde pas et ne me touche pas, tocard, c’est ce qu’il aurait fallu dire mais… trop tard. Dans le livre, il lui semblait que ça se passait à l’opéra et c’est pour cela que la scène lui avait semblé véridique, comme une réminiscence, mais (à vrai dire) elle ne savait plus trop bien si c’était la réalité qui ressemblait à de la fiction ou si de la fiction s’était glissée dans la réalité, comme une duplication à l’infini de tout ce qu’elles avaient vécu (elle, moi, les autres) avec tous ces petits présidents. Georges Duhamel a écrit quelque part que, dans ce pays, quand on hésite il vaut mieux dire Monsieur le Président. On risque moins de se tromper, parce qu’ils sont toujours le président de quelque chose, ne fût-ce que de l’amicale du jeu de boules de Pouilly-les-Allumettes. Dans certains cas, comme dans le bâtiment ou les travaux publics, peut-être aussi dans les fédérations de chasseurs ou de football, on dit simplement Président mais là, je trouve que pour le coup ça fait vraiment tocard ou que ça ressemble à une plaquette de beurre. Ou alors à un congrès de la mécanique, de la dentisterie ou de la chirurgie plastique, quand ils sortent tous de l’auditorium avec leurs petites sacoches remplies de dépliants, de stylos et d’échantillons pour se diriger vers le buffet, la mine goguenarde et la démarche déjà un peu chancelante, par anticipation. Ah, ah, ah, qu’en avez-vous pensé, président ? Et que je te tape sur l’épaule, mon gars, et que je te pince les fesses, ma fille… Y'a pas à dire, on ne va pas toutes déplorer les gestes barrières.

Dans le roman de Nelly, assez pitoyable elle le reconnaissait, mais assez bien écrit tout de même, cette pauvre Priscilla continuait d’explorer toutes les strates de la débauche sexisée. (Je sais que ça n’existe pas, sexisée, mais c’est pourtant ce que je viens d’écrire, alors ne venez pas me faire de la gonflette grammaticale, on comprend ce que ça veut dire.) Dans la vraie vie, il fallait reconnaître qu’elle ne savait plus trop, ou alors que ça se mélangeait dans sa tête.

Cette fois-là, quand elle avait revu Jacques et qu’ils avaient dîné sur la corniche, elle revenait d’un séminaire (disons Aix-en-Provence ou Avignon) auquel avait été invité un ancien ministre qui faisait de la philosophie. Les séminaires, c’est un truc parfait quand on veut voyager et qu’on ne sait pas où aller. Une boîte du BTP vous invite, c’est donc professionnel, tout compris, et il y a un thème un peu sérieux (les conditions de la reprise économique, comment concilier recherche de productivité et responsabilité sociale des entreprises ou la France à la croisée des chemins, un truc comme ça) qui vous occupe au moins une matinée. Pendant ce temps, pour les conjoints ou les conjointes (surtout les conjointes), il y a une visite organisée, par exemple une balade insolite le long des gorges de la Durance ou la découverte des marchés provençaux, et elles reviennent toutes avec quelques brins de lavande dans un petit sac, alors elles sont ravies. Vous, on vous donne un stylo et un bloc-notes, quelquefois une clé USB en prime, alors c’est professionnel. Vous écoutez sagement et quand on passe aux questions, vous prenez un air inspiré pour demander au ministre philosophe s’il ne pense pas que la nécessité de la transition écologique rebat les cartes de la mondialisation et quel est son point de vue, tout en précisant que, bien sûr, vous n’êtes pas une spécialiste et qu’il ne vous en veuille pas si vous faites un contresens, tout ça sous l’œil paternel du président du groupe ou de son numéro deux, qui a posé la première question et assuré l’intervenant de la qualité de sa prestation et de combien tout le monde y verra l’occasion de réflexions profondes et de prolongements utiles dans notre activité professionnelle, parce que prendre un peu de recul pour le temps de la réflexion, n’est-ce pas ? Normal, à huit-dix mille euros les deux heures, plus le petit déjeuner compris et la chambre avec vue, c’est forcément profond. Ensuite, tout le monde va déjeuner en attendant le dîner et le spectacle du soir, également compris. On y parle de foreuses à béton tandis que le philosophe dédicace ses bouquins, tout le monde est content, chacun dans sa zone de confort, comme ils disent.

Sauf Nelly, bien entendu, parce qu’elle avait un sérieux problème avec l’esprit critique et qu’elle venait de fâcher le ministre philosophe. Il avait repris Schumpeter en parlant d’innovations destructrices et Nelly avait objecté qu’« innovation destructrice » et « destruction créatrice » ne voulant pas dire la même chose, il y avait là comme un tour de passe-passe, pas seulement un glissement assumé, alors elle ne comprenait pas… Elle pensait aussi (mais ça, elle ne l’avait pas dit) que la formule « tous les économistes un peu sérieux s’accordent à dire que... » était un peu poussée quand on veut justifier le néo-libéralisme et que c’était un argument d’autorité, et aussi ad populum, qui ne faisait... pas très sérieux, justement. Si l’on va par là, est-ce que le ministre philosophe était finalement plus compétent en économie que les spécialistes de la foreuse à béton ne l’étaient en philosophie ? Elle avait pourtant bien pris la précaution de dire « je ne suis pas une spécialiste, je parle sous votre contrôle et je ne comprends pas… » mais malgré toutes ces précautions oratoires, il lui avait hurlé dessus, ce qui avait été du plus mauvais effet : « Je ne peux rien pour vous, tant pis si vous ne comprenez pas ! Lisez mon livre, madame ! »

Elle avait battu en retraite et seule Gilberte (la chargée des relations institutionnelles du groupe de BTP) s’était approchée, au buffet, tandis que tout le monde picorait dans les tomates-mozzarella et autres snacks au kiwi, au curry ou à la mousse de truffe.
– Tu comprends, pourquoi il t’a parlé comme ça ?
– Non, peut-être un point sensible… Ou alors il a ressenti que je ne l’aime pas. Je me demande si je n’aurais pas préféré qu’ils invitent Finkielkraut, on aurait pu parler du désordre amoureux ?
– ?

Nelly aimait bien Gilberte, parce qu’elle était raisonnable, qu’elle ne ressemblait pas aux directrices de la communication qui vous crient tout le temps « Chéri, chérie, comment tu vas, toi ? » perchées sur de très hauts talons, et que l’année d’avant, quand ils avaient fait venir le PDG (de ce groupe qui vendait des livres et aussi de l’électroménager), peut-être pas un ancien ministre mais plutôt un ancien directeur de cabinet, eh bien, à la fin de la séance, Gilberte s’était penchée vers elle et avait chuchoté :
– T’en as pensé quoi ? Il enfonce un peu les portes ouvertes, non ?
– C’est le moins qu’on puisse dire.

Elles en avaient donc papoté comme deux péronnelles insouciantes, se disant qu’enfiler des perles ou des passes à cinq mille balles de l’heure, ça pouvait valoir le coup, que Sarkozy, Hollande ou Bill Clinton devaient forcément coûter beaucoup plus cher et que, s’agissant du PDG, celle qui faisait rêver c’était surtout sa femme, une égérie de la mode encore plus connue que Loulou de la Falaise, la créatrice un peu foutraque des bijoux d’Yves Saint-Laurent.

– Tu vas te le faire dédicacer, le livre ?
– Penses-tu, pas question, il a tout de même été très grossier, non ? Comme il y en a des piles à l’entrée, je vais quand même le prendre, le livre, mais sans la dédicace et je le filerai à un de mes amis, qui est prof de philo. Je n’ai pas le courage de le lire, alors il me dira ce qu’il faut en penser.
– Ah, parfait, tu me diras aussi… C’est bête, tu sais, ça me changerait bien des foreuses à béton mais je ne suis pas certaine d’avoir les fondamentaux pour comprendre…
– C’est déjà bien de se le dire, tu sais. Personnellement, j’ai déjà les fondamentaux pour penser que c’est louche.

Jacques n’avait pas joué les maîtres à penser. Il avait juste dit que ce n’était pas compromettant et que tout le monde pouvait y trouver une formule ou un argument avec lesquels il serait d’accord. Oui, bien sûr, il y avait de petits glissements et des raccourcis contestables…
– Démago ?
– Oui, on peut dire ça.
– Donc, c’est dangereux ?
– Je ne sais pas. Il n’est pas candidat à la présidentielle ?
– Non, mais vous voyez bien ce que je veux dire ? Quand on pense à tous ces gens qui dominent, dans un domaine ou un autre… On se dit qu’ils sont au-dessus, qu’ils ont réfléchi, qu’ils ont des clés de compréhension qu’on n’a pas ? Et puis, on les côtoie et l’on se rend compte qu’ils sont finalement très légers, aussi légers que des bulles de savon… Ce qui me gêne, c’est ce consensus, le soupçon qu’il est fondé sur autre chose que de la pensée, parce qu’il faut du temps, tout de même, pour comprendre un auteur. Certains y passent leur vie. Tous les économistes un peu sérieux s’accordent à dire que, ça me fait peur. Comme un double paralogisme, celui de l’autorité et celui du tout le monde pense que. Et encore, il y en avait plein d’autres, de paralogismes, personne n’avait l’air de les voir, alors ça m’a fait peur…
– Le pire, c’est l’autorité.
– Vous croyez ?

À suivre…

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