Les signes de ma radicalisation

C'est une fiction mais croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer.

Ils jouent à un jeu, ils jouent à ne pas jouer à un jeu.
Si je leur montre que je les vois jouer,
je transgresserai la règle et ils me puniront.
Je dois jouer le jeu de ne pas voir que je joue le jeu.

Un truc que j'ai lu, un jour, sur le paradoxe.

 

Lundi, je n'ai pas eu le courage d'aller à la conférence de presse et dimanche, j'ai raté la messe.

Quand on y songe, c'est un peu la même chose (la messe et la conférence de presse), mais je ne devrais pas dire ça. Ce genre de pensées, c'est infernal, ça devient vite une addiction. À peine commencent-elles à t'effleurer, les pensées, que tu sais déjà qu'elles vont revenir en permanence et qu'à la fin, leur récurrence ne te laissera plus aucun répit, jamais, un peu comme des acouphènes ou écouter le champ des sirènes.

À la réunion de mardi, par exemple, je n'ai pas compris une once de ce qu'ils ont dit, je ne me sentais pas concernée. C'était un truc pour t'expliquer comment remplir le tableau de reporting de comment tu passes le temps de la semaine, pour en référer, afin qu'on puisse faire un autre tableau, plus macro comme ils disent, sur le temps global et comment tout le monde l'occupe. Moi, pendant ce temps, je me disais que j'occupe mon bureau, ce qui n'est déjà pas si mal. Ce matin, il y avait un rayon de soleil qui faisait de minuscules taches bizarres sur le mur du fond, comme un petit kaléidoscope de lumière, et c'était délicieux. Et ensuite, comment faudrait-il que je reporte le fait que je suis en train de reporter ?

Ça me trottait tellement dans la tête, cette histoire de comment reporter le temps du reporting, que ça m'a bloqué les neurones et que j'ai perdu tout mon mercredi. Les autres ont passé tout leur temps à calculer les équivalents temps plein (ETP) et les équivalents temps plein travaillés (ETPT) qu'il allait falloir redéployer pour tenir dans la norme de dépense, mais j'ai à peine vérifié. Je continuais à contempler le petit pan de mur, j'étais tétanisée. À quoi je passe mon temps, ils veulent savoir à quoi je passe mon temps ? Mais si je leur dis à quoi je passe mon temps, je vais perdre du temps, non ? Ce sera du temps perdu, en quelque sorte ? du temps perdu que jamais personne ne me rendra et qui ne comptera même pas pour la retraite. Résultat des courses, je reconnais que je n'ai rien vérifié du tout.

En conséquence, jeudi, j'ai reçu un coup de fil du gars de Bercy, concernant le calcul des ETP et des ETPT : ils ne tenaient pas dans la norme et encore moins dans la trajectoire. Comme il faisait gris et que le petit dessin sur le mur avait disparu, je me suis un peu énervée et j'ai répondu qu'on était déjà à l'os, que je voulais bien faire mieux avec moins, que j'étais même convaincue qu'on pouvait le faire, mais que je ne comprenais pas comment on pouvait faire mieux avec zéro, vu que tout ça tendait vers zéro, à mon avis, que ce serait nul et encore moins qu'epsilon, peanuts ou pas bézef, et que cela allait encore accentuer la démotivation ambiante et le sentiment désespérant qu'à force de raboter, et de delta en delta, valait mieux tout arrêter parce que plus tu fais des efforts une année, plus on t'en demande la suivante, et ça depuis des années. C'est d'ailleurs pour ça que tant de rames de papier sont entassées dans mon bureau, pour qu'on épuise bien tous les crédits de fonctionnement de l'année N, afin qu'on ne nous fasse pas le coup de l'exécution à 80%, pour encore nous les raboter de 20% en N+1. Un peu comme le logement social à Neuilly-sur-Seine : comme il n'y en a pas, les gens n'en demandent pas et comme ils n'en demandent pas, on en conclut qu'il n'y a pas de demande et que pas besoin d'en faire. Ou encore les transports dans le Massif central : comme il n'y a pas de trains, ou alors vraiment pas aux bonnes heures, les gens ne les prennent pas, et comme ils ne les prennent pas, on ferme les lignes. En attendant, à certaines heures, les cars sont pleins et on a tout gagné.

Bon, mais cela, je ne lui ai pas dit, tu penses : je n'étais pas encore tout à fait radicalisée et pas folle, la guêpe. C'est contreproductif, que j'ai dit, c'est contreproductif. J'étais assez fière de ce "contreproductif", parce que je me disais que c'était la bonne chose à dire et le vocabulaire qu'il pouvait comprendre, beaucoup plus que pas bézef, epsilon ou la guêpe. À ce moment-là, et aussi sec, il m'a répondu : "Je challenge votre position"... ce qui m'a coupé le sifflet un moment. Ça m'a bien perturbée, je dois le dire, à tel point que j'ai moi-même rétorqué : " Euh, je ne comprends pas."

Ça veut dire quoi, qu'il challenge ma position ? Qu'il la met en balance, en question, qu'il y réfléchit ou qu'il la soupèse ? Ou alors qu'il doute ? Oui, c'est ça, il doute et, dans un grand élan de perception métaphysique, ayant soudainement pris conscience de la vanité de nos existences, il se demande ce que nous sommes venus faire sur cette terre ? J'ai eu un grand moment d'hésitation, j'étais prête à le croire, qu'il doutait, parce que je ne comprenais vraiment pas ce que ça voulait dire : "je challenge".

– Vous hésitez quant à ma position, c'est ça ?
– Non, pas du tout, je la disput... enfin, non, je la conteste.

Bref, redescendons sur terre, il n'était pas d'accord, tout simplement, et on a continué sur un échange entre hommes (disruptif et à challenger au couteau, donc) concernant la réunion interministérielle (RIM) de la semaine dernière (tandis que je n'étais pas encore radicalisée, donc), et qui avait tranché et que c'était décidé.

– Vous pouvez me faire passer le bleu de la RIM ? (Le bleu, c'est le papyrus officiel de la RIM, le reporting si vous préférez, qui dit comment et en faveur de qui c'est tranché.)
– Non, il n'y a pas de bleu, c'était une informelle, la RIM.
– Ah.

J'avais oublié, mais il faut dire aussi que parmi les RIM, il y a les RIM formelles, avec le papyrus officiel, et les RIM informelles, sans le papyrus. Bizarrement, celles que préfère Bercy, ce sont toujours les RIM informelles et à quoi ça rime, je vous le demande. En même temps (hum), rien que de me dire ça (à quoi ça rime ?), on voyait bien déjà que je filais un mauvais coton. Pendant qu'il parlait, je louchais encore un peu vers le mur, pour voir si le petit pan coloré du kaléidoscope réapparaissait, mais non, et tout en réfléchissant à l'idée de partir et d'attraper le RER d'un peu avant 18 heures, celui qui est souvent vide parce qu'il se forme bien après le terminus, je me disais que je serais assise et que je pourrais reprendre la lecture de Dubliners.

Les gens de Dublin, James Joyce. Je n'avais jamais pris le temps de les lire, ces nouvelles, et je ne sais pas si c'est la perspective du Brexit, mais je m'y suis plongée avec délice. On devrait penser plus souvent aux Irlandais, et pas seulement quand on boit de la bière.

J'adore, parce qu'il ne s'y passe rien, dans ces nouvelles. C'est juste des gens. Au début, on est un peu décontenancé, on attend qu'il se passe quelque chose, comment ça va se terminer, par exemple, mais il ne se passe rien, ou pas souvent. Et, pourtant, on ne peut pas s'arrêter de lire. Parce que lui, James Joyce, il m'aurait inventé une histoire. Il vous aurait dit que je m'appelle Louise Farrington, alors que mon vrai nom est Louise Guéridon, et qu'en acceptant ce poste au ministère, je croyais que...

– Allô ?
–...
– Allô ?
– ô ?
– ô-ô ?
– ...
– Ô ?
– Pardon ?
– Je vous entends mal, madame Guéridon, et si l'on reprend, en base, cela ferait -1250 ETP en année pleine, à corréler avec, en ETPT et compte tenu de l'exécution 2019...
– Allez vous faire pendre, voyou ! Je m'en fous, de vos ETP, si vous saviez comme je m'en balance...

Et là, pouf, j'ai raccroché.

Le vendredi, ça a fait un barouf, je ne te dis pas. C'était "remonté", comme ils disent, et à tous les échelons : les deux sous-directeurs, les deux directeurs, le directeur général, les deux secrétaires généraux, les deux directeurs des deux cabinets, tout ce que le monde compte de directeurs, il ne manquait plus que les ministres et ça n’a fait ni une ni deux : j'étais fichée.

Fichée, cadrée, recadrée, et je te fiche mon billet qu'à mon avis, ils ont dit blacklistée.

Je ne fais pas partie du nouveau monde, c'est tout. C'est ça, ma radicalisation, c'est décidé. Et vous voulez que je vous dise, j'en éprouve à la fois l'amertume et la saveur. En même temps, en quelque sorte. Alors le samedi, j'ai pris un grand bain, et je me suis dit que j'allais changer de vie.

Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.