«Je hais l'humanité»

L'histoire d'une fille qui n'aime personne. En tout cas, pas dans le métro et aux heures de pointe, mais qui, au cours du trajet, révèle quand même son humanité. Nouvelle, Paris, 2007

metro
Je hais l'humanité

 

Le matin, je suis d’un réac, le matin ! Mais d’un réac, vous ne le croirez pas. Et d’un grossier, vous ne pouvez pas l’imaginer. C’est bien simple, je hais l’humanité :

Elle se croit où, la pétasse ? Celle qui vient de m’écraser les pieds et qui cherche à me passer devant. Si elle pense que je vais me laisser faire… Elle est d’un moche, en plus, avec son manteau pourri de chez rikiki… C’est d’un laid la fausse fourrure bas de gamme, c’est d’un laid, encore pire que le fuseau dans les talons aiguilles. Et l’autre abrutie, sa copine, avec son jean qui lui tombe sur les fesses, ferait mieux de les cacher, ses grosses fesses.

Incroyable ce qu’on peut voir comme paires de fesses dans le métro en ce moment. Je ne sais pas ce qu’elles ont toutes, à marcher le cul en arrière, à propulser leurs grosses fesses, on dirait qu’elles marchent à l’envers, fesses à reculons… Sans compter que les chaussures à bouts pointus, ça les fait marcher en canard, les bonnes femmes, elles marchent toutes en canard, quelle allure…

Bon, mais si elles croient qu’elles vont me doubler, les deux fleurs de ZUP, elles se fourrent le doigt dans l’œil. La place, c’est moi qui l’ai vue la première, d’abord.

Ça y est, je suis tassée contre la vitre, casée.

C’est quoi l’odeur ?

 Le type d’à côté ? Comment il peut transpirer comme ça, à huit heures du matin ? La transpire à huit heures du matin, l’odeur de rance... Ce soir, je n’ose pas y penser… Ce soir, ce sera au moins dix fois pire.

Quand on pense qu’il a peut-être une femme, une femme qui l’attend chez lui…

Tous les soirs, elle l’attend, elle finit de ranger la cuisine, elle s’essuie les mains, elle va vers la porte, elle ouvre… Et le grand type lui dit bonsoir, lui caresse le dos, passe la main sous sa robe, et après… Je n’ose pas y penser.

Parce que je suis sexiste, en plus. Oui, sexiste. Je vais bientôt militer pour la ségrégation dans le métro. Les femmes d’un côté, les hommes de l’autre.

Les hommes qui se carrent, qui se calent et qui s’étalent… Sur une population moyenne, de tous âges et de toutes conditions, à au moins quatre-vingts pour cent, ils s’asseyent tous de la même façon : bien calés, bien au large, jambes écartées, mains sur la bite.

Je ne mens pas, faites le test : jambes écartées, mains sur la bite. Tous, presque tous.

Alors, toi, forcément, plus aucune place. Tu es tassée dans le coin, genoux serrés, menton au sommet de la pyramide instable, sac à main, cartable, tu ne bouges plus. Et si tu essayes, toi aussi, de te faire une petite place, de t’imposer, à tous les coups, tu leur frôles la cuisse. Beuh…

Et le pire, le pire du pire, c’est d’avoir un grand type, sur ta gauche, bien carré, bien calé, et un ado assis en face de toi. Parce que les ados, eux, c’est bien simple, ils s’asseyent sur le dos. Oui, sur le dos. Les omoplates le plus bas possible, et leurs immenses quilles qui te percutent les genoux. Et bam, bam, bam, les basses à fond la caisse, vont tous finir sourdingues...

Bien fait.

Je n’aime pas non plus les ados, je hais les ados.

Enfin, sauf le mien. D’ailleurs, à bien y réfléchir, il s’assied exactement comme ça, Arnaud. Toujours affalé quelque part, l’œil rivé sur un écran… Et le point de contact entre lui et le siège, c’est quelque part entre la ceinture du pantalon et le petit bout de caleçon qui dépasse… Plutôt joli, d’ailleurs, ce petit bout de caleçon qui dépasse, ça lui va bien. Comme les pantalons à franges, je râle, je râle, mais finalement c’est bien pratique. Tu le laisses marcher dessus tant qu’il veut, ça frange, et à la fin, plus besoin de faire l’ourlet…

Pas comme ma mère, qui nous repassait les jeans avec le pli au milieu… Quand on partait pour le lycée, elle nous appelait mes deux clodos… Quand même, on était des clodos propres. Un peu comme Arnaud, d’ailleurs, avec ses cheveux qui lui tombent sur le nez… C’est ce que j’ai dit à son père, d’ailleurs, je préfère le voir avec les cheveux longs qu’avec le crâne rasé, tu ne crois pas ?

Encore que le crâne rasé, ça ne veut pas forcément dire…

Si, le crâne rasé, si, d’accord… mais la boule à zéro, non, ce n’est pas pareil, la boule à zéro… Il y a des mecs à qui ça va bien, la boule à zéro. Ça dépend un peu de la forme de la tête… Patrick, par exemple, il est plutôt pas mal avec sa boule à zéro… On ne peut tout de même pas le suspecter d’être facho, Patrick… Il est homo, Patrick, il est gay...

C’est bien ma veine, d’ailleurs, chaque fois qu’un mec me plaît, il est homo.

Ou alors il est marié.

Et parfois les deux.

C’est incroyable le nombre de mecs que je connais qui sont mariés et homos. Prenez Michel, quatre enfants, une vraie folle, Michel… Il saute de joie, il te touche, te parle, te retouche encore, et au revoir ma chériie… Mais rien à en faire, à part ça. Moi je n’ai rien contre les homos, remarque, mais tout de même, parfois, c’est dommage… C’est tout ce que j’en dis, c’est dommage… Sans compter qu’avant, ils étaient bien, les homos, mais maintenant, aussi cons que les autres. Regardez les affiches, dans le métro…

Vous ne voyez pas ? Mais si, les deux mecs à moitié à poil, et qui regardent Pink télé… C’est bien simple, c’est comme si les homos étaient en train de proclamer nous aussi, nous aussi… Nous aussi, on regarde la télé, nous aussi on aime les jeux débiles, nous aussi on a le droit d’être aussi cons que les autres…

Bon, mais il est interminable, ce trajet. En plus, j’ai froid. Tout à l’heure j’avais chaud, mais maintenant j’ai froid. La bécasse d’en face vient de se lever pour ouvrir la fenêtre. N’importe quoi ! Ce que les gens ne comprennent pas, c’est que quand on entre dans le métro, on a chaud, forcément, on vient de courir… Mais après, on a froid et c’est tout plein de courants d’air. En hiver, on a les gros manteaux, les doudounes, on est serrés les uns contre les autres, avec les manteaux, les doudounes, il fait trop chaud, on étouffe, tout est fermé. Ensuite, en été, il y a toujours un abruti pour ouvrir la fenêtre et on fait tout le trajet en plein courant d’air…

Dans les anciennes rames, il me semble que ça ne s’ouvrait que d’un côté. Comme ça au moins, on avait de l’air, mais on n’était pas en courant d’air.  Je crains les courants d’air, moi. En été, je ne me déplace jamais sans une écharpe de laine. Les gens doivent me prendre pour une folle, mais je m’en fiche, je crains les courants d’air, c’est tout.

Il faut dire que ce sont encore des stars, ceux qui ont conçu le nouveau métro. De foutus ingénieurs de mes deux, oui. Pour ne même pas penser que si tu ouvres des deux côtés, tu es en plein courant d’air…

C’est bien simple, je hais les ingénieurs.

Encore des mecs, tout ça, même pas foutus de penser aux courants d’air... Comme au boulot, d’ailleurs. Quand tu te pèles de froid dans la salle de réunion, que tu as les mains bleues tellement tu as froid, que tu te demandes dans combien de temps ça va finir, à les écouter parler des heures, et qu’il y en a toujours un pour aller ouvrir la fenêtre…

Normal, le costard, la cravate, peut être même le tee-shirt en dessous, ou le marcel, hein, pourquoi pas, le tout bien repassé par madame, ça tient chaud, tout ça. Surtout quand on a la parole… Ça passe plus vite, quand on a la parole, on a bien chaud… Alors que toi, tu te la boucles, tu as les mains bleues, tu te demandes quand ça va finir, tu regrettes d’avoir mis ton tailleur fuchsia…

C’est vrai qu’il est joli, ce tailleur fuchsia, bien fait de l’acheter. Au milieu de leurs rayures, du gris, du noir, il en jette, mon tailleur fuchsia…

Mais tout de même, il n’est pas bien chaud, mon tailleur fuchsia, je me les gèle en réunion… Surtout qu’avec un tailleur, je ne peux pas vraiment enfiler des Moon boots, ce serait glauque. Il faudrait avoir le courage des New-yorkaises : venir bosser en Nike, et au dernier moment, juste avant d’entrer dans l’ascenseur, paf, tu sors les escarpins.

Oui, mais ce serait compliqué, ça. Déjà que j’ai le sac à main, le cartable, l’écharpe, que je prends le métro… Si en plus il faut que je me trimballe un sac plastique avec des escarpins…

Bon, mais ça n’en finit plus… En tout cas, si je résume, je suis réac, sexiste, je n’aime pas les mecs, pas les pouffiasses, pas les ingénieurs, pas les homos non plus, pas les jeunes. Je hais l’humanité. J’ai oublié qui ?

Les bonnes sœurs et les curés, on n’en voit presque plus, alors… J’ai oublié qui ?

 

Les vieux !

Oui, c’est ça, les vieux. Je n’aime pas les vieux, non plus. Surtout le vendredi soir, et encore moins le samedi.

Le samedi, je fais mes trois machines, je repasse un peu, je surveille les devoirs, je fais les courses… Je déboule à Monoprix, totalement speed, je mets tout ce qui me tombe sous la main dans le caddy.  Je prends ce qui vient, sans réfléchir : Paic citron, nuggets de poulet, pizza, PQ, de toutes les façons c’est toujours la même chose, à toute vitesse, plus les bouteilles… Ouf. Dérapage contrôlé dans le dernier couloir, j’arrive à la caisse… Et je vois qui, à la caisse ?

Papi Mamie.

Et il achète quoi Papi ? Une demi-plaquette de beurre ? Et Mamie, qu’est-ce qu’elle a pris ? 100 grammes de tomates cerise ? Et il y en a combien à la caisse ? Bon, alors on en a au moins pour trois plombes…

 Le temps qu’il leur faudra pour trouver la monnaie, vu qu’ils payent tout en liquide... Et maintenant, avec l’euro, Mademoiselle, je m’y perds… Allez, on prend le temps de dire au revoir à la gentille caissière, de demander des nouvelles, de remettre le porte-monnaie dans le manteau, pas facile avec les gants…

Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à venir faire leurs courses le samedi, bordel ? Ils ont toute la semaine, ils ont toute l’année, alors qu’est-ce qu’ils viennent foutre au supermarché le samedi ?

Remarque, mes grands-parents c’était pareil. Ils allaient toujours à Carrefour le vendredi soir. Avec leurs copains. Ils se donnaient même rendez-vous. Et après les courses, ils allaient boire un verre dans la galerie marchande. Le dernier endroit où tu aurais mis les pieds un vendredi soir, mais eux, ils aimaient bien. Parfois, ça mettait de l’animation, comme quand Madame Chaudron a eu son malaise en plein milieu du Carrefour et qu’il a fallu appeler les pompiers… Un vendredi soir à Carrefour, alors qu’ils avaient toute la semaine…

Je me demande si je serai comme ça quand je serai vieille. Faire les courses le samedi, pour qu’il y ait du monde, pour ne pas avoir l’impression d’être décalée, pour continuer à vivre en même temps que les autres…

Allez bon, je me calme, je souris, mais non, Madame, je vous en prie, mais oui, je comprends, vous avez oublié le Paic citron, pas grave, j’attends, prenez votre temps surtout, n’allez pas tomber…

Cela dit, je ne suis pas rendue. Il en met un temps, ce métro… On est encore bloqué entre deux stations. Voyageur malade ? Colis suspect ?

Ah non, incident technique. Merci de bien vouloir patienter….

Ah, on repart… Merci d’avoir bien voulu patienter.

De rien mon gars, de rien, de toute façon on n’avait pas le choix.

Qu’est-ce que je n’aime pas encore ? Ah oui, les bagnoles. Les bagnoles et les chiens. Les bagnoles, ça date de l’époque ou Arnaud était à la crèche. Les chiens aussi.

Là où on habitait, il n’y avait que ça des bagnoles. On a même déménagé tellement on en avait marre. Des avenues qu’il faut traverser en deux fois, des boulevards à sens unique genre autoroute, des giratoires mal foutus où tu patientes à n’en plus finir si tu veux regagner saine et sauve le trottoir d’en face…

Je me faufile entre deux voitures mal garées, je bute sur un pare-choc, je recule… Je connais par cœur l’emplacement de toutes les retombées de trottoir du quartier, mais je ne peux plus passer.

Alors je m’énerve, forcément. Je tape la bagnole du plat de la main, je me fais mal.

Et j’entends une voix qui braille par la fenêtre ouverte d’un immeuble :

- Ça va pas la tête, tu veux que je descende ? 

Sa bagnole, dis donc, j’ai frappé sa bagnole…

Remarque, il est tout de même plus poli que le type à la BM, celui qui a failli nous écraser l’autre jour, dans sa grosse BMW, celui qui m’a traitée d’enculée parce que je l’empêchais de passer au rouge, avec ma poussette.

Ensuite, les chiens, parce qu’après les bagnoles, quelle engeance les chiens… Tu marches tout le temps dans la merde… Comme les aveugles, les handicapés, tous ceux qui ne sont pas faits pour la ville. Avec la poussette, tu réalises mieux, tu te rends compte de ce qu’ils vivent. Comment ils font, les pauvres ? Comment je ferai, quand je serai vieille et dépendante, à Paris, dans le métro ?

N’empêche que les neurologues, je ne les aime pas trop non plus. Et l’ophtalmo, pas plus. Et l’urologue, pas mieux. Ils passent dans le couloir, debout, affairés... Nous, on les regarde passer, assis, effondrés... Une cohorte de mendiants implorant le Messie au milieu des fauteuils roulants. L’humanité souffrante devant l’humanité sachante…

C’est drôle, cette jeune femme me regarde… Elle n’a pas l’air bien. Il est joli, son ensemble bleu… L’autre grand type est en train de lui écraser les pieds, elle n’a pas l’air bien… Elle me regarde… On dirait qu’elle veut me parler. Oui, elle me parle :

- Madame, s’il vous plaît…

- Oui ?

- Est-ce que vous voudriez bien me laisser votre place ? Parce que je ne me sens pas bien…

- Oui, bien sûr, je vous en prie.

 

Je suis debout.

 

Je me suis levée, je lui ai laissé ma place.

 

Je suis debout, je ne le crois pas.

 

Les autres n’ont pas bougé et je me suis levée.

 

Pourquoi est-ce qu’elle me l’a demandé à moi ?

 

À moi qui suis réac, sexiste, qui hait l’humanité. Pourquoi est-ce qu’elle l’a demandé à moi et pas au grand con, pas à l’autre affalé avec son walkman ? Elle est plus jeune que moi, en plus. Est-ce qu’elle le sait, qu’elle est plus jeune que moi ? Je mène une vie fatigante, je bosse, je rentre, je fais les courses, j’en ai marre… Alors pourquoi moi ? Avec ma vie à la con, mes maladies, mes névroses, mon ex-mari, j’aurais pu lui répondre non.

Non, j’ai laissé passer trois métros pour être certaine d’être assise, alors tant pis, Madame, je ne suis pas bien non plus.

Après tout.

Non, en plus, je vais jusqu’au bout de la ligne, c’est long. Non, en plus, je bosse. Non, en plus j’ai des enfants. Non, en plus, je fais les courses le samedi.

 

En plus, je hais l’humanité.

 

Ou alors, peut-être… Peut-être qu’elle me trouve sympa, qu’elle croit que j’aime bien les gens ?

 

 

Ou que mon tailleur fuchsia lui plaît ?

 

C’est ça, elle a flashé sur mon tailleur fuchsia, bien fait de l’acheter...

 

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