Seuls les diamants sont éternels, et encore...

"Jane nous réveilla à environ 3 heures du matin, pour signaler un grand incendie qu’elle avait remarqué dans la Cité"…

Samuel Pepys, 1633-1703 Samuel Pepys, 1633-1703
Du 2 au 6 septembre 1666, à Londres, 13 000 maisons et 87 églises furent détruites par le Grand incendie, soit près des deux-tiers de la ville... Pourquoi diable cette pensée m'est-elle venue, tandis que je contemplais, béate, la flèche de Viollet-le-Duc s'effondrer dans le ciel de Paris le 15 avril 2019, presque en prime time ?

[...] Et cependant, en sortant de temps à autre dans le jardin, nous pouvions observer l’aspect effroyable du ciel tout embrasé dans la nuit, de quoi nous faire perdre la raison. Et de fait, c’était chose affreuse, comme si le ciel en avait après nous et que le firmament eût été en feu. Je descendis après souper dans l’obscurité jusqu’à Tower Street et constatai que Trinity House, d’un côté de la rue, et la taverne du Dauphin, de l’autre, étaient la proie des flammes, à portée immédiate de notre domicile, et que l’incendie faisait rage avec une violence inouïe. On se met maintenant à recourir à la nouvelle technique consistant à faire sauter les maisons, celles qui dans Tower Street sont les plus proches de la Tour – ce qui eut pour premier résultat d’effrayer les gens plus que tout le reste ; mais là où elle fut employée, elle arrêta le feu. En abattant les maisons à l’endroit où elles se trouvaient, on pouvait éteindre facilement les flammes qui subsistaient, pratiquement réduites à l’état de flammèches.

[...] Quel triste spectacle, grand Dieu ! que celui de la Cité au clair de lune, presque totalement en flammes, spectacle aussi nettement visible de Woolwich que si l’on était sur place ! A mon arrivée, je trouvai les grilles de l’arsenal fermées, sans la moindre sentinelle, ce qui ne manqua pas de m’inquiéter du fait des rumeurs qui ont commencé de circuler et qui attribuent tout cela à un complot dont les Français sont les instigateurs.

[...] Je grimpai au faîte du clocher et de là, je contemplai la plus navrante scène de désolation qu’il m’ait jamais été donné de voir. Partout, des incendies gigantesques. Des entrepôts pleins d’huile, de soufre et d’autres matières encore, se consumaient. Je pris peur de rester là longtemps et redescendis donc quatre à quatre ; l’incendie s’était étendu aussi loin que portait le regard ; me rendis chez sir William Penn où je mangeai un morceau de viande froide, n’ayant rien mangé depuis dimanche, à l’exception des reliefs du dîner de dimanche.

[...] Rencontrai là Mr Young et Mr Whistler; ayant mis mes biens en sécurité et ayant de bonnes raisons d’espérer que l’incendie avait cessé de notre côté, j’allai avec eux à pied en ville et trouvai Fenchurch Street, Gracions Street et Lombard Street réduites à l’état de cendres. La Bourse offrait un triste spectacle ; de toutes les colonnes et statues, il ne restait debout que la statue de sir Thomas Gresham dans le coin. Nous fîmes une incursion à Moorfields (nos pieds près de brûler alors que nous foulions les braises). L’endroit était grouillant de monde; des malheureux venaient y porter leurs biens et chacun montait bonne garde à proximité immédiate (c’est une bénédiction pour eux que le beau temps leur permette de rester dehors, de jour et de nuit) ; y pris une boisson et payai deux pence une simple miche de pain d’un penny. Retour à mon domicile après être passé par Cheapside et le marché de Newgate (tout y a brûlé), et vu la maison d’Anthony Joyce en flammes. J’ai ramassé dans la rue au milieu d’autres débris et conservé par devers moi un morceau de verre de la chapelle des Merciers qui a fondu et s’est recroquevillé comme du parchemin. J’ai aussi vu un pauvre chat que l’on retirait d’un trou dans une cheminée adjacente au mur de la Bourse, le poil était entièrement brûlé, et pourtant toujours vivant.

[...] Je m’allongeai vers la minuit et passai une bonne nuit, encore qu’à mon réveil on m’eût annoncé qu’il y avait eu une grande alerte, suite à l’annonce d’une invasion de Français et de Hollandais – ce qui se révéla être une fausse nouvelle. Mais depuis dimanche dernier, le temps s’est étiré d’étrange manière au point que l’on dirait qu’une bonne semaine s’est écoulée depuis, tant mes activités ont été nombreuses et diverses, et mon sommeil écourté. J’en avais presque oublié le jour de la semaine.

[...] De là, partis à pied et vis toute la ville incendiée. Saint-Paul (avec tous ses toits effondrés et l’ensemble du choeur écroulé dans la crypte de Sainte-Foi) offrait un spectacle pitoyable. Il en allait de même du collège Saint-Paul, de Ludgate, de Fleet Street, de la maison de mon père, de l’église paroissiale et de la majeure partie de l’église des Templiers. Je me rendis dans le voisinage de la nouvelle Bourse au domicile de Creed que je trouvai allongé sur un lit – la maison vidée de tous ses meubles par crainte que l’incendie ne l’atteignît. Lui empruntai une chemise et me lavai. Allai à St James chez sir William Coventry qui dort sans rideaux, ayant fait emporter tous ses biens – comme l’a fait le roi à Whitehall, comme chacun l’a fait ou le fait présentement. Il espère que nous n’aurons pas de désordres populaires du fait de cet incendie – ce que chacun redoute, à cause des rumeurs accusant les Français d’y avoir prêté la main. La conjoncture est certes propice aux mécontentements, mais chacun est surtout soucieux de se protéger et de sauvegarder ses biens. La milice est partout sur le pied de guerre.

[...] Des chiffres étonnants circulent quant aux sommes qui seraient proposées pour des maisons – un ami de sir William Rider ayant obtenu 150 livres pour ce qu’il avait coutume de louer 40 livres l’an. Les débats vont bon train sur l’emplacement futur de l’hôtel des douanes; et, dans le même ordre d’idées, pour ce qui est du développement à venir de la Cité, on dit que milord le trésorier général, entre autres, voudrait qu’il se fasse à l’autre extrémité de la ville.

[...] Rentrai tard chez sir William Penn qui me donna bien un lit mais dépourvu de rideaux et de tentures, tout ayant été enlevé. Je m’allongeai pour la première fois dans un lit ouvert à tous les vents, n’ayant gardé sur moi que mon caleçon et y eut un bon sommeil mais sans prendre de véritable repos car, endormi ou éveillé, je continuai, en mon for intérieur, de redouter l’incendie. Par toute la ville, on blâme la sottise dont fait montre en général le lord-maire et, tout particulièrement, pour ce qui touche à l’incendie : on fait tout retomber sur lui.

[...] Je rencontrai nombre de gens ruinés et davantage encore qui ont souffert des pertes très considérables. D’aucuns donnaient leurs sentiments fort divers tant sur l’origine de l’incendie que sur la reconstruction de la Cité. Puis, j’emmenai mon frère chez sir William Batten où nous déjeunâmes avec un grand nombre de ses voisins; on y tint des propos fort sensés touchant, notamment, à la mesquinerie de certains des riches marchands de la Cité qui se montrèrent très parcimonieux dans leur manière d’encourager les pauvres à lutter pour sauver leurs maisons. Entre autres, l’échevin Starling, richissime et sans enfant: sa maison jouxtait dans notre ruelle une maison en feu ; après que nos hommes eurent sauvé sa demeure, il leur donna 2 shillings et 6 pence à se partager entre 30 hommes ; il se querella de plus avec certains d’entre eux qui voulaient enlever des décombres pour que le feu n’y prît pas, les accusant de venir le voler.

[...] Allai à l’église où notre pasteur fit un bon sermon mais fort triste, et un bon nombre, la plupart même, de ses ouailles pleurèrent, surtout les femmes. L’église était bondée mais on y voyait peu de beau monde et beaucoup d’inconnus.

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Philippe Auguste, 1165-1223 Philippe Auguste, 1165-1223
Après, à vous de voir s'il convient de reconstruire "à l'identique".

 

 

 

Un peu, mon neveu !

Eugène Viollet-le-Duc, 1814-1879 Eugène Viollet-le-Duc, 1814-1879

 

 

 

 

 

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Samuel Pepys, Journal, tome II, 1665-1669, coll. "Bouquins", éd. Robert Laffont, 1994. Traduit de l'anglais par Pierre Arnaud et al.

 

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