Le déclin de l'Empire (2)

Qu'est-ce qu'il a pu nous bassiner avec Freud...

Elle allait le revoir, à Marseille, car il avait quitté la capitale des Gaules pour un climat plus méridional. Comme la femme qu’elle avait fantasmée pendant des années, parce qu’il se murmurait que le prof de philo vivait en ménage à trois, avec deux femmes, dont l’une était asiatique et l’autre une de ses anciennes élèves. Et qu’elle en avait même parlé à une fille rencontrée dans le TGV Paris-Lyon Perrache, arrêt à la Part-Dieu, qui peut croire ça ? La fille assise juste à côté d’elle dans le TGV était sortie de la même Terminale, quelques années avant Nelly, et elle le connaissait aussi. Et, comme Nelly, elle en avait retenu la même histoire, rien à voir avec Platon…

– Vous savez, j’ai longtemps cru qu’il était homosexuel.
– Impossible, il m’a dit un jour qu’il s’était fait faire une vasectomie. On ne se fait pas faire une vasectomie quand on est homosexuel…
– Et pourquoi ?
– Pourquoi les homosexuels ne se font pas faire de vasectomies ?
– Non, pourquoi une vasectomie ?
– Par refus de l’enfant, forcément !
– Oui, mais pourquoi ?
– À cause de la société et de sa logique épicière, je crois, c’est ce qu’il avait dit mais moi, à mon avis, les rapports avec son père n’étaient pas clairs…
– Le surmoi ?
– Oui, c’est ça, le surmoi. Œdipe, Hamlet et leur rapport avec l’inconscient, qu’est-ce qu’il a pu nous bassiner avec Freud…
– Oh, beaucoup moins qu’avec Fourier, à mon avis… Et ne parlons pas de Duvert et de tous les autres piqués… J’ai retrouvé l’autre jour un bouquin de lui qui se termine par un viol sur cadavre, j’avoue que j’en suis restée coite, est-ce que j’avais vraiment lu ça, à l’époque ? Genet, je ne dis pas, ça ne m’a jamais trop branchée, mais c’est quand même plus…
– Et la femme, vous la connaissez ?
– Non, mais je sais d’où elle sortait, parce que moi aussi. Un petit village dans une cluse du Jura, Saint-Robert des Bois… On nous appelait « les Indochinoises », là-bas…
– Pas possible, quelle coïncidence, c’est fou ! La maison de ma grand-mère… elle habitait juste à côté de l’église, dans la grand-rue. Et, oui, en sortant de la messe, on les croisait parfois et ma grand-mère disait : « Ce sont les petites Indochinoises ! »
– Oui, eh ben, c’étaient nous. Et votre grand-mère, ce ne serait pas la dame de l‘école commerciale ?
– Oui, comment vous l’avez deviné ?
– Je ne sais pas, mais votre grand-mère, elle n’était pas toujours très tendre…
– Oh, si, elle était tendre, ma grand-mère. Elle avait le langage et les préjugés des années trente et de la guerre, bien entendu, elle disait « les Nègres » ou « les Boches » mais elle était très tendre. Enfin, d’une tendresse qui avait connu deux guerres, alors forcément…
– C’est vrai, en tous les cas, elle l’était plus que les bonnes-sœurs…
– Ça, je veux bien vous croire. Ma mère est également allée en pension chez les sœurs et ça ne rigolait pas… Comme mon grand-père était coiffeur, il lui faisait des indéfrisables et dès qu’elle revenait à la pension, avec son indéfrisable, les vieilles pies annonçaient : « Alerte aux poux, passage au peigne fin pour tout le monde ! ».
– Nous, on n’avait pas de problème d’indéfrisable, c’est déjà ça, on était toutes très lisses, avec les cheveux en rideau ou en nattes, mais je vous assure que c’était bien pire, des années à l’oublier… Et pour en revenir à Jacques, vous savez ce qu’il est devenu, vous l’avez revu ?
– Non.
– Moi, je sais qu’il a demandé sa mutation pour Marseille et qu’il vit là-bas.
– Ah, ça ne lui va pas du tout, Marseille.
– Si, si, le soleil, la planche et les vagues, souvenez-vous…

En ce temps-là on appelait « à la maison », pas avec un smartphone, et en conséquence on tombait sur maman. Quelquefois, ça déclenchait des scènes, parce que les copains de la khâgne étaient tous des hurluberlus dont les qualités d’expression pouvaient sembler… euh, déplacées. Au commun des mortels ou des mortelles, en tous les cas :

– Qui c’est, ce Henri-Paul ou je ne sais quoi ? Complètement siphonné, ce gars-là, d’une grossièreté invraisemblable ! Il me demande si tu es là, je réponds non, et tu sais ce qu’il me sort ? Il me dit : « Enfer et damnation ! ». Enfer et damnation, elle n’est pas là, j’avais un message urgent à lui dépêcher, et voilà qu’il entreprend de me faire la conversation, mais sur un ton, et avec des citations, n’importe quoi !! Les champs de ma dorure ou je ne sais quoi, un vrai charabia… Je ne sais pas ce que tu as raconté à tes amis sur moi, mais ce doit être joli, pour qu’ils me répondent comme ça ! Pour qui me prennent-ils, pour la bonne ? Et toi, tu es vraiment…
– Mais, non, maman, il parle à tout le monde comme ça, Henri-Paul, à tout le monde… Parfois, ça passe, avec les parents ou le libraire, certains le trouvent même génial, d’autres fois non…
– Eh bien, moi, je ne le trouve pas génial.
– J’avais remarqué, mais je n’y suis pour rien, crois-moi.

Jacques s’y était mieux pris. Il était son professeur de philosophie de l’année de Terminale, lui avait-il dit, et maintenant qu’elle était en hypokhâgne, sa fille, et d’ailleurs madame, je vous félicite, c’était une élève très brillante, concentrée, intelligente (et vas-y que je te passe de la pommade à ma mère) et que donc, il souhaitait prendre des nouvelles. Si elle n’y voyait pas d’inconvénient, il passerait la chercher, un samedi après-midi ou alors un vendredi pendant les vacances…

Nelly ne savait pas trop quoi en penser, de cette proposition, mais après tout… Non, elle ne savait pas trop quoi en penser, de la proposition comme du prof… Il avait, voyons, trente-deux ans quand elle en avait dix-sept, à cette époque, mais il n’avait pas l’air de réaliser qu’il était vieux. Et surtout, maniaque… Le genre de prof méthodique, qui classe toutes les fiches des élèves avec beaucoup de minutie et qui les conserve pendant plus de quarante ans, et même, toute la vie. Comme on le verrait plus tard, c’est comme ça qu’il avait réussi à la retrouver, en plein vingt-et-unième siècle.

À suivre…

https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/260421/le-declin-de-lempire-3

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