Un dîner rue de Solférino (24)

Viens me sauver, George ! De 2007 à 2018, réflexion sur le même et l'autre et sur le racisme ordinaire.

Le même et l'autre

Viens me sauver, George !

 

Quand j’écoute trop de Wagner, ça me donne envie d’envahir la Pologne

Woody Allen

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Résumé (succinct) de l'épisode précédent :

Au fait, tu ne m’avais pas dit que tu nous enverrais un truc sur Donald Trump ?

- Non, tu as dû te trumper, hi, hi… En fait, ce n’était pas sur Trump mais sur Bush.

- Envoie quand même…

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Il y a des mots, comme ça, qui me fascinent… Pas exactement des mots mais des concepts ou des familles, des ribambelles, des kyrielles de mots, même si le dictionnaire vous dira que kyrielle, c’est familier. On croit que ça fait chic, comme ça, une kyrielle, mais non, c’est familier.

Comme les Schleus.

Et les Schleus, les Teutons, tu peux en trouver autant de synonymes que tu veux : les boches, les fritz, les fridolins, les frisés… Si tu ne sais plus, t’as qu’à dire les rosbifs, les portos, les youpins, les bougnoules et les macaroni… Comme pour les gosses, c’est pareil, souvent en plus gentil mais pas toujours : les gamins, les moutards, les mouflets, les gones, les marmots, les mioches, ces putain de sales gamins sauf les miens, les bambins, les petiots, les p’tits bouts… Quant aux femmes, elles ont sans doute la palme, les meufs : les perruches, les greluches, les pétasses, les blondasses, les pouffes et les pouffiasses, les drôlesses et les putains sauf ma mère, les gonzesses, les nanas, les pépés, les minettes ou les filles dans tous les sens que je veux…

Tout ça pour dire que  tous ces mots qui disent tous la même chose, c’est souvent l’autre… C’est presque toujours ça que ça veut dire, c’est l’autre. Et l’autre se révèle à vous dans les moments les plus inattendus. Par exemple, vous travaillez dans une grande entreprise, une de celles comme il faut, avec une culture d’entreprise et des valeurs communes, une de celle où l’on vous fait faire des stages pour vous apprendre le sens des valeurs communes, un truc qui n’a rien à voir avec les vraies valeurs, mais tant pis, disons que ce sont des valeurs, ni avec la culture, mais tant pis, disons aussi que c’est de la culture et des valeurs communes…

Et un jour, toc, comme ça, sans prévenir, on vous ferme la cantine. La cantine de la tour A, ce qui vous oblige vous déplacer à la tour B, pour aller déjeuner.

Et bien je peux vous dire que ce jour-là, boum, patatras, fini les valeurs communes. Vous êtes devenu l’autre, comme ça, tout d’un coup, ce putain d’autre abruti de mes deux qui n’a toujours pas compris où se trouvent le tire-bouchon et les couverts, qui recompte son addition parce qu’il n’a pas le bon badge, pas la bonne carte, pas la monnaie, et qu'il va nous planter toute la queue de la file de droite. Et la file de gauche, c’est encore pire, comme si ces pétasses de caissières n’avaient pas pu penser qu’il valait mieux les cantonner sur la même file, les parquer, ces putains d’étrangers, ça va me prendre trois plombes et je vais encore rater le début de la réunion sur comment garder son calme en toutes circonstances pour lutter au mieux contre le stress…

Et même si la cantine n’est pas fermée, il y a toujours ces putains de barbares, tous les métèques, tous les périèques, et même ces ostrogoths de la province, ces ploucs, qui font aussi des stages sur comment garder son calme en toutes circonstances, et parfois des délégations étrangères, des vraies, des japonaises, des roumaines, encore plus paumées que les autres, avec toujours les mêmes conséquences qu’ils vont nous planter toutes les files et nous engorger la cantine.

Donc il faut lutter, c’est bien pour ça qu’il faut lutter.

Parce que le même se révèle aussi à vous dans les endroits les plus inattendus…

Comme dans le métro (rarement mais parfois) ou quand vous visitez la grande muraille de Chine ou quand vous êtes en Australie, et même sans aller si loin, dans un quelconque pays de l’Europe des vingt-huit, ou même dans le Vercors, pourquoi pas, où vous êtes perdu, et que soudain, vous tombez sur une voiture immatriculée 92…

Pas dans les Hauts-de-Seine, non, dans les Hauts-de-Seine, vous vous en foutez bien, de cette voiture immatriculée 92, de cette Renault Espace qui, de surcroît, vient de vous faire une queue de poisson… Dans le Vercors, c’est une autre affaire, et sur la grande muraille de Chine, c’est encore mieux. À partir de là, vu de la grande muraille, le gars du 92, c'est-à-dire celui qui est comme toi, même si tu n’as qu’une Opel Kadett antédiluvienne, il peut te demander n’importe quoi : ton cric, ta roue de secours, ta couverture chauffante, même la pelle américaine que tu ne prêtes jamais à personne, et même la photo dédicacée de Zinedine Zidane. Peut-être pas ta femme, n’exagérons pas, mais c’est tout juste.

Ce qui fait que l’autre et le même, ça, c’est un vrai problème… Beaucoup plus intéressant que le fond et la forme, si vous voulez mon avis. Le fond et la forme, c’est la même chose ou, tout au moins, il y a toujours une forme qui va mieux avec le fond ou un fond qui s’accommode mieux de la forme. Tandis que l’autre et le même, ce qui fait qu’un jour le même devient un autre, ou que l’autre devient ton frère, qu’il s’agisse d’une relation d’amour ou d’une relation tout court, c’est ça, le grand mystère de la vie…

Comme quand mon grand-père, l’autre, celui du côté de chez tata Jeannie, celui qui n’aimait pas les macaronis de la belle-famille, celui qui coupait l’électricité la nuit, pour que ma grand-mère ne puisse plus lire, a sauvé le Schleu sur la route, devant le salon de coiffure, dans le village au bord de la route où passaient les camions. Et ne croyez pas que c’est simplement qu’il aimait les Fritz, mon grand-père. Ses deux fils, mes oncles, avaient pris le maquis, comme tous leurs cousins d’ailleurs, et il n’avait aucune raison de les porter dans son cœur, les fridolins. C’est juste que le gosse qui se faisait canarder devant la maison, à peine seize ans ou à peine mieux, avec sa peau de bébé comme sur les étiquettes des shampooings ou des savons d’autrefois, ça lui a fait mal au cœur, à ce coiffeur, comme une nausée, comme un coup de sang.

Il l’a tiré par la manche, sans réfléchir, l’a caché sous le lavabo, celui du placard du salon de coiffure, celui où traînaient tous les balais, tous les cheveux des p’tits pouilleux du coin, ceux des macaronis et même des fridolins, les cheveux de partout et de tout le monde, quelle que soit ta religion et le total de ton revenu imposable... Et l’autre, claquant des dents, mouillé, tremblant de peur et mouillé sous lui, aplati sous son lavabo comme un p’tiot, comme un pauvre mioche de frisé, avec le casque de travers et le fusil comme un jouet, claquant des dents et mouillé de peur, tout tassé sous son lavabo, qui finissait par en sortir, étourdi, qui était devenu le même sans prévenir, qui reprenait le fusil trop grand pour lui, puis claquant de peur et toujours mouillé d’angoisse, détalait de toutes ses forces, détalait à toutes pompes et en zigzaguant sur la route, détalait dans un drôle de bruit de casseroles et les fesses en arrière, détalait pour ne plus jamais revenir…

On n’a jamais bien su qui lui tirait dessus, à ce gamin, c'est-à-dire si c’était les siens, les autres, ou si c’était les nôtres, les mêmes, mais en tout cas, c’était de loin, c’était de la voie où passaient les trains, le long de la rivière, de l’autre côté de la route, et heureusement que c’était de loin, heureusement, car voilà qui aurait pu lui coûter cher, à mon grand-père.

Va le prouver, ensuite, que c’était juste une nausée.

Bon, vous trouvez que c’est catho, ce que je dis ? Pas assez casher ? Alors là, sûrement pas, ce n’est pas catho, c’est juste. C’est comme les Justes, comme tous ceux qui, un jour, ont extrait d’eux-mêmes et de leurs petites misères, de leurs tripes et de leurs boyaux, de ces petits morceaux de chair qui gondolent et qui font souffrir comme les cors aux pieds, non pas la vérité, loin s’en faut, mais sans doute leur plus grande part d’humanité ou leur plus grand moment de bravoure. Comme les gars de la SNCF qui ont fait dérailler les trains, comme Jean Moulin, comme tous les autres. Alors, tu vois, même plus besoin d’aller à la messe ou à la synagogue, pour comprendre ça…

La seule chose que je me demande, c’est si l’on est encore capable de faire dérailler les trains, de mourir pour des idées ou de croire à quelque chose, vu qu’on est tout ramolli. Ramollis de pizza et ramollis de coca, ramollis de hamburgers et de spaghettis, et même de macaronis. Et je ne suis pas meilleure qu’une autre, je vous rassure, je n’écrirai pas les Versets sataniques, je ne ferai pas ma Salman Rushdie car je ne suis pas courageuse et que j’ai bien trop peur de Ben Laden… Peur du  barbu des entrailles de la terre, le barbu de tous les dangers, celui qui n’est toujours pas mort en Irak, celui qui démolirait sans hésiter ma tour, dans le carnage incendiaire de sa folie rageuse et sanctifiée.

Démolirait ma tour d’ivoire ? Dis voir…

Alors, s’il n’y a plus de quartier possible, viens me sauver, George… Descends de ton cheval et viens me sauver, George W... Mets-moi la couche d’ozone par terre, hisse-moi bien haut sur ton canasson, cause-moi de tout et de rien dans la Land Rover, viens me sauver, George, toi qui est peut-être plus intelligent que ta femme, qu’en sais-je, mais qui n’aura jamais le Prix Nobel, désolée de ma putain de franchise… Montre-moi les villages de napalm et la boue des poussières de Guantanamo, porte moi dans ton ranch avec la robe diaphane, fais-moi sauter les barbelés de la prairie avant d’attaquer les jarretelles, j’ai tellement si peur de Ben Laden et si peur des barbus... Si tu fais ça, George W, si tu viens me sauver, je ne dirai plus que les Ricains sont de gros pleins de beurre de cacahuète. Je ne dirai plus que leurs chambres d’adolescents regorgent de fusils, de sabres meurtriers par la grâce du deuxième amendement, et sans qu’ils le voient, tous ramollis de pizza. Ni que John Wayne avait de grosses fesses ou que Tom Cruise est un fêlé de la paroi, c’est promis. Je ne lirai plus le Monde diplomatique et Courrier international en riant jaune et je te jure que je n’irai plus voir les films de Woody Allen… J’achèterai des Nike, je te promets que je ferai des efforts…

Et peu importe qu’on me croie, puisque je construirais l’histoire de ma vie…

Si j’avais rencontré George, couru les villages de napalm et parcouru les champs de blé du Texas, bu suffisamment de coca et arrosé mes hamburgers de Ketchup, tout aurait changé. J’aurais de quoi payer mes bas résille, mes seins gonfleraient, tendus, sous l’impulsion bienveillante du collagène et je cheminerais, heureuse, vers la maison tout équipée, vers le frigo à double porte qui fait des glaçons, coiffée de ma casquette de Bunny comme un petit lapin insouciant…

Las, mon cerveau est parcouru d’ondes de choc qui m’ont fait perdre mes repères. Mes bas-résille ont filé et je ne comprends plus le monde.

 

 

 

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