Les écrivains...

Un petit texte un peu ancien, ce qui fait qu'il n'a sans doute plus toutes les caractéristiques des romans à clés. Mais quand même, j'aime bien cette idée du roman à clés, ça se vend comme du yaourt.

 

Les écrivains

 

 


livres
Langdon arborait un sourire gêné.
Il savait ce qui allait suivre : une phrase stupide où il était question d’un Harrison Ford en Harris tweed.
Justement la veste qu’il avait endossée ce soir sur son col roulé Burberry.

Da Vinci Code, Roman, 22€, prix valable en France

 

 

 

Je discute littérature avec mon mari. Il se pique de littérature, moi aussi. Je lui dis que j’aime beaucoup Marine. Elle écrit merveilleusement bien, Marine, c’est merveilleux. Ça coule comme du sable, c’est lisse, c’est harmonieux, elle écrit merveilleusement bien, Marine.

Le seul inconvénient, mais alors vraiment le seul, et je sais ce que je dis parce que question littérature, j’en connais tout de même un rayon, c’est qu’elle n’a rien à dire, Marine.

Rien.

C’est lisse, c’est harmonieux, ça coule comme du sable… Peut-être qu’il faut lui laisser le temps de vieillir ? Il n’y a pas si longtemps, j’ai vu qu’elle avait écrit un nouveau livre. Je ne l’ai pas encore acheté, ça s’appelle L’enfant. Pas l’enfant de Vallès, non, le sien, sûrement qu’elle a eu un bébé, Marine… Alors elle publie un truc sur l’enfant, voilà.

À ce moment-là, Jean-Pierre émet un sifflement :

– Dis donc, vivement qu’elle s’achète une maison de campagne !

Bon, mais c’est qu’il n’y comprend rien, c’est tout. C’est comme avec Juliette. Je ne l’ai pas acheté, le livre de Juliette, tu penses bien, mais ma belle-sœur travaille dans la presse, elle en reçoit plein, donc elle me l’a prêté. J’avais hâte de le lire, à vrai dire, ce livre.

Son père, la villa de Marrakech, sa mère…

La femme de son père, si belle, tous les deux si beaux…

Et cette mannequin, là, cette mauvaise fille qui lui pique son mari ? Incroyable, non ?

Il est si beau, son père. Je le connais bien, son père, d’ailleurs, pas vous ? Quand j’étais en Terminale, ma prof de philo nous traînait à toutes ses conférences. Et quand il relevait la tête, à la fin de la conférence, je ne te raconte pas… Il se prenait la tête dans les deux mains, il rejetait ses cheveux en arrière, mon dieu qu’il était  beau… On était toutes amoureuses de lui, dans la classe. C’est bien simple, on était toutes amoureuses de lui. Je connaissais même par cœur le début d’un de ses livres : Staline n’est pas mort à Berlin, ni au XXe congrès, il continue de hanter notre Histoire, ou à peu près. Qu’est-ce qu’il écrit bien, mais qu’est-ce qu’il écrit bien, c’est beau, ça a du souffle…

Alors je lis le livre de Juliette, mais, je ne sais pas, je n’accroche pas.

Je n’accroche pas, je ne sais pas pourquoi.

Quand elle est malheureuse, qu’elle déménage dans le 7e, ça ne me fait rien… Pourtant elle pleure, elle n’a pas de veine, quand même… Quand elle reste toute seule devant la cheminée, sans manger, quand elle n’a même plus envie de revoir la maison de Marrakech, ça ne me fait rien, je ne sais pas pourquoi. Et quand elle rencontre Paolo, pareil, ça ne me fait rien non plus. C’est triste à dire, mais je m’en fous un peu de Paolo…

Et, pareil, quand elle attend un bébé, je m’en fous un peu de ce bébé. Je lis vaguement, en diagonale, puis je renonce, je n’aime pas laisser un livre en plan. Heureusement, il y a une émission littéraire, ce soir. Ils discutent du livre. Un peu le pour, un peu le contre, mais à un moment donné, j’entends quelqu’un dire très lentement, mais alors, très très lentement, en mesurant bien tous les mots, en comptant toutes les syllabes :

– Il y a de vrais bonheurs d’écriture.

De vrais bonheurs d’écriture ?

Alors c’est moi qui n’y comprends rien, comme Jean–Pierre… Je m’entête un peu, je relis en diagonale, je cherche les bonheurs d’écriture, je ne les trouve pas.

Je ne les trouve pas, je suis trop nulle.

Le seul truc, c’est que l’autre grande perche, là, celle à la guitare, je ne peux pas la blairer non plus, on se demande bien pourquoi. Alors je balance le livre dans l’entrée, avec la pile de ceux que je n’aime pas.

Par exemple, dans l’entrée, il y a aussi celui de John. Un best-seller mondial, le bouquin de John, toutes les dames de mon quartier l’ont acheté, c’est dire. Je vois aussi plein de gens dans le métro qui le lisent et même à la station-service de l’autoroute, l’autre jour, il y avait un gars disant qu’il allait s’y mettre, parce qu’il y en avait tant de piles que ça faisait envie, la littérature. Alors, parce que je ne suis pas bégueule non plus, j’en ai acheté un, pour voir.

C’est l’histoire d’une fille qui est invisible. Non, elle est morte. Elle est morte, mais elle devient invisible. Enfin, je ne sais plus, je n’ai pas dépassé la page vingt-cinq, mais vraiment sans le faire exprès. J’ai craqué au moment où il explique : John jeta un pull en cashmere sur ses épaules et sortit.  Un peu plus tôt, il avait chaussé une paire de baskets de toile beige, et il était sorti aussi. Il n’est pas exclu que quelques pages plus loin, il se soit vêtu d’un lambswool crème avant d’aller promener le chien.

Je ne le saurai jamais.

Comme je n’avais pas le courage d’attendre sa prochaine sortie pour savoir s’il enfilerait un blouson, ni de quelle couleur, j’ai laissé tomber.

Je me lève, Rose va partir.

Rose, c’est la baby-sitter des enfants. Elle fait un peu de ménage, aussi, parce que ce n’est pas avec ce que je la paye... Comme les garçons sont devenus grands, elle fait de moins en moins d’heures pour nous. Heureusement, elle a trouvé un truc à la cantine de l’école et, au centre aéré aussi, ils l’ont recrutée. C’est normal, partout où elle passe, tout le monde l’adore, Rose. Moi, quand je l’ai vue, je l’ai aimée tout de suite. En plus de ça, ils ne sont pas idiots, au centre aéré, t’as vu comme elle bosse. Le seul ennui, c’est qu’elle n’est pas encore naturalisée et qu’elle n’a pas droit aux stages. La carte de séjour ça ne suffit pas, pour les stages. Au départ, elle avait un CAP de coiffure, Rose, mais elle n’a pas trouvé de boulot, jamais. Faut dire que la coiffure, pas si simple de trouver. Quand elle cherchait encore, elle avait des problèmes de poids, ma Rose. Alors, tu comprends, la coiffure, quand tu as des problèmes de poids, ça ne va pas avec l’image que les bonnes femmes se font de comment on doit sortir d’un salon de coiffure… Maintenant ça va mieux, ça doit faire au moins trois ans qu’elle a un anneau autour de l’estomac. C’est une nouvelle méthode, ça ne va pas vite, mais c’est bien mieux. Je ne m’en suis pas aperçue tout de suite, non, mais quand je la regarde, elle est très belle. Il paraît qu’elle a commencé à grossir quand ils sont partis d’Amérique latine, à cause du métabolisme ou à cause du choc, je ne sais pas. Je n’ose pas trop poser de questions. Je sais que sa mère a divorcé, là–bas, en Amérique latine, qu’elle a élevé seule ses trois enfants, en France. Je sais aussi que quand elle y retourne, là-bas, elle a l’impression d’être riche, ce sont les enfants qui me l’ont dit. Ou plutôt que sa famille a l’impression qu’elle est riche. Elle, elle sait bien, elle est rudement intelligente, Rose, c’est incroyable le nombre de livres qu’elle lit. En français, en plus, j’espère qu’elle va bien s’en sortir...

Au moment de passer la porte, Rose voit le livre de Juliette, et elle me dit, comme ça :

– Ah madame, lé livre, lé livre, je voulais vous demander…

– Il vous intéresse Rose ? Vous voulez le prendre ? C’est ma belle-sœur qui me l’a prêté mais, pas de problème, vous me le rendrez la prochaine fois. Ça vous intéresse ?

– Si, oui. Je sais, je sais qui c’est. En ai entendou parler…

Ah bon ?

Et voilà que j’ai fourgué le livre de Juliette à Rose. Me demande bien ce qu’elle va penser de la villa de Marrakech. Ou des heures passées à se lamenter dans le 7e. Ou du bébé avec Paolo… Je n’y pense plus mais la semaine d’après, je retrouve le livre, bien rangé dans la bibliothèque.

– Vous l’avez lu, Rose, ça vous a plu ?

– Ah oui, madame, a qué si, vraiment…

– Ah bon, ah bon, vraiment, ça vous a plu, et qu’est–ce que vous en avez pensé ?

– Oh la pôvre, oh la pôvre, mais alors, la pôvre…

– La pauvre ?

– Ah oui, la pôvre, elle est si malheureuse…

–…

– On voudrait l’aider, elle est si malheureuse… Elle se plaint tout le temps, quand même, mais elle est si malheureuse…

 

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