Monsieur Lazlo

Dans la série "Nous et les autres", une rencontre très improbable. Un hommage à Georges Moustaki, peut-être aussi. Nouvelle (2010)

Monsieur Lazlo

 

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Avec ma gueule de métèque, de juif errant, de pâtre grec…

 

 

Ce matin-là, j’attendais le bus sous la pluie, pour me rendre dans un village au nom incertain, un village dont j’ignorais l’existence jusqu'alors mais qui détenait, à ce que l’on m’avait dit à l’hôtel, une remarquable collection d’art concret (un genre d’art abstrait.)

L’arrêt de bus est situé juste en face de l’hôtel, le long d’une descente sinueuse, entre deux virages dangereux et sans aucune visibilité des deux côtés, si bien qu’il n’y a pas d’autre solution que de traverser la route en courant, tout en regrettant de ne plus croire en Dieu, puisque ce virage est une occasion inespérée, et même l’occasion ou jamais, de se signer avant de traverser.

Cette occasion étant assez inopérante dans mon cas, j’avais traversé en courant, sans fermer les yeux mais sans pour autant me signer, et sans savoir s’il valait mieux se faire écraser par la gauche plutôt que par la droite. En même temps...

Ma seule consolation, si je l’avais été (écrasée), aurait été que j’avais traversé au passage protégé, bien au milieu, et que j’aurais eu ma conscience pour moi.

Forte de ma conscience et fort heureusement, tout s’était bien passé. Aucun automobiliste n’eut, à ce moment précis, l’idée saugrenue de surgir, ni sur la droite, ni sur la gauche, ce qui fait que ma conscience et moi étions désormais saines et sauves, toutes deux assises du même côté, sous la protection déglinguée de l’abribus.

Hum, contrairement à ce qu’indique la définition du Petit Larousse Illustré relative à l’abribus (j’ai vérifié parce que je ne savais pas s’il fallait mettre un tiret), à savoir qu’il s’agit d’un « abri implanté à une station d’autobus, comportant généralement des panneaux publicitaires et, souvent, un téléphone public », ce dernier ne comportait rien de tout ça.

Aucun panneau d’aucune sorte ne venant distraire mon attention (comme aurait pu le faire, par exemple, la photo jaunie, patinée, lacérée, d’une jeune femme accroupie ou les jambes en l’air, lascive ou à quatre pattes, les yeux écarquillés d’extase ou à demi fermés, dont les lèvres pulpeuses ou repulpées se seraient entrouvertes sur le message aguicheur d’une marque de maroquinerie) je continuais à fulminer très fort (mentalement), non seulement contre cette obscène publicité (dite porno soft) qui aurait pu agrémenter l’abribus, mais surtout contre tous les abrutis de crétins qui avaient pu trouver si judicieux, ces imbéciles, d’aller caser là un passage protégé, là, comme ça, entre deux virages et sans aucune visibilité.

J’attendais donc depuis un petit moment, assise en plein sous la pluie tout autant que sous l’abribus (vu l’état de déliquescence de ce dernier) et je fulminais en silence.

On avait beau être dans le Midi de la France et en plein été, ce n’était pas un violent orage mais plutôt une petite pluie fine, comme celle de Londres ou comme une pluie de mousson, ce qui donnait l’impression que tout était envahi de flaques et de buée. On ne voyait presque rien, sans compter l’absence de visibilité, et tout semblait flotter, comme sur une photo qui tremble ou une vidéo brumeuse. À chaque passage de voiture ou de camion, on entendait comme le bruit d’un ressac, d’abord cinglant puis qui s’évaporait lentement...

À vrai dire, en dépit de mon incroyable capacité à divaguer, je commençais à  m’ennuyer.

Soudain…

Soudain, de la droite, de l’autre côté de la route, donc, dans le sens de la montée, a surgi une vieille bagnole sombre, qui a pilé devant l’hôtel. En est sorti un type tout aussi sombre, tout aussi vite. Il a traversé la route sans presque regarder, sans se signer, et s’est approché de moi pour me tendre un papier. Très noir de poil, ce type : buriné, marqué, un peu comme Charles Bronson, si vous voyez, mais avec plus de cheveux et encore plus de moustache. Il n’était pas très grand mais comme j’étais assise, j’ai levé les yeux sur sa chemise noire, bien ouverte sur une grosse médaille. Âge approximatif, une petite soixantaine, peut-être moins.

- Dites, vous ne sauriez pas le nom du bar, là, celui qu’on voit là-bas en bas ?

- Vous m’avez fait peur, elle est rudement dangereuse, cette route, non ?

- Ah ça, je ne vous le fais pas dire. Devraient mettre un feu.

- Oui, ou alors des panneaux, on ne voit rien.

- Ça, c’est bien sûr, c’est rudement dangereux, mais, dites, vous ne sauriez pas, pour le bar, comment il s’appelle ?

- Lequel, là sur la droite ? 

Je me suis levée et nous avons scruté le contrebas, tous les deux perplexes. On ne distinguait pas grand-chose, sinon la pizzeria miteuse coincée au bord du virage, tellement de guingois qu’on avait l’impression qu’elle allait tomber au premier éboulement.

- La pizzeria, vous voulez dire ?

- Sais pas, le nom est sur le papier.

Je regarde enfin le papier qu’il me tend, une demi-feuille à petits carreaux. D’une écriture ronde, appliquée, enfantine, une certaine Aurore lui indiquait qu’il pouvait venir la chercher, à l’hôtel Mercure. Pour que ce soit plus clair, elle ajoutait : « C’est en face du Mick’ Angelo ».

Je lorgne vers la pizzeria :

- Mick quelque chose, effectivement, Mick’ Angelo, c’est bien ça.

À chacun ses points de repère, dans la vie. Moi, j’aurais plutôt dit que le Mick’ Angelo était situé en face du Mercure, où il y a des drapeaux et même une piscine, mais bon.

- Oui, c’est bien ça, mais elle dit qu’elle vous attend au Mercure.

- Ah bon, mais c’est où, le Mercure ?

- Et bien, là, en face, en face de Mick’ Angelo, là où vous avez posé votre voiture.

Il se retourne, étonné : Ah ? Et pourquoi ça s’appelle le Mercure ?

- Alors, ça, je ne sais pas, mais c’est là qu’elle vous attend, au Mercure, en face de Mick’ Angelo. D’ailleurs, quand j’en suis sortie, tout à l’heure, du Mercure, j’ai croisé une jeune femme qui m’a demandé une cigarette. Et ensuite, elle avait l’air d’attendre, alors c’est peut-être elle ?

- Non, sûrement pas, parce que je dois la chercher à 17 heures 30.

Je regarde à nouveau le papier : Oui, c’est ça, 17h 30, et il n’est que onze heures du matin. Et bien, dites donc, elle en a de la chance, cette Aurore, que vous soyez là à l’attendre, dès onze heures du matin… Ma voix se fait gentiment moqueuse.

Il rit, la sienne est un peu rauque :

- Non, c’est parce que je préfère être sûr que c’est bien là, je préfère, pour être sûr, vous comprenez. Qu’est-ce qu’elle dit, encore ? 

Alors, je comprends enfin qu’il ne sait pas lire. Je lui souris, et je lis la lettre.

- Oh, pas grand-chose de plus : « Monsieur Lazlo, si vous voulez, vous pouvez venir m’attendre à l’hôtel Mercure, à 17h 30. C’est en face du Mick’ Angelo. Signé Aurore. »

Elle a écrit Signé Aurore pour de vrai, comme Signé Fantômas ou Signé Zorro. Pendant qu’on parle, un bus qui descend la côte nous dépasse à toute vitesse et nous éclabousse avec fracas, trop vite, alors je lève la main, mais c’est déjà trop tard...

Charles Bronson a l’air tout désolé.

- Je vous ai fait rater le bus ?

- Non, pas grave, je crois que c’était le 610, et moi j’attends le 600.

- Vous allez où ?

- À Mouans-Sartoux, il y a une exposition.

- Ah, c’est bien.

- Je ne sais pas, si c'est bien, je ne connais pas. Il paraît que c’est bien. 

C’est de l’art concret mais çà, je ne le lui dis pas. Il fait presque demi-tour, il repart, puis il se retourne, se ravise et il revient.

- Vous voulez pas que je vous emmène, plutôt ? Si vous voulez, je vous emmène… Un instant d’hésitation, un sourire qui lui plisse les yeux : « Dans ma poubelle ! »

- Votre poubelle ?

- Oui, je peux vous emmener mais, dans ma poubelle, vous voyez, elle n’est pas terrible.

- Et bien, c'est-à-dire, je ne voudrais pas… Vous allez où, vous ?

- Oh, nulle part, je rentre. Allez, venez, je vous emmène dans ma poubelle. Allez, venez, je vous donne la main pour traverser. 

Alors je dis oui, et on court tous les deux vers sa voiture en se donnant la main, très vite, sous la pluie, pour ne pas se faire écraser. Arrivé en face, il ouvre la portière avant, avec difficulté, parce que c’est vrai que ça ressemble assez à une poubelle.

- Vous avez vu ça, dans quel état elle est ? En plus de ça, ils me l’ont fracturée, ils ont pris ma guitare.

Je me case, j’écarte les vieux journaux, je trouve la ceinture. Charles Bronson a commencé son demi-tour, fenêtre ouverte, pour mieux voir. On est reparti dans l’autre sens, vers le bas, dans la ligne de la pente, vers l’absence de visibilité.

- Comme ça, vous jouez de la guitare ?

- Du violon, surtout.

- Ah, et le violon, ils ne vous l’ont pas pris ?

- Si, aussi.

Ah bon, je ne sais pas trop quoi dire…

- Il ne me reste plus que mon accordéon.

- Vous jouez aussi de l’accordéon ? ?

- Oui, et aussi de l’harmonica.

Il se tourne un peu à demi vers moi mais toujours sans lâcher le volant, ni la route des yeux. Il conduit très correctement, ce monsieur Lazlo. Pas vite, et en regardant la route. Il sourit, d’un grand sourire tout fier :

- Mais surtout du violon, je suis tzigane !

Comme je commençais à penser à Django Reinhardt et à Thomas Dutronc, je remballe vite fait mon couplet sur le jazz manouche. On a beau en avoir parlé tout l’été, je ne suis pas certaine de maîtriser la sémantique qui va des Roms aux Manouches, en passant par les Tziganes. Je ne suis pas certaine non plus qu’il connaisse Thomas Dutronc, et je ne me vois pas lui raconter le dernier concert auquel je suis allée, clairement un truc de VIP, avec des petits fours…

- C’est vrai ? Vous en jouez quelque part ?

- Oui, toujours, dans les bals… Dans les bals, ils me connaissent, vous savez, alors quand je viens, ils me laissent jouer... Je joue bien, vous savez. Et je sais danser, aussi. Ça, faut dire, j’aime bien ça, danser…

Il est rêveur, puis il ajoute, de sa voix rauque et cassée, quelque chose de joyeux et d'enthousiaste, presque sur l'air des lampions, comme en chantant : Moi je ne sais pas lire, pas écrire, je suis tzigane ! Je sais pas lire du tout, mais moi, moi, je sais danser ! Et je danse bien, vous savez : quand j’y vais, je me sape, je me fais beau... Je me mets une chemise, un foulard, des chaussures, des belles, et je danse, je danse très bien…

Puis il reprend, sérieux, beaucoup plus doucement :

- Et vous savez, aussi, j’aime bien aider les gens… C’est pour ça, que j’attends Aurore. Elle a pas une vie facile, Aurore… Elle tombe toujours sur des sales types, Aurore, et elle n’a pas de boulot... Enfin, là, je crois que si, mais ce n’est pas sûr que ça va marcher…

...

C’est comme ça que j’ai rencontré Monsieur Lazlo, et que j’ai entendu parler d’Aurore. À vrai dire, Aurore, je l’avais croisée le matin, une petite brune boulotte, renfrognée, boudeuse et pas polie. Lorsque je lui avais tendu mon paquet de cigarettes, elle en avait pris une, avait allumé sa clope avec un mouvement dédaigneux de la tête et ne m’avait même pas dit merci. Je n’étais donc pas très bien disposée vis-à-vis d’Aurore, malgré son écriture enfantine, et si c’était bien la même, cette Aurore entourée de sales types, il était fort probable que monsieur Lazlo n’épuiserait son amour d’aider les gens qu’en pure perte. Tout au moins, c’est ce que je j’en ai pensé, à première vue…

Arrivés à destination, il m’a déposée sur la place du village, et on s’est serré la main. Je lui ai dit merci en souriant, merci en tout cas pour ce voyage en poubelle, c’était vraiment sympa. J’ai ouvert mon parapluie et je suis partie à la recherche de l’art concret. En passant devant le monument aux morts, puis devant la gendarmerie avec son drapeau tricolore, je me suis rendue compte que j’étais un peu, un peu je ne sais trop comment dire, contente et inexplicablement fière. J’ai fait des photos, j’ai visité l’expo, le soleil est revenu vers midi.

Monsieur Lazlo n’avait pas eu le temps de me dire grand-chose, mais je savais déjà qu’il était pauvre et heureux de vivre, malgré la perte du violon et de la guitare, qu’il avait fait des demandes de logement social toute sa vie sans aboutir, mais que maintenant, ils avaient transformé une maison en résidence pour personnes âgées, avec des chambres, et qu’il vivait là, pour un loyer de 200 euros par mois, sans compter les aides personnelles, et qu’il avait peu de frais, vu qu’il se contentait de peu. Cela, je n’ai pas compris tout de suite ce que cela voulait dire, mais quand je l’ai revu, le soir en rentrant, devant la porte de l’hôtel et toujours à attendre Aurore, alors qu’il était presque dix-neuf heures, on a parlé encore, et il a fini par me dire qu’il avait soixante dix-sept ans, ce que je n’ai pas voulu croire (bien évidemment mais sans me forcer.)

Il était tout content de lui et de mon étonnement. Il a dressé un archet imaginaire devant lui et presque commencé un entrechat. Je ne lui ai pas demandé s’il se teignait les cheveux, d’un noir de jais.

Aurore s’est pointée sur ces entrefaites, manifestement vannée, très en retard mais sans s’excuser. Elle avait fait les chambres toute la journée au Mercure, pour sa première journée, et on leur avait demandé de rester un peu plus longtemps, ce soir-là, pour une raison non identifiée. Elle en avait marre, et ne savait pas si elle pourrait rester très longtemps dans cette boîte. Elle m’a redemandé une cigarette, que je lui ai donnée, puis une seconde, qu’elle a fourrée dans la poche de sa veste de treillis. En dessous, elle portait un machin noir qui lui moulait les fesses, brillant, sauvage, mais sans qu’on puisse savoir si le machin participait d’une volonté de plaire, arrogante et assumée, ou si c’était tout simplement tout ce qu’elle avait trouvé dans son placard ce jour-là, assorti ou pas à la veste de treillis. Elle nous a dévisagés d’un air las, moi et monsieur Lazlo, puis elle est partie fumer dans les plates-bandes, non sans lui avoir dit :

- En tout cas, je dois passer au bowling ce soir. Vous savez bien, ils m'attendent…

Monsieur Lazlo finissait de me raconter sa vie : les voyages, la route et la liberté. Maintenant il était là, ici, et c’était tout de même mieux qu’à Paris, mais dans le temps, et oui, il en avait fait des voyages… J’ai écouté, j’ai dit que j’aimais bien danser, aussi, mais surtout le Rock'n Roll, et pas trop vite. Il m’a demandé combien ça coûtait, le Mercure, et s’il y avait une piscine, alors j’ai menti un peu, mais pas trop. Tout de même, il a dit, ça fait beaucoup. Oui, mais je ne reste pas longtemps, vous savez, juste trois jours. Et d’ailleurs, le petit-déjeuner est compris.

Ensuite, on a reparlé de la danse et de la musique, du temps qui s’était amélioré, et aussi des gens du coin, rudement gentils, surtout les joueurs de boule. Il venait souvent les regarder jouer, car il avait le temps. Au bout d’un moment, tout de même, il a fini par me dire, dans un grand soupir :

- C’est une femme comme vous, qu’il m’aurait fallu…

À ce moment-là, comme Aurore revenait, j’ai pris congé. Peut-être parce qu’Aurore m’était moins sympathique que monsieur Lazlo et son amour des gens. Peut-être aussi parce que le mien, d’amour des gens, a confusément ses limites. Je suis allée piquer une tête dans la piscine en céramique bleue, j’ai pris un Martini au bar (avec des sortes de cacahuètes que j’aime bien, un mélange japonais) puis je suis allée dîner.

En m’endormant, je me suis dit que la femme comme moi avait passé une très agréable journée.

 

Et nous ferons de chaque jour, toute une éternité d’amour... (Georges Moustaki)

 

 

 

 

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